Le 11 mai 2024 après-midi, deux hommes arrivent dans un modeste hôtel parisien. L’un d’eux, se présentant sous le nom de Mircho Angelov, remet une carte d’identité bulgare à la réception, bien que la réservation ait été effectuée quelques jours plus tôt depuis la Bulgarie par un autre homme, Nikolay Ivanov. Durant les 24 heures suivantes, Angelov et Georgi Filipov parcourent la capitale française avant d’être rejoints, le lendemain, par un troisième homme, Kiril Milushev. Ensemble, ils passent la journée du 13 mai dans les cafés du quartier du Marais. Mais cette même nuit, leur activité prend une tournure plus secrète : à 3h52 du matin, Angelov et Filipov s’approchent du Mur des Justes, situé à l’extérieur du Mémorial de la Shoah, et commencent à y apposer des empreintes de mains rouges. À 3h56, un agent de sécurité intervient, les obligeant à fuir. Milushev entre alors dans l’Allée des Justes, filme les pochoirs – environ 35 au total – puis s’en va. Quelques heures plus tard, les images du mémorial vandalisé deviennent virales, relayées par des responsables locaux, les médias français, ainsi que par un réseau de comptes factices liés à l’écosystème russe d’information Doppelgänger. Ce débat incendiaire durera plusieurs semaines.
Le procès dit des « mains rouges », qui s’est tenu à Paris du 29 au 31 octobre 2025, constitue la première procédure judiciaire en France visant un réseau présumé d’agents liés aux services de renseignement russes. Sur la base du suivi du grand procès d’espionnage au Royaume-Uni en début d’année, l’auteur de cet article a assisté à l’intégralité des audiences. Cet « incident des mains rouges » illustre la logique adaptative des actions clandestines russes, combinant cadres traditionnels du renseignement et structures plus décentralisées. L’imprudence opérationnelle des protagonistes reflète une caractéristique récurrente du savoir-faire russe : le recrutement délibéré d’individus issus de milieux marqués par l’insécurité matérielle, l’instabilité personnelle et l’extrémisme idéologique, ce qui permet aux manipulateurs d’externaliser les risques et de minimiser les risques d’attribution directe. Par ailleurs, cette affaire révèle un schéma émergent où les mêmes recrues participent à plusieurs opérations, remettant en question l’idée largement répandue selon laquelle les agents sont à usage unique.
Le dossier « mains rouges » s’inscrit dans la stratégie de guerre plus large de la Russie en Europe. Il montre comment les services russes de renseignement intègrent pratiques clandestines traditionnelles et méthodes contemporaines de subversion politique pour semer la confusion et fragiliser la cohésion des sociétés démocratiques. Ces opérations ont augmenté depuis le début du conflit russo-ukrainien.
Un réseau de renseignement traditionnel
Les méthodes classiques du renseignement russe sont au cœur de l’affaire « mains rouges ». Le réseau dévoilé lors du procès présente une hiérarchie opérationnelle typique. Au sommet, un individu agit en tant qu’agent principal, assurant la coordination globale et la supervision logistique de l’opération. Les investigations montrent que cet agent principal communiquait régulièrement en russe avec son officier traitant via Telegram, dans une relation vraisemblablement au service du Main Intelligence Directorate, le renseignement militaire russe, connu sous le nom de GRU. Dans cette affaire, Ivanov semble avoir été l’agent principal, responsable de l’organisation, de la gestion des fonds et de la planification des transports ainsi que de l’exfiltration.
À un échelon intermédiaire, un second individu recruté directement par l’agent principal assurait l’exécution de la mission sur le terrain en maintenant un contact régulier avec lui. Ce rôle a été tenu par Angelov, recruté par Ivanov et chargé de recruter à son tour les opérateurs. Angelov n’a pas comparu au procès et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international.
Au bas de la hiérarchie, des opérateurs mettaient en œuvre les instructions transmises depuis l’échelon intermédiaire. Milushev et Filipov ont vraisemblablement joué ce rôle, avec des responsabilités différentes. Milushev, arrivé à Paris le jour suivant la première nuit de marquage, n’a pas participé directement à la pose des pochoirs au Mémorial de la Shoah ; il est resté en contact étroit avec l’agent principal. Les éléments du procès suggèrent qu’il assurait la veille de la zone, puis filmait les pochoirs pour prouver l’accomplissement de la mission et en faire état à l’agent principal, dans le but d’une diffusion ultérieure sur les réseaux sociaux.
La structure opérationnelle du réseau « mains rouges » intéresse particulièrement les pratiques contemporaines du renseignement russe. Son organisation est très classique et rappelle des schémas bien connus : un officier traitant basé en Russie, un agent recruté parmi les populations des anciennes républiques soviétiques, et des opérateurs issus du cercle personnel de cet agent, chargés d’exécuter des missions spécifiques à l’étranger.
Cependant, cette structure se distingue nettement des réseaux décentralisés et plus complexes utilisés récemment en Europe pour des activités d’espionnage et de sabotage, comme celui poursuivi au Royaume-Uni en mars 2025. Ce dernier présentait davantage un modèle externalisé à plusieurs niveaux, où un « gestionnaire de contrat » déléguait à un « gestionnaire pays » le développement des plans opérationnels, qui confiait à son tour des responsabilités à un proche associé.
Le cas « mains rouges » montre ainsi que les cadres traditionnels sont toujours employés en parallèle de ces structures plus modernes. Cette coexistence traduit la capacité d’adaptation opérationnelle des services russes, qui ajustent leurs modèles de réseau aux objectifs, contextes et seuils de risque spécifiques de chaque mission.
Une action clandestine menée par des profils instables
Alors que les opérations d’influence russes en Europe ont pris une forme plus discrète ces dernières années, le dossier « mains rouges » révèle une imprudence et une improvisation persistantes, caractéristiques des actions clandestines russes récentes. Tout au long du procès, les trois accusés ont adopté une posture d’incompétence exagérée, se présentant comme des participants involontaires et déplaçant toute la responsabilité vers Angelov, disparu. Leur comportement évoque parfois la mise en scène absurde des agents du GRU impliqués dans l’empoisonnement des Skripal, qui avaient affirmé dans une interview télévisée être des touristes visitant la cathédrale de Salisbury. Comme le souligne David Père, avocat du Mémorial de la Shoah :
« Ils se présentent comme les “participants réticents” de cet antisémitisme – un nazi amical portant un T-shirt d’Adolf Hitler pour dormir, un vidéaste alcoolique, un animateur de colonie de vacances trop serviable… Ce groupe exagère l’aspect maladroit et comique de leur escapade. »
Le manque de professionnalisme de l’opération est apparu également dans la quantité de preuves collectées rapidement par les enquêteurs et dans la rapidité avec laquelle les suspects ont été identifiés. Tous ont agi sous leur véritable identité, utilisant leurs téléphones personnels pour se déplacer et communiquer. Bien que des applications de messagerie cryptée aient été employées, cela n’a guère freiné l’enquête : après identification sur des vidéos de surveillance, les autorités ont retracé les suspects jusqu’à leur hôtel, où ils avaient laissé des pièces d’identité, et ont localisé leurs téléphones pendant l’opération.
Cette dépendance à des méthodes clandestines rudimentaires traduit une adaptation pragmatique du renseignement russe face à la réduction de ses marges de manœuvre et à l’accroissement de la vigilance occidentale, conséquences notamment des expulsions massives d’agents russes après l’empoisonnement des Skripal en 2018 et de l’invasion de l’Ukraine en 2022, ainsi que des difficultés à obtenir des accréditations dans plusieurs pays européens. Plutôt que de développer des capacités clandestines plus élaborées, les services russes semblent s’appuyer sur une couverture opérationnelle minimaliste, visant essentiellement à rendre l’attribution directe moins évidente. L’objectif n’est pas de garantir un secret professionnel classique, mais d’entretenir un déni (im)plausible. Cette apparente amateurisme ne réduit en rien la portée stratégique de l’opération, au contraire : il s’agit d’opérations à faible coût, peu disciplinées, conçues pour un impact rapide, où l’intention stratégique se dissimule derrière la négation plausible et la maladresse théâtrale.
Recrutements suivant des modèles récurrents
Les profils des personnes impliquées dans l’affaire « mains rouges » correspondent aux modes de recrutement déjà observés dans les réseaux russes d’influence en Europe. Ces recrutements combinent souvent vulnérabilité financière, affinité idéologique et relations personnelles. Ivanov, coordonnateur de l’opération, en est un exemple : né à Louhansk en Ukraine, il a un passé militaire dans l’armée bulgare, a vécu plusieurs années en Russie, et a été membre pendant près d’une décennie d’un parti nationaliste bulgare, ce qui suggère une certaine proximité idéologique avec Moscou. Filipov, qui affirme avoir renoncé à ses anciens convictions, porte des tatouages nazis et du Troisième Reich, et vivait en marge économique, occupant des emplois peu rémunérés. Angelov présente un profil similaire, avec des tatouages nazis.
Ces traits correspondent à une tendance générale du renseignement russe à recruter des agents dans des milieux où précarité matérielle, instabilité personnelle et extrémisme idéologique se croisent. L’alignement idéologique, notamment avec des courants d’extrême droite ou ultra-nationalistes, sert à la fois de facteur de motivation et d’outil de cohésion et de loyauté au sein de réseaux plutôt lâches.
En même temps, ces individus, par leur position marginale sociale et économique, bénéficient d’une faible visibilité publique et d’une absence de protection étatique, ce qui facilite leur envoi à l’étranger pour des missions clandestines. Cette combinaison les rend particulièrement utiles pour des opérations à bas coût, anodines ou déniables, permettant aux services russes un déploiement avec un investissement minimal – Filipov aurait été payé 1 200 dollars, Milushev 600 – tout en externalisant le risque opérationnel et en réduisant les chances d’attribution directe au service sponsor.
Des agents russes pas uniquement à usage unique
Cette récurrence dans les profils s’accompagne d’une évolution dans l’usage opérationnel des recrues. Le procès des « mains rouges » remet en cause l’idée que les opérateurs russes sont recrutés pour des missions isolées à « usage unique ». Filipov est impliqué dans l’affaire dite des « cercueils » de juin 2024, où des cercueils drapés du drapeau français et maculés de peinture rouge symbolisant le sang versé dans la guerre en Ukraine ont été placés. Milushev serait aussi suspecté de participation à deux autres opérations : la profanation de la tombe de Stepan Bandera à Munich peu après l’incident parisien, et la distribution d’autocollants pro-paix liés à l’Ukraine dans une commune suisse.
Les profils des accusés illustrent donc une tendance nouvelle : la réutilisation des mêmes agents pour plusieurs actions. Cette tendance est corroborée par des études du Centre International pour la Lutte contre le Terrorisme, qui remettent en cause l’image d’agents solitaires et jetables, recrutés en ligne pour des missions ponctuelles. Leur rapport indique qu’environ 62 % des recrues liées à la Russie ont été impliquées dans plusieurs opérations.
Ces cas révèlent une stratégie consistant à déployer à plusieurs reprises des agents de bas niveau dans des actions symboliques à bas coût dans plusieurs pays européens. Cette coordination vise à maximiser la visibilité et la perturbation à travers une série d’actes discrets réalisés en peu de temps. Cela correspond aussi à ce que le renseignement qualifie de « test opérationnel », où les recrues sont initialement chargées de tâches mineures – souvent illégales ou borderline – pour évaluer leur fiabilité, les former et les conditionner avant de possibles missions plus complexes. D’autres arrestations et poursuites seront nécessaires pour déterminer s’il s’agit là d’un modèle opérationnel plus large ou d’une adaptation ponctuelle aux contraintes des ressources.
Des objectifs de subversion en temps de guerre
Le cas « mains rouges » ne constitue pas un incident isolé, mais s’inscrit dans une campagne plus large d’actes subversifs liés au renseignement russe en France depuis deux ans. Au moins dix opérations similaires, vraisemblablement liées à ces mêmes services, ont eu lieu en France. Parmi elles, le tag de l’étoile de David sur plusieurs bâtiments en octobre 2023, attribué par les services français au cinquième service du FSB, la dégradation du même Mémorial de la Shoah avec de la peinture verte en mai 2025, ou encore la découverte en septembre 2025 de têtes de porc déposées devant des mosquées dans la région parisienne. Ces opérations exploitent intentionnellement des symboles historiques et religieux très sensibles en France pour provoquer la colère, polariser la société et miner la confiance publique.
Ce schéma reflète un changement stratégique dans les priorités du renseignement russe depuis l’invasion massive de l’Ukraine en 2022. Les structures clandestines russes sont passées du ciblage d’opposants politiques à des opérations de sabotage et d’influence visant à façonner l’environnement informationnel au service des objectifs de guerre. Ces réseaux jouent désormais un rôle clé dans la manipulation de l’opinion, la construction de narratifs, ainsi que la pression exercée sur des États européens majeurs. La France, en particulier, est devenue une cible privilégiée, en raison de son opposition affichée à l’agression russe et de son rôle de leader dans la promotion de l’autonomie stratégique européenne et la formation de la « Coalition des volontaires ». Perçue aussi comme vulnérable, politiquement instable et divisée par de fortes fractures ethniques et politiques, la France voit dans cette opération des « mains rouges » un élément d’un effort systématique visant à affaiblir sa cohésion interne et son influence dans la réponse occidentale à la guerre russo-ukrainienne.
Mais ce qui relie ces actes apparemment déconnectés, ce n’est pas seulement leur nature symbolique ou leur exécution clandestine, mais leur amplification systématique via des réseaux de désinformation liés à la Russie. Dans chaque cas, l’acte matériel constitue la première étape d’un mécanisme d’influence plus large. Ces actions sont promptement suivies d’une diffusion massive sur les réseaux sociaux et intégrées dans des réseaux de désinformation russes, comme Doppelgänger. Les images des « mains rouges » ont ainsi rapidement circulé en ligne, avec un écosystème russe de faux comptes et de bots coordonnés injectant du contenu manipulé dans le débat public.
Ces opérations démontrent que les services russes combinent structures clandestines classiques et outils modernes d’influence numérique. Bien que souvent rudimentaires et peu coûteuses, ces actions sont conçues dès l’origine pour être amplifiées en ligne. Grâce à des réseaux automatisés, médias inauthentiques et contenus générés par intelligence artificielle, ces petites perturbations se transforment en campagnes d’influence à large portée. Cette méthode illustre une évolution des tactiques russes où des actes de vandalisme servent avant tout de déclencheurs pour des opérations d’information plus vastes.
En définitive, ces activités d’ingérence traduisent le poids stratégique croissant accordé par Moscou à la subversion de l’opinion publique européenne dans un contexte de guerre. Elles ne sont pas périphériques mais intimement liées aux objectifs militaires russes, s’inscrivant parallèlement aux efforts d’espionnage et de sabotage. Ensemble, elles reflètent une doctrine cohérente d’action offensive ancrée dans les traditions anciennes du renseignement russe. Le dossier « mains rouges » témoigne ainsi à la fois de l’adaptabilité tactique russe sous contrainte et rappelle que, même avec des moyens apparemment amateurs, ces opérations contribuent à une stratégie intégrée visant à déstabiliser les sociétés démocratiques de l’intérieur.
Clément Renault, Ph.D., est chercheur principal en renseignement, guerre et stratégie à l’Institut français de recherche stratégique, professeur associé à Sciences Po Paris School of International Affairs et chercheur invité au King’s Center for the Study of Intelligence du King’s College London.