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Dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025, alors que la Russie menait une importante attaque aérienne contre l’Ukraine, plusieurs drones ont franchi largement les frontières ukrainiennes pour pénétrer l’espace aérien polonais, un pays membre de l’OTAN. Plusieurs de ces drones ont été abattus par une mission aérienne conjointe de l’OTAN, tandis qu’un engin s’est écrasé à plus de 300 km à l’intérieur du territoire polonais.

Au moment de la rédaction, le nombre de drones ayant violé l’espace polonais est estimé entre 8 et plus de 20. Cette incursion a été reconnue par les dirigeants de l’OTAN et de la Pologne, qui souhaitent désormais invoquer l’Article IV de la Charte de l’Alliance.

L’Article IV stipule : « Les Parties consulteront conjointement chaque fois que, selon l’opinion de l’une d’elles, l’intégrité territoriale, l’indépendance politique ou la sécurité de l’une des Parties est menacée. » La dernière invocation de cet article remonte au lancement de « l’opération militaire spéciale » russe en Ukraine en 2022.

La veille de l’attaque, le compte satirique Twitter « Darth Putin » avait commenté : « La “coalition des volontaires” devrait s’appeler la “coalition des réunions”. Ils ne pratiquent plus le blitzkrieg, mais plutôt le sitzkrieg. » Si cette remarque est satirique, un consensus grandissant estime que la situation est désormais bien moins drôle. L’OTAN et ses alliés occidentaux ont multiplié les sommets et sommets concernant l’avenir de l’Ukraine face à l’invasion illégale russe, mais ont, en réalité, fait peu au-delà d’une aide militaire destinée à empêcher l’effondrement ukrainien.

Dans un contexte international marqué par une posture « Trump veut la paix », plusieurs pays européens continuent de chercher un leadership à Washington, alors qu’après trois ans de guerre en Europe, ils devraient surtout se tourner vers leurs propres responsabilités.

La Pologne s’arme depuis plusieurs années, consciente que si la Russie devait franchir les frontières ukrainiennes, elle serait alors directement menacée. Il en est de même pour l’Estonie, la Lituanie et plusieurs autres petits États d’Europe de l’Est. Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne sont en revanche apparus plutôt inactifs, bien que le nouveau chancelier allemand Olaf Scholz semble intensifier les efforts pour faire face à la menace grandissante.

Mais pourquoi l’incursion d’une vingtaine de drones dans l’espace polonais est-elle si significative ? Parce qu’il s’agit d’un test de la détermination de l’OTAN par la Russie. Ces drones n’ont pas attaqué de cibles militaires ou civiles en Pologne, rendant une invocation de l’Article V de la Charte, qui entraine une réponse collective, difficile à justifier. Cependant, si l’alliance se contente de réunions et de condamnations, elle s’expose au phénomène dit du syndrome de la grenouille chauffée à l’eau tiède.

« Si vous plongez une grenouille dans une casserole d’eau bouillante, elle cherchera à s’en échapper avec frénésie. Mais si elle est placée doucement dans de l’eau tiède que l’on chauffe progressivement, elle flotte calmement. Au fur et à mesure que l’eau chauffe, la grenouille sombre dans une léthargie tranquille, avant de mourir sans résistance, un sourire aux lèvres. » (Daniel Quinn, The Story of B, 1996)

L’invasion de l’Ukraine par la Russie aurait dû provoquer une réaction immédiate de l’OTAN, même si l’Ukraine n’est pas membre de l’Alliance. Il y a plus de cinquante ans, durant la guerre froide, une telle invasion aurait été perçue comme une extension dangereuse à stopper, à l’image des guerres de Corée ou du Vietnam. Malheureusement, dans un monde politique de plus en plus hésitant et moins orienté vers la cohésion globale, cette agression a pu se dérouler sans intervention majeure pour la prévenir ou pour en contrer les conséquences ailleurs.

Cette situation a, entre autres, encouragé la Chine, dont les ambitions d’invasion de Taïwan semblent se préciser avant 2030. Observant la scène européenne, Pékin sait que si l’OTAN rechigne à défendre ses propres frontières, ou celles de l’Ukraine, il est probable qu’elle soit encore moins encline à défendre Taïwan dans les années à venir. Cette problématique est accentuée par un retour sensible à l’isolationnisme américain et la politique « America First ». L’évolution en Europe constitue donc un véritable baromètre de la réponse que les États-Unis et leurs alliés pourraient adopter en Asie de l’Est dans la décennie à venir.

L’OTAN s’est trop longtemps contentée de condamnations et de réunions, tandis que l’Ukraine lutte pour contenir l’offensive russe dans l’est du pays. L’économie russe s’effondre, mais les ressources humaines et matérielles ukrainiennes s’amenuisent également, leur résistance étant aujourd’hui maintenue par des tactiques ingénieuses et l’aide militaire européenne. La « grenouille » de l’OTAN est depuis longtemps dans la casserole, et la Russie continue de monter la température — mais les dirigeants de l’Alliance en prennent-ils conscience et sauront-ils répondre ? À en juger par les apparences, la réponse semble négative.

Ce qui commence par une vingtaine de drones survolant la Pologne pourrait bientôt devenir une centaine de drones sur plusieurs pays membres de l’OTAN. L’Alliance devra inévitablement décider quand elle considérera être en guerre avec la Russie. Le conflit de basse intensité que la Russie mène depuis longtemps contre l’OTAN — qu’il s’agisse de l’empoisonnement au Novitchok au Royaume-Uni, de perturbations des câbles sous-marins dans le Nord, d’opérations de guerre électronique depuis Kaliningrad ou d’incursions aériennes en Europe de l’Est — est un moyen constant pour Moscou de tester la détermination et la réaction de l’Alliance.

Il est impératif que l’OTAN trace une ligne rouge. Il ne fait aucun doute que la majorité des citoyens préfère que cette ligne soit aujourd’hui autour de l’Ukraine plutôt que demain être tracée à Berlin ou dans la Manche.