La Marine américaine fait face à un défi générationnel majeur : la Marine chinoise la dépasse désormais en nombre de navires, soutenue par une capacité de construction navale 200 fois supérieure. Alors que l’augmentation de la flotte de combat américaine retient l’attention médiatique, le déficit en personnels liés à cette expansion reste largement sous-estimé. Malgré des investissements importants dans les technologies sans pilote, la Marine prévoit un besoin supplémentaire de 3 000 à 10 000 marins sur les trente prochaines années, un chiffre manifestement insuffisant face aux perspectives de combats navals de haute intensité dans le Pacifique occidental. La réserve de la Marine américaine est en cours de réforme pour gagner en réactivité, mais demeure sous-dimensionnée et n’est aujourd’hui capable de fournir une pleine capacité opérationnelle que 90 jours après un ordre de mobilisation.
Concrètement, la Marine ne dispose pas d’assez de personnel pour armer ses navires actuels, encore moins ceux qu’elle souhaite construire, et peine à atteindre ses objectifs de recrutement. Ce constat ne prend même pas en compte la nécessité de remplacer les marins expérimentés qui seraient perdus en cas de conflit majeur avec la Chine.
Une solution à portée de main : la création d’une Garde nationale maritime
Face à ce défi, une solution éprouvée existe. Dans le cadre de son devoir constitutionnel de « fournir et maintenir une marine » et pour soutenir la stratégie navale interservices, le Congrès américain devrait instaurer une Garde nationale maritime. Cet outil renforcerait la structure de la Marine, améliorerait le recrutement et la fidélisation, tout en reconnectant la population américaine avec la mer au travers d’une nouvelle génération de marins citoyens.
Les défis actuels
Malgré ses efforts de recrutement et le développement des plateformes sans pilote, la Marine manque de marins. Cinquante ans après la création d’une force entièrement volontaire, la génération Z manifeste peu d’attachement aux services maritimes et rechigne à s’engager pour des déploiements longs et fréquents.
Les postes à bord sont en déficit de 9 à 15 %, ce qui pousse la Marine à jongler avec les effectifs pour combler les spécialisations critiques. Cette pénurie génère une surcharge de travail, rend imprévisibles les affectations et engendre une fatigue chronique, contribuant à une baisse des taux de rétention, laquelle aggrave la crise de recrutement bien documentée de la Marine.
La Marine, qui n’est pas assez grande, privilégie la préparation au combat naval de haute intensité, au détriment du soutien quotidien aux alliés et partenaires face à la coercition maritime chinoise. Ce choix limite les opportunités de construire un accès stratégique et une crédibilité avec des nations partenaires régionales, notamment autour de la baie du Bengale, de la mer de Chine méridionale et en Océanie.
Si la Garde côtière assure une partie de ces missions de sécurité maritime et de connaissance du domaine maritime, elle manque de moyens et fait face à ses propres pénuries en effectifs.
À la différence de l’Armée et de l’Armée de l’air, la Marine et le Corps des Marines ne disposent pas d’unités dédiées à cet engagement continu de basse intensité. Après la fermeture des commandements spécialisés retirés suite aux retraits d’Irak et d’Afghanistan, la Marine en réserve reste difficilement mobilisable pour des missions prolongées dans la région indo-pacifique, en raison de mécanismes d’activation et de financement complexes.
Le temps de mobilisation complet de la réserve de la Marine est de 90 jours après ordre, avec une possible réduction à 30 jours en cas de guerre ou d’urgence nationale. Contrairement aux autres commandements militaires, le Commandement indo-pacifique ne dispose pas d’autorité officielle permanente pour mobiliser sa réserve, dépendant d’un assemblage de formations temporaires et d’ordres de service restreints.
À titre de comparaison, le Marine Corps et la Marine ne disposent que de deux niveaux de force (active et réserve), contre trois niveaux (active, réserve et Garde nationale) pour l’Armée et l’Armée de l’air. Cette différence structurelle limite leur capacité à maintenir une force stratégique et flexible.
Dans l’Army Pacific et les Pacific Air Forces, le programme de partenariat avec la Garde nationale des États est un levier puissant de coopération sécuritaire avec les pays de la zone Indo-Pacifique, fondé sur des relations durables et adaptées aux capacités des forces partenaires. Malheureusement, la Garde nationale ne comprend pas de composante maritime dédiée, ce qui laisse un vide stratégique évident.
Par ailleurs, la Marine active cède ses capacités adaptées aux opérations côtières et fluviales, comprometant la construction de liens avec les partenaires de petite envergure. Les derniers patrouilleurs côtiers ont été transférés à des marines étrangères, tandis que les vedettes de patrouille Mk VI sont mises en réserve. La rareté de l’engagement dans ces zones littorales est aussi marquée par le fait que seul le Naval Expeditionary Combat Command est commandé par un officier général de rang un étoile, soulignant l’absence de poids dans ce domaine.
Enfin, la Marine américaine ne possède pas les moyens rapides de remplacer des pertes en combat à grande échelle. Par exemple, une frappe réussie sur un destroyer Arleigh Burke pourrait engendrer une soixantaine de morts, difficiles à compenser rapidement, compte tenu des délais de mobilisation des réservistes.
Pourquoi une Garde nationale maritime ?
La création d’une Garde nationale maritime s’appuie sur une base juridique existante – la possibilité de former des « milices navales organisées » telle que définie dans le Code des États-Unis (Titre 10, sections 8901 à 8904). Plusieurs États disposent déjà d’unités maritimes similaires, bien que celles-ci ne soient pas pleinement intégrées à la Marine en raison de contraintes réglementaires.
Reforger ces unités sous la forme d’une Garde maritime, distincte des milices navales traditionnelles, permettrait d’apporter un soutien à la fois à la Marine, au Corps des Marines, à la Garde côtière et à la marine marchande. Ce modèle offrirait une réserve maritime opérationnelle polyvalente et complémentaire.
Comme pour les Gardes nationales de l’Armée et de l’Armée de l’air, la principale mission en temps de paix serait le soutien à la défense civile, sous le commandement des gouverneurs d’État, en partenariat avec les autorités fédérales telles que la FEMA. Ces unités joueraient un rôle clé dans les secours en cas de catastrophes naturelles ou d’incidents majeurs, libérant ainsi les forces actives de ces missions chronophages.
La Garde maritime apporterait également un appui aux forces de l’ordre locales et fédérales en matière de sécurité maritime, surveillance, lutte contre le trafic de drogue, pêche illégale, trafic humain et contrôle des migrations maritimes. Ces problématiques sont particulièrement sensibles dans la région Indo-Pacifique.
En dotant la Garde maritime de plateformes adaptées – petits navires littoraux, drones tactiques, navires de combat littoraux – il serait possible de renforcer la présence américaine dans les zones à enjeux, notamment en mer de Chine méridionale, tout en soutenant la souveraineté américaine dans la deuxième chaîne d’îles du Pacifique.
Cette garde jouerait aussi un rôle essentiel dans la coopération internationale, en devenant un partenaire privilégié pour les petites marines régionales dans le cadre du programme de partenariat des États avec d’autres nations, facilitant un travail de longue haleine par des relations entre unités et populations.
À terme, la Garde nationale maritime pourrait prendre en charge de nombreuses autres missions, telles que la sécurité portuaire, la réparation en mer, la défense cyber des infrastructures maritimes ou le soutien logistique embarqué, offrant ainsi à la Marine une agilité nouvelle dans la gestion des capacités et des déploiements.
Les étapes pour y parvenir
La transformation des milices navales actuelles en une Garde maritime organisée sous le statut Title 32 offrirait un moyen rapide et économique d’accroître la profondeur stratégique et la masse critique de la force navale américaine dans un horizon court à moyen terme.
Le chef du Bureau de la Garde nationale estime que pour seulement 1 % du budget global de coopération sécuritaire du Pentagone, la Garde génère 20 à 50 % des activités dans plusieurs commandements régionaux, un retour sur investissement difficile à surpasser. Par ailleurs, politiquement, cela faciliterait l’allocation de fonds importants car les retombées économiques et les emplois seraient localisés dans les circonscriptions des élus.
Ce projet contribuerait aussi à améliorer la rétention des marins en leur permettant de continuer à servir dans leur État d’origine dans des conditions plus favorables, et d’attirer des volontaires du secteur maritime civil au service de la sécurité nationale. Cela représenterait un important bassin de recrutement complémentaire aux forces actives.
Certes, des ajustements seront nécessaires pour intégrer cette nouvelle composante au total force maritime. L’expérience acquise par l’Armée et l’Armée de l’air dans l’intégration des forces gardes nationales et réserves aidera à surmonter ces défis. Le Bureau de la Garde nationale apportera son expertise dans la gestion de cette force intégrée.
La mise en place nécessitera une coopération étroite entre les gouvernements d’États et le gouvernement fédéral, incluant le Département de la Défense, la Marine, la Garde côtière, la marine marchande et le Bureau de la Garde nationale. Une fois définie, une proposition législative devra être soumise au Congrès pour établir une dotation budgétaire conforme à celle des autres composantes de la Garde nationale.
Les premières unités pourraient être transférées des réserves actuelles et des unités expéditionnaires vers cette nouvelle Garde maritime sous la supervision du Bureau national, avant d’étendre la création à d’autres États. Le financement initial devra être adapté en conséquence.
Au-delà de répondre aux difficultés structurelles et de personnel de la Marine américaine, cette initiative pourrait stimuler les relations stratégiques avec les alliés, renforcer l’investissement dans les infrastructures maritimes locales, et renouer les liens fondamentaux des Américains avec leur histoire maritime. Dans la compétition croissante avec la Chine, le moment est venu d’établir cette nouvelle génération de marins citoyens pour combler le maillon manquant de la puissance maritime américaine.
Capt. Joshua P. Taylor, USN est officier spécialisé dans la région Indo-Pacifique et enseignant au Daniel K. Inouye Asia-Pacific Center for Security Studies.
Col. Scott C. Humphrey, ANG est maître contrôleur aérien et chef des affaires internationales au Bureau de la Garde nationale.
Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas les positions officielles du Daniel K. Inouye Asia-Pacific Center for Security Studies, du Bureau de la Garde nationale, du Département de la Marine, du Département de la Défense ou du gouvernement américain.