Depuis plusieurs années, les observateurs occidentaux louent avec enthousiasme les succès de l’Ukraine en matière d’innovation militaire, notamment dans des domaines comme l’intelligence artificielle, les drones, la décentralisation et un écosystème dynamique de startups de défense. Pourtant, la réalité apparaît plus nuancée. En 2025, de nombreux experts reconnaissent que la Russie aurait surpassé l’Ukraine dans certains aspects d’adoption des innovations militaires.
Cette évolution est désormais admise publiquement par plusieurs spécialistes, dont l’ancien commandant en chef ukrainien Valeriy Zaluzhnyi et l’analyste Michael Kofman. Cette reconnaissance ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur les éléments réellement efficaces et applicables de l’expérience ukrainienne pour les États-Unis et l’Europe occidentale, ainsi que sur ceux qui ne le sont pas.
Impliqué directement dans l’élaboration des concepts majeurs de l’écosystème technologique militaire ukrainien — notamment en présidant de 2019 à 2023 le comité de développement de l’IA et en pilotant la feuille de route de l’intelligence artificielle pour la défense —, je souligne l’importance de comprendre le contexte et les raisons qui ont façonné cet écosystème dans des conditions de guerre.
Des questions systémiques restent ouvertes et doivent inciter les experts occidentaux à une réflexion critique : les modèles et solutions technologiques ukrainiens sont-ils véritablement adaptés aux futures confrontations stratégiques des États-Unis avec la Chine et la Russie ? Ne risquent-ils pas au contraire de limiter le potentiel industriel occidental ? N’est-il pas nécessaire d’examiner de plus près les avancées russes et chinoises depuis 2022 ?
Mon propos n’est pas de critiquer de façon retroactive, mais d’analyser sous différents angles les modèles popularisés à partir de l’expérience ukrainienne. L’Ukraine a fait au mieux avec les moyens dont elle disposait, mais il est essentiel de s’interroger sur la pertinence de ce modèle d’innovation pour les puissances occidentales confrontées à des rivaux majeurs.
La décentralisation : un avantage surestimé
Au début de la phase active du conflit, l’Ukraine occupait la 122e place sur 180 au classement de perception de la corruption. La certification standard pour les drones durait un an, tandis que le budget national 2022 avait été réduit, avec une augmentation notable des dépenses pour la construction routière.
Lorsque la guerre a débuté, le système d’achats d’État s’est retrouvé pratiquement paralysé. Sur le terrain, j’ai moi-même dû acheter casques, véhicules, puis sous-vêtements et chaussettes pour un bataillon, via des canaux commerciaux comme Nova Poshta. Résultat : les unités militaires se sont retrouvées à devoir s’approvisionner elles-mêmes, appuyées par des fondations caritatives et des donateurs privés qui fournissaient uniformes, nourritures et armes.
Ce contexte a engendré une quasi-désbureaucratisation et une décorruption partielle du processus d’approvisionnement. Les unités militaires et les organisations philanthropiques sont devenues des clients plus fiables que l’État, ce qui a permis la croissance de certaines entreprises technologiques, comme Ukrspecsystems, qui a investi ses gains dans le développement de drones et est devenue un leader du marché en quelques années.
Ce succès apparent cache néanmoins de graves problèmes structurels : la poursuite des achats sans supervision a favorisé un retour de la corruption au niveau des unités, tandis que la décentralisation a compliqué la concentration des ressources et la cohérence entre équipements acquis par différents services. Les coûts réels, les économies d’échelle et l’interopérabilité entre systèmes restent des défis non résolus. Ce système répondait à des problèmes très différents de ceux que rencontrent les États-Unis dans leur compétition avec la Chine et la Russie, où la centralisation semble plus efficace, comme le démontre l’exemple russe en 2025.
Un « zoo » de plateformes technologiques non évolutif
Depuis 2022, la décentralisation ukrainienne a favorisé l’émergence massive de petites entreprises de défense productrices de drones, composants et logiciels. Ce phénomène, puissant, a renforcé la capacité de combat ukrainienne à un moment critique. Mais en matière de qualité et de durabilité, cela rappelle tristement le « Grand Bond en avant » chinois des années 1950, quand la production artisanale de masse n’avait que peu d’efficacité réelle.
En 2024, le ministère de la Transformation numérique ukrainien a même envisagé de proposer aux citoyens d’assembler des drones chez eux avant de renoncer suite aux critiques. En 2025, seulement 20 à 40 % des drones télépilotés atteignent leur cible, le coût réel de destruction d’un char étant bien supérieur aux 500 dollars annoncés. Cela s’explique majoritairement par l’avance de la Russie dans la guerre électronique, tandis que côté ukrainien, peu de solutions aptes à contrer ces mesures ou à anticiper les menaces ont été développées — drones à fibre optique et navigation autonome en environnement sans GPS, par exemple.
Le cœur du problème réside dans un déficit d’expertise gouvernementale et de capacité technique. La plupart des entreprises nouvelles ne sont que de simples ateliers d’assemblage incapables d’ingénierie avancée. En face, la Russie adopte une démarche centralisée, avec un nombre limité d’entreprises défensives choisies pour développer, améliorer et standardiser des plateformes clés, notamment les drones Geran/Shahed, enrichis d’IA et de composants électroniques performants, assurant production de masse et résistance durable.
Le modèle ukrainien, lui, a produit un « zoo » hétéroclite de systèmes fragmentés et incompatibles, sans architecture ni normes, difficile à développer et à mettre à l’échelle. Des débats internes en Ukraine reconnaissent que ce système perd en compétitivité. Certes, des critiques émanent d’acteurs industriels majeurs souhaitant réduire la part des petites entreprises sur le marché, mais leurs arguments soulignent des limites techniques : les petites équipes peinent à assurer l’ingénierie complexe et la production industrielle de masse nécessaires pour les armes avancées.
Si ce modèle a joué un rôle pivot durant la phase initiale de la guerre, la montée en exigences de qualité a révélé que l’approche décentralisée cède le pas à des méthodes plus centralisées, garantissant résultats et prévisibilité. Pour le monde occidental, seules certaines techniques, découvertes et flexibilité d’équipes sont exportables, mais pas le modèle global décentralisé qui ne supporte pas la mise à l’échelle exigée par une guerre prolongée.
Une illusion stratégique ?
En 2021, le secteur de la défense ukrainien était dans un état très dégradé. Le principal acteur restait le conglomérat d’État Ukroboronprom — rebaptisé Ukraine Defense Systems — regroupant plus de 130 entreprises d’origine soviétique, concentrées sur l’export et en réforme, pas sur la production d’armements modernes.
Le secteur privé, lui, était embryonnaire et peu compétitif, sans écoles d’ingénierie ni entreprises significatives, à quelques rares exceptions près. En début de conflit, les seules compétences proches de l’ingénierie provenaient des professionnels du logiciel et de la fintech, qui se sont rapidement détournés vers les startups de défense, avec événements, concours et accélérateurs lancés quelques mois après février 2022.
Mais aucune recherche stratégique, aucune analyse des développements technologiques russes, ni articulation des besoins du front n’ont été menées. L’initiative la plus visible — Brave1 — a joué un rôle d’organisateur d’événements et de réseau de mentors, avec un budget symbolique en regard des défis : environ 8 millions de dollars de subventions d’État et 25 millions d’investissements privés, soit l’équivalent d’un seul tour de financement classique dans la Silicon Valley.
Ce format a résulté non d’une planification stratégique mais d’une réaction aux ressources disponibles — temps, argent, talents — en pleine crise. Utile pour des tâches simples à faible complexité nécessitant une production rapide, cette approche ne peut s’adapter à une compétition stratégique prolongée face à la Chine et la Russie, car elle privilégie le prototypage rapide sur l’échelle et la structuration.
L’expérience ukrainienne met en lumière la nécessité d’infrastructures capables de développement rapide, tests et itérations dans un cycle unique, idéalement au contact direct du front. Ce constat illustre surtout l’importance de la discipline en ingénierie et production, non la promotion exclusive du modèle startup comme cadre défensif durable.
Le défi majeur n’est pas d’établir ce cycle en temps de guerre — la pression du conflit le forcera — mais d’assurer sa pérennité en temps de paix, quand urgence et ressources sont moindres. La Chine, par exemple, maintient cette dynamique via des entreprises comme DJI, qui agissent sur le marché commercial et exportent, assurant une production continue et un entraînement permanent des chaînes logistiques et de conception.
Aucune cohorte de startups créatives mais dispersées ne peut rivaliser en volume d’approvisionnement ni en intégration de systèmes nécessaires pour une architecture nationale de défense. Mettre en place une plate-forme d’ingénierie militaire pérenne exige une stratégie d’État, un investissement long terme, une coordination et une planification au plus haut niveau.
Les limites de l’agilité
Le conflit ukrainien a révélé les faiblesses systémiques des capacités militaires américaines et européennes tout en mettant en lumière les trajectoires technologiques de la Chine et de la Russie. Ces deux derniers pays s’imposent comme références majeures dans les conflits modernes sans armes nucléaires, soulignant l’importance de la cohérence des systèmes, de l’évolutivité et de la maturité technologique.
En comparaison, l’Ukraine a démarré le conflit avec un écosystème de défense dégradé, un secteur public focalisé sur les réformes internes et les exportations héritées de l’époque soviétique, et un secteur privé quasiment inexistant. Le seul modèle mobilisable rapidement fut un système d’approvisionnement décentralisé fondé sur des fabricants modestes et des initiatives communautaires issues des startups.
Si ce système improvisé a été déterminant dans les premières années, il a montré ses limites très rapidement : absence de planification stratégique, solutions fragmentées, incapacité à monter en puissance et base d’ingénierie faible. En 2024-2025, le modèle atteint ses limites, donnant naissance à un « zoo » de plateformes technologiques disparates, non coordonnées, non intégrées et souvent inefficaces face aux menaces de guerre électronique.
Malgré la couverture médiatique et l’aura populaire de l’exemple ukrainien, sa valeur doit être évaluée avec prudence, notamment sur des sujets clés comme la décentralisation des achats, l’exploitation des écosystèmes startups pour l’évolutivité, ou le rôle croissant des drones à bas coût. Il offre des leçons précieuses en situation d’écroulement d’un écosystème défensif, sans répondre à la question de la construction d’un modèle mature, capable sur le long terme.
Ce qui pourrait s’avérer réellement utile est une analyse comparative intégrant la structuration à long terme des processus d’ingénierie, technologiques et industriels chez les adversaires comme la Chine et la Russie.
L’écosystème ukrainien de startups de défense ne peut être considéré comme une alternative stratégique aux systèmes étatiques mûrs : il fait défaut sur la production de masse, la compatibilité architecturale, la viabilité à l’exportation et la résilience. Adapté à une mobilisation de court terme, il reste insuffisant pour une compétition systémique.
Les États-Unis et leurs alliés gagneraient à dépasser le seul prisme du conflit actuel et à s’interroger sur la nature des futurs conflits probables dans les deux à trois prochaines années — des conflits qui exigeront une échelle et un niveau de coordination technologique radicalement différents. Répondre à ces besoins futurs dépendra vraisemblablement de la capacité à développer rapidement, concentrer les efforts et investir dans des plateformes d’ingénierie à long terme.
En ce sens, la Chine et la Russie tracent actuellement cette voie en rationalisant leurs plateformes, en renforçant leurs partenariats industriels et en planifiant sur plusieurs années.
Dans ce contexte stratégique, le facteur déterminant ne sera pas le nombre de startups ni la quantité de drones économique mais la capacité à bâtir des écosystèmes de défense profondément intégrés, évolutifs et résilients. L’expérience ukrainienne offre des enseignements précieux, notamment sur l’agilité et la mobilisation, mais elle doit être adaptée avec prudence. Adopter ce modèle sans tenir compte des différences structurelles des institutions de défense occidentales pourrait, à terme, affaiblir l’efficacité des stratégies occidentales.
Vitaliy Goncharuk est un entrepreneur américain d’origine ukrainienne, spécialisé dans la navigation autonome et l’intelligence artificielle. En 2022, sa société Augmented Pixels a été acquise par Qualcomm. De 2019 à 2023, il a présidé le comité d’IA ukrainien, siégé au conseil d’innovation externe d’UkrOboronProm (rebaptisé Ukraine Defense Systems) et conseillé le vice-Premier ministre ukrainien chargé des territoires temporairement occupés, devenu ensuite ministre de la Défense.