Alors que l’Iran fait face aux conséquences d’une répression d’État massive et se prépare à la possibilité de frappes américaines, le débat sur l’avenir du pays s’intensifie. Ce qui distingue ce moment n’est pas seulement l’ampleur de la répression, mais la convergence d’une usure interne et d’une pression externe qui réduisent drastiquement la marge de manœuvre politique du régime. Cette situation accélère une question autrefois repoussée : comment sera organisée l’autorité politique après le guide suprême, et par quels mécanismes. Cette interrogation a désormais été clairement posée par le président américain Donald Trump. La réponse déterminera non seulement le cours interne de l’Iran, mais aussi la stabilité de la région environnante.
L’Iran n’est pas une démocratie. Mais il ne s’agit pas non plus d’une junte militaire fermée ni d’une dictature personnalisée sans aucune vie institutionnelle. Le pays maintient des institutions élues fonctionnelles, des élections régulières, ainsi qu’un spectre étroit mais réel de compétition politique. Présidents, parlementaires et conseils municipaux sont élus au suffrage. Les factions s’affrontent et la participation politique persiste, même sous la contrainte et la peur. Ce qui empêche ces institutions de transformer la participation en souveraineté populaire, ce n’est pas leur absence mais la structure du pouvoir qui les domine.
Des organes non élus, alignés sur le guide suprême — en particulier les appareils sécuritaires et judiciaires — restreignent la compétition politique, limitent l’autorité des élus et subordonnent les institutions représentatives à un seul bureau. Les institutions élues peuvent gouverner dans certains domaines, mais elles restent subordonnées dans les questions jugées fondamentales par le guide suprême et l’appareil sécuritaire. Ce système tolère donc la participation tout en neutralisant la responsabilisation : des élections sans souveraineté, une gouvernance sans véritable autorité finale.
Le système politique iranien a connu de sérieuses tentatives de réforme interne. À la fin des années 1990, sous la présidence de Mohammad Khatami, des dirigeants réformateurs ont cherché à étendre la liberté d’expression, renforcer la société civile et rééquilibrer le pouvoir vers les institutions représentatives. Ces efforts ont testé la possibilité d’un changement progressif et d’une évolution constitutionnelle depuis l’intérieur du système.
La réaction à ces tentatives a révélé les limites du système. Le Mouvement Vert, largement considéré comme la plus importante mobilisation populaire de l’Iran post-révolutionnaire, a éclaté après la perception d’un vol du choix électoral et la conviction croissante que les urnes étaient délibérément neutralisées. Face à ce défi menaçant l’autorité non élue, la réponse fut la répression plutôt que l’accommodation.
Les années suivantes ont vu un filtrage plus rigoureux des candidats, la validation des résultats électoraux, et une centralisation accrue de l’autorité politique. La participation était tolérée — voire encouragée parfois — tant qu’elle ne remettait pas en cause le pouvoir décisionnel suprême. Cette dynamique a progressivement modifié l’engagement public envers la politique électorale. Des phases de désillusion et de retrait ont laissé place à une reprise de la participation, non pas par regain de confiance, mais parce que beaucoup d’Iraniens ont jugé que se désengager renforçait leur exclusion.
Voter est devenu un acte pragmatique, visant à limiter les dommages et préserver un espace politique restreint, plutôt qu’une croyance en la souveraineté populaire par les urnes. C’est là tout le paradoxe contemporain de l’Iran : une société avec une réelle participation politique et des attentes de représentation, gouvernée par un système conçu pour contenir, et non pour exprimer, la souveraineté populaire.
Depuis plus de vingt ans, l’ordre politique iranien est façonné par un guide suprême unique qui a concentré l’autorité, écarté ses rivaux et lié son pouvoir à un appareil sécuritaire en expansion. Cette concentration du pouvoir s’est montrée durable, mais la durabilité ne doit pas être confondue avec la permanence. Ce modèle de gouvernance a engendré progressivement une hostilité profonde, non seulement dans le peuple, mais aussi parmi d’importants segments de l’establishment politique et sécuritaire. Cette hostilité ne se manifeste pas nécessairement par une dissidence ouverte ou une opposition organisée, même si des débats contrôlés et des désaccords factionnels subsistent dans des limites définies. Elle se traduit plutôt par l’absence de consensus public autour de la succession – même sous une forte pression – la réticence à assumer publiquement la responsabilité des résultats, les efforts visant à préserver une flexibilité factionnelle, et la préférence pour une ambiguïté maîtrisée plutôt que pour des arrangements figés potentiellement déstabilisants. Dans ce contexte, reproduire la direction suprême en une source d’autorité singulière et incontestée deviendrait de plus en plus coûteux. Le bureau du guide suprême ne commande plus clairement l’autorité nécessaire à son propre renouvellement. Cela ne signifie pas que l’institution soit dépourvue de pouvoir, mais que sa capacité à régénérer une autorité incontestée par la succession plutôt que par la coercition est fondamentalement compromise.
Même lorsque le système fait preuve de pragmatisme, les ajustements interviennent tardivement, après de multiples cycles de répression. Mettre fin à la gouvernance non élue représenterait un changement politique fondamental. La question est de savoir si ce changement s’opère à travers des institutions capables de gouverner, ou s’il sera imposé par la force, avec le risque d’instabilité et de répression sous de nouvelles formes.
Ali Khamenei, le guide suprême, a 86 ans, et l’ordre politique construit autour de son autorité s’approche d’une transition inévitable, qu’elle survienne par la mort, des fractures internes ou une pression externe croissante. Cette crise réduit d’autant la fenêtre temporelle pour une réorganisation politique en Iran. Toute tentative de continuité via un autre guide non élu ou une succession dominée par le secteur sécuritaire risquerait de reproduire la même crise de légitimité dans des conditions encore plus fragiles. L’alternative n’est pas une transition nette ou prédéterminée, mais un glissement effectif du lieu d’exercice de l’autorité pendant une période de crise. La Constitution iranienne prévoit déjà des mécanismes de succession, notamment une gestion intérimaire et le rôle formel de l’Assemblée des experts. Mais l’histoire montre que ces moments de rupture ne sont pas résolus uniquement par une procédure écrite. Ils dépendent aussi de la manière dont le pouvoir est exercé concrètement et des institutions capables de gouverner quand la légitimité est contestée et la pression intense. Dans un tel scénario, la crise ne proviendra pas uniquement du rejet populaire mais de l’absence de consensus élitiste sur le fait qu’un nouveau guide suprême pourrait stabiliser l’autorité plutôt que d’amplifier la contestation.
Dans ce contexte, l’autorité pourrait évoluer, non pas par l’abolition formelle de la fonction de guide suprême, mais via une accommodation entre élites qui permettrait aux institutions élues de devenir en pratique le principal centre de gouvernance. Pour beaucoup au sein du régime, le bureau du guide est devenu politiquement toxique — trop concentré, trop exposé, trop coûteux à reproduire sans aggraver les problèmes de légitimité. Ce réajustement pourrait prendre plusieurs formes : une décision collective parmi les hauts dignitaires religieux et les élites politiques de différer la consolidation du pouvoir non élu ; une gestion intérimaire où les instances exécutives et parlementaires assument davantage de responsabilités ; ou encore la désignation d’un successeur qui permettrait un rééquilibrage du pouvoir vers les institutions représentatives à titre de stratégie de survie.
Des propositions de leadership collectif (par exemple un conseil à membres multiples plutôt qu’un guide unique) circulent depuis au moins 2015. Elles traduisent une volonté de diluer le pouvoir personnalisé et, de fait, de transférer la capacité gouvernementale vers des institutions exécutives élues sans modifier formellement l’ordre constitutionnel. L’Iran a déjà connu, dans son histoire post-révolutionnaire, un équilibre plus souple et plus centré sur l’exécutif. Dans l’immédiat après-guerre, sous la présidence d’Akbar Hashemi Rafsanjani, les institutions élues bénéficiaient d’une autorité pratique plus importante avant que le pouvoir ne soit progressivemement centralisé sous le guide actuel et l’appareil sécuritaire. Un gouvernement post-Khamenei pourrait être poussé encore plus loin dans cette voie par nécessité.
Un tel scénario ne dépendrait pas de l’émergence d’une figure unique, mais de la convergence des intérêts des élites politiques et sécuritaires qui partagent un risque commun : la crainte que la continuité par la coercition ne fasse qu’aggraver l’hostilité populaire, fracturer l’autorité de gouvernance et provoquer une escalade externe supplémentaire. Si des acteurs radicaux cherchent à neutraliser ou reprendre une telle accommodation, l’appareil coercitif iranien n’est pas monolithique. Son comportement en cas de crise de succession se fondera davantage sur des calculs de survie, d’intégrité de l’État, d’exposition et de préservation institutionnelle que sur une seule logique idéologique. Un glissement vers une gouvernance élue refléterait donc une adaptation pragmatique des élites sous pression, portée par des acteurs exerçant déjà un pouvoir concret dans le système, notamment ceux opérant au sein des institutions exécutives élues.
Présidents, parlementaires, ministres et hauts responsables politiques tirent leur poids non seulement de leur proximité avec le pouvoir, mais aussi de mandats électoraux, d’une responsabilité publique et de la charge effective de gouverner. Impliqués dans la mise en œuvre des politiques au sein des contraintes du système, ils portent les conséquences de ses échecs. Ceux qui assument quotidiennement le fardeau de la gouvernance sont donc les mieux placés pour définir toute accommodation élitiste née d’une crise de succession — non pas par adhésion soudaine aux vertus du gouvernement représentatif, mais parce que les défaillances structurelles du pouvoir non élu leur paraissent depuis longtemps évidentes.
Depuis plusieurs semaines, les gouvernements du Moyen-Orient œuvrent à éviter une guerre ouverte avec l’Iran, non par sympathie idéologique à l’égard de Téhéran, mais par crainte des retombées régionales que seraient l’effondrement étatique, les flux migratoires massifs, les perturbations économiques et une instabilité aggravée. Pour ces acteurs, la préoccupation centrale n’est pas tant l’idéologie iranienne que la capacité des autorités à gérer la dissidence interne, le stress économique et la confrontation externe sans provoquer un cycle d’escalades répétées. Ce contexte confère à ce moment une importance stratégique majeure. La simple évitement des risques ne conduira pas à la stabilité si la succession est réglée par la coercition plutôt que par le consentement.
Ce qui se joue actuellement ressemble davantage à une diplomatie coercitive qu’à une campagne militaire menée et réglée. Les signaux militaires américains, la pression économique et l’escalade rhétorique visent à orienter les calculs iraniens sur des concessions en matière de sécurité. Dans ce cadre, considérer la crise politique interne iranienne comme secondaire, face aux signaux militaires ou à la recherche d’un levier coercitif à court terme, serait une erreur.
L’expérience iranienne des institutions représentatives précède largement la République islamique, et la mémoire des expériences démocratiques interrompues par une intervention extérieure continue d’influencer la résistance des élites et du public contre des résultats politiques imposés. Ce moment requiert non pas une escalade prématurée, mais une retenue délibérée, évitant des actions qui fermeraient la voie à une accommodation interne au profit d’une consolidation coercitive. Cela signifie aussi éviter une reconnaissance hâtive d’autorités alternatives, des projets de leadership en exil ou des engagements rhétoriques qui empêcheraient l’émergence d’une accommodation élitiste à l’intérieur du pays.
Une action militaire directe consoliderait probablement le commandement au sein de l’appareil sécuritaire, réduirait le débat élitiste et fermerait les voies d’accommodation que l’incertitude sur la succession pourrait au contraire ouvrir. L’histoire même de la République islamique offre-là un avertissement : la guerre externe a renforcé à plusieurs reprises la consolidation interne, plutôt que de l’affaiblir.
Il ne s’agit pas d’appeler à une démocratisation immédiate, ni de disculper les responsables des atrocités en cours. C’est une analyse pragmatique de la réalité politique actuelle et — comparé à la militarisation, la fragmentation ou une répression renouvelée — la seule voie plausible qui puisse aligner la dynamique interne de l’Iran avec les intérêts de sa société et de la région.
Dokhi Fassihian est une experte en démocratie et droits de l’homme spécialisée sur l’Iran et le Moyen-Orient. Elle siège au conseil consultatif sur l’Iran de l’Institut du Moyen-Orient.