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Le secteur privé s’impose de plus en plus dans la construction navale indienne, avec à sa tête le chantier naval de Larsen & Toubro à Kattupalli, Tamil Nadu. Cette installation, initialement dédiée à la construction de patrouilleurs, s’est transformée en l’un des chantiers les plus avancés technologiquement en dehors de l’Europe et de l’Asie de l’Est, rivalisant désormais au niveau mondial.

La division défense de L&T a livré 54 patrouilleurs rapides à la Garde côtière indienne et exporte désormais des navires similaires, capables d’atteindre 35 à 45 nœuds, vers l’Île Maurice et le Mozambique, dans le cadre de contrats de crédits à l’export. Ces coques en composite de fibre de carbone, équipées de postes d’armes télécommandés de calibre 12,7 mm et dotées d’une autonomie de 500 milles nautiques, figurent parmi les embarcations militaires les plus rapides jamais construites en Inde.

Plus important encore, L&T est le principal chantier privé en charge du programme NGOPV (Next-Generation Offshore Patrol Vessels) de la Marine indienne. Il s’agit d’une série de 11 patrouilleurs offshore de 110 mètres, d’environ 2 500 tonnes, dotés de capacités furtives, armés de missiles BrahMos, de canons de 76 mm et de plateformes pour hélicoptères. Le premier navire, lancé en octobre 2025, est déjà en phase d’essais en mer.

En parallèle du secteur défense, L&T fait également progresser la construction navale commerciale en Inde :

  • Deux cargos polyvalents de 8 000 tonnes de port en lourd (TPL) fonctionnant au gaz naturel liquéfié (GNL) et au méthanol, construits pour le groupe néerlandais Spliethoff. Ces navires sont les premiers construits en Inde à obtenir une note « A » du Carbon Intensity Indicator (CII) de l’Union européenne dès leur mise en service.
  • Quatre transporteurs de voitures et camions (Pure Car & Truck Carriers – PCTC) d’une capacité de 6 000 véhicules, destinés à l’armateur norvégien Höegh Autoliners. Ces Ro-Ro (Roll-on/Roll-off) comptent parmi les plus propres en service, avec la capacité de se raccorder au réseau électrique à quai et la certification « ammonia-ready » (prêts pour un carburant à base d’ammoniaque).
  • Le premier méthanier privé indien d’une capacité de 174 000 m³, construit pour un consortium dirigé par Swan Energy. Ce projet, autrefois jugé irréalisable en dehors de la Corée et de la Chine, marque un tournant dans la construction navale indienne.
  • Six ferries Ro-Ro destinés au ministère des Ports, de la Marine marchande et des Voies navigables, dans le cadre du programme Sagarmala. Ils permettent de réduire de 80 % le temps de transit des camions entre Mumbai et le port Jawaharlal Nehru.

Ces navires ne sont pas des copies sous licence : chaque coque est conçue en Inde par le Marine Design Centre de L&T ou en collaboration avec des entreprises indiennes comme SEDS (Kochi) et le Bureau de conception des navires de guerre de la Marine, notamment pour les technologies à usage dual.

Le chantier de Kattupalli possède désormais des capacités équivalentes à celles de Singapour ou Rotterdam :

  • Modélisation numérique complète en double numérique (digital twin) – chaque soudures, tuyau et câble est simulé avant la découpe de l’acier
  • Lignes de panneaux automatisées et soudure robotisée, ce qui a triplé la productivité depuis 2020
  • Assemblage interne des groupes propulseurs intégrant des moteurs dual-fuel MAN et Wärtsilä, associés à des hélices à pas variable (CPP) et arbres d’hélice fabriqués en Inde
  • Systèmes de positionnement dynamique (DP2) et d’automatisation indigènes, développés en coopération avec le DRDO (organisme de recherche pour la défense) et BEL (Bharat Electronics Limited)

Le résultat se traduit par des délais de construction réduits de 48–60 mois (typique pour un premier de série dans les chantiers publics) à seulement 26–32 mois, une performance qui impressionne les armateurs européens.

L&T n’est pas isolé dans cette dynamique : d’autres chantiers privés comme Mazagon Dock (section commerciale), Cochin Shipyard (unité d’Udupi) ou Goa Shipyard adoptent des pratiques similaires. Cependant, Kattupalli est devenue la référence. Le carnet de commandes dépasse les 28 000 crores de roupies (environ 3,4 milliards de dollars), dont 70 % proviennent de clients internationaux. Les recettes à l’exportation pour 2025–2026 devraient dépasser les 9 000 crores, un montant supérieur au total cumulé des exportations commerciales de tous les chantiers publics indiens sur la dernière décennie.

Comme l’a souligné le ministre de la Défense, cette progression n’est pas le fruit du hasard. La décision gouvernementale de 2020 d’ouvrir la construction navale commerciale aux investissements étrangers directs à 100 %, associée à la Vision Maritime Inde 2030 et à la libéralisation des licences pour les technologies à double usage, a déclenché une vague privée qui exploite pleinement la capacité annuelle de découpe d’acier de 1,7 million de tonnes du pays.

De la lutte contre les vedettes rapides ennemies au transport de véhicules électriques sur des coques prêtes pour l’ammoniaque, L&T Shipbuilding démontre que l’Inde est capable de concevoir, construire et exporter une gamme complète de navires, du bâtiment de guerre aux géants écologiques.