Par l’Air Marshal Anil Chopra (retraité)
New Delhi. L’« Opération Sindoor », le conflit de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan, a mis en lumière l’usage intensif des systèmes de missiles des deux pays. L’Inde disposait principalement de missiles d’origine russe, française, israélienne et indienne, tandis que le Pakistan utilisait des missiles américains et chinois.
Les missiles sont devenus plus précis, avec des portées opérationnelles largement accrues. Les zones sans échappatoire se sont étendues, ces armes sont désormais plus autonomes et capables d’évoluer dans des environnements fortement brouillés électromagnétiquement. Dans le conflit en Ukraine, l’Occident a fourni un certain nombre de ses missiles à l’Ukraine pour contrer l’offensive russe. De son côté, la Russie a utilisé ce conflit comme un terrain d’essai grandeur nature pour ses missiles de pointe.
La Russie est un acteur majeur dans la fabrication de missiles, avec une longue tradition dans le développement et une capacité à augmenter significativement sa production. Les fabricants russes produisent un large éventail d’armes, incluant des missiles balistiques et de croisière, des missiles de croisière aéroportés, des missiles anti-navires, ainsi que des systèmes de défense aérienne. Les missiles air-air russes de premier plan volent à très grande vitesse, sont équipés de capteurs radar à balayage électronique actif (AESA) et sont conçus pour des engagements ultra-longue portée, certains visant spécifiquement les cibles aériennes à haute valeur telles que les avions de détection précoce et de commandement (AEW&C) et les ravitailleurs en vol.
Selon des rapports des médias pakistanais, un avion AEW&C pakistanais a notamment été abattu, soulignant l’efficacité de ces missiles.
Des missiles à la pointe de la technologie
Nombre de missiles modernes sont conçus pour contrer les avions furtifs et résistent fortement au brouillage électronique. La Russie maintient un stock important de missiles, et sa production a connu une hausse notable depuis 2022. Cette performance s’explique par le soutien massif de l’État russe, qui permet des subventions conséquentes et une concentration sur des objectifs de production précis.
L’Inde utilise des missiles aériens d’origine soviétique et russe depuis le début des années 1960, qui ont démontré leur efficacité face aux appareils équipés de missiles occidentaux déployés par les forces pakistanaises. Dans cette dynamique de coopération, l’Inde et la Russie ont établi BrahMos Aerospace, une coentreprise indienne-russe qui conçoit, développe et produit le missile de croisière supersonique BrahMos. Ce missile a brillé lors de l’Opération Sindoor et suscite un fort intérêt à l’étranger.
Les principaux fabricants de missiles dans le monde
Parmi les leaders mondiaux de la fabrication de missiles, on compte des géants américains tels que RTX, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Boeing ; des entreprises européennes comme BAE Systems et MBDA ; Israël Aerospace Industries ; ainsi que la China Aerospace Science and Technology Corporation. En Russie, les principaux fabricants sont Almaz-Antey (défense aérienne), Tactical Missiles Corporation (KTRV) – acteur majeur pour une large gamme de missiles air-air, anti-navires et de croisière – et KB Mashinostroyeniya, filiale de Rostec, producteur des missiles balistiques Iskander et hypersoniques Kinzhal.
La Votkinsk Machine Building Plant produit également des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et sous-marins (SLBM) comme les Yars et Bulava. D’autres acteurs notables incluent Strela PO, Avangard PO et Vympel OKB.
Les meilleurs missiles air-air russes
Parmi les missiles air-air phares de la Russie figure le R-37M, missile hypersonique longue portée destiné à neutraliser des cibles telles que les avions AWACS à distance sécurisée, avec une portée d’environ 300 km. Compatible avec divers chasseurs russes comme le MiG-31BM, le Su-35S et le Su-57, il représente une évolution du R-37. Le plus récent R-77-1 (RVV-SD) est une version améliorée du R-77 avec un rayon d’action de 200 km, doté d’un radar AESA et conçu pour contrer des avions furtifs en environnement brouillé.
On note également le missile ultra-longue portée KS-172 (également nommé K-100 ou RVV-L), avec une portée annoncée de 400 km, conçu pour abattre les AWACS. Ce système est en service dans l’Armée de l’air russe avec le MiG-31BM modernisé. Les détails d’un éventuel contrat avec l’Inde demeurent inconnus.
La Russie développe par ailleurs de nouveaux missiles air-air à ogives nucléaires, s’inscrivant dans l’expansion globale de ses forces nucléaires, selon une évaluation de la Defense Intelligence Agency (DIA) américaine.
La version de base du R-77 est l’équivalent russe de l’Américain AIM-120 AMRAAM. Son modèle export, le RVV-AE, est utilisé par l’Inde sur les MiG-21 Bison (récemment retirés), MiG-29UPG, Su-30MKI et MiG-29K de la Marine indienne, avec une portée d’environ 80 km. La variante R-77-1 atteint jusqu’à 110 km.
Depuis longtemps, l’Inde opère aussi le missile R-27, avec une portée standard de 75 km, et sa version étendue R-27ER capable d’atteindre 130 km. Le R-73, un missile courte portée avec un rayon d’action de 40 km, est également très utilisé par l’Inde.
Les principaux missiles air-sol russes
Le missile hypersonique Kh-47M2 Kinzhal, capable de voler à Mach 10, avec une portée estimée à 480 km, peut emporter des ogives conventionnelles ou nucléaires. Sa vitesse et sa manœuvrabilité compliquent son interception. Le Kh-59MK2 est un missile de précision longue portée conçu pour neutraliser des cibles radar à grande distance, de jour comme de nuit. Le Kh-31 est un missile supersonique polyvalent déployé en versions anti-navires ou anti-radars.
Parmi d’autres missiles importants figurent le Kh-38M, missile modulaire récent utilisé en Syrie et en Ukraine, le Kh-55 un missile subsonique de croisière à longue portée contre cibles terrestres, ainsi que le Kh-29, à moyenne portée, doté de plusieurs modes de guidage. Les Su-30MKI de l’Armée de l’air indienne sont armés de variants des Kh-29, Kh-59 et Kh-31.
Les missiles air-mer de pointe russes
La Russie fait appel à des avions spécialisés, tels que le Tu-142M3M, pour ses capacités anti-sous-marines aériennes. Les missiles clés comprennent l’hypersonique 3M22 Zircon, le supersonique P-800 Oniks et la famille des missiles de croisière Kalibr. Le Kh-35 est un missile subsonique turbojet anti-navires et anti-radar souvent lancé depuis hélicoptères ou navires. Le Zircon, propulsé par un statoréacteur, peut atteindre Mach 9 et est capable d’emporter une charge nucléaire, ce qui le rend très difficile à intercepter.
Bien que produit pour les frégates et sous-marins, des variantes aériennes du Zircon sont envisagées. Le Oniks, quant à lui, est un missile supersonique anti-navires lancable depuis terre, mer ou air, utilisant une trajectoire de type “sea-skimming” pour éviter les défenses ennemies.
La famille Kalibr inclut aussi des versions aériennes, certaines pouvant atteindre une vitesse terminale supersonique, réduisant ainsi le temps de réaction des systèmes de défense aérienne. D’autres missiles notables sont le Kh-31, lancé depuis 1988, et le Kh-59, un missile guidé longue portée pour cibles maritimes et terrestres. La Marine indienne équipe ses MiG-29K de missiles air-sol et anti-navires comme le Kh-35 (AS-20 Kayak) et le supersonique Kh-31A (AS-17 Krypton).
Les meilleurs missiles sol-air russes
Les principaux systèmes de défense sol-air russes sont le S-400 « Triumf », le S-500 « Prométhée » et le Buk-M3. Le S-400, système largement déployé, offre une portée maximale d’environ 400 km. Le S-500, plus récent, possède une portée annoncée de 600 km et est conçu pour intercepter divers types de cibles, y compris des missiles balistiques. Le Buk-M3, système à moyenne portée, complète cette gamme, tandis que le Pantsir S-1 assure une couverture anti-aérienne à courte portée. Le système S-300, prédécesseur du S-400, reste en service avec un rayon d’action pouvant atteindre 150 km.
Le S-400 est mobilisé en Inde sous le nom de Sudarshan Chakra, intégré au système de commandement et de contrôle intégré de la défense aérienne (IACCS). Lors d’un exercice de défense aérienne en juillet 2024, ce système a été capable d’intercepter 80 % des « avions agresseurs » simulés.
Notons que le 10 mai 2025, un système S-400 indien a abattu un avion AEW&C pakistanais à environ 314 km à l’intérieur de l’espace aérien pakistanais, réalisant ainsi le tir le plus éloigné jamais effectué par un système de missiles sol-air.
Pour la défense tactique, l’Inde utilise des variantes du 9K33 Osa, également connu sous le nom de SA-8 Gecko, intégré dans une défense aérienne stratifiée. Des efforts d’indigénisation, notamment par Pinaka Aerospace Solutions, visent à améliorer ses performances. Ce système est déployé pour protéger aérodromes, forces terrestres et infrastructures critiques.
L’Inde utilise aussi le système S-125 Pechora, en service depuis les années 1970, équipes environ 25 escadrons et vise des menaces à basse et moyenne altitude, y compris drones. En matière de missiles portables, l’Igla-S est un système sol-air à épaule, bientôt remplacé par le Verba (9K333), doté d’un capteur multispectral améliorant la résistance aux contre-mesures.
Les meilleurs missiles sol-sol russes
Parmi les missiles sol-sol russes, le 9M730 Burevestnik se distingue. Il s’agit d’un missile de croisière à propulsion nucléaire et armé d’une ogive nucléaire, unique en son genre dans le monde.
D’autres systèmes importants incluent la famille de missiles de croisière Kalibr, pouvant être lancée depuis diverses plateformes – y compris des conteneurs camouflés – et le système de missiles balistiques tactiques Iskander. Le Burevestnik est présenté par la Russie comme un système stratégique à portée « illimitée », capable d’échapper aux systèmes antimissiles grâce à une trajectoire imprévisible à basse altitude, visant à frapper des cibles fortement protégées après une attaque initiale.
Le système tactique Iskander est destiné aux cibles comme les centres de commandement, concentrations de troupes et sites de défense antimissile. Le « Club-K » est une variante conteneurisée du Kalibr, adaptable sur navires, camions ou wagons de train.
Variantes du BrahMos
Le BrahMos est un missile de croisière supersonique développé en coopération indo-russe, capable d’atteindre des vitesses jusqu’à Mach 2,8. Il peut être lancé depuis la terre, la mer, sous la mer et l’air, et utilise des technologies « feu et oublie » et furtives pour atteindre ses cibles avec précision.
Le système a été modernisé pour inclure des variantes à longue portée (jusqu’à 800 km). L’Inde développe également une version de nouvelle génération et un modèle hypersonique. Ce missile intègre des technologies furtives réduisant sa signature radar. La version nouvelle génération, en cours de développement, sera plus légère, furtive avec un radar avancé, et pourra être embarquée sur de nombreux chasseurs, notamment le LCA « Tejas ». La version hypersonique (BrahMos-2) devrait atteindre Mach 8. L’Inde possède désormais une usine dédiée à Lucknow, gérant l’assemblage, l’intégration et les tests. Cette installation s’inscrit dans l’initiative « Make-in-India, Make-for-the-World » visant à renforcer l’autonomie stratégique et les capacités d’exportation.
Les priorités immédiates pour l’Inde
Tandis que l’Inde poursuit son projet Kusha pour un système de défense aérienne multi-couches à longue portée développé par le DRDO, le besoin reste criant d’unités S-400 supplémentaires. Ces acquisitions doivent combler les lacunes de la défense aérienne sur les côtes et les frontières nord du pays.
Face à l’acquisition par le Pakistan de missiles chinois PL-15 d’une portée de 180 km, supérieurs en portée aux britanniques MBDA Meteor ainsi qu’aux russes R-27 et R-77 détenus par l’Inde, celle-ci doit disposer de missiles air-air à plus longue portée.
Bien que l’Inde développe ses missiles Astra-2 (200 km) et Astra-3 (350 km), l’incorporation rapide du missile russe R-37M (version export RVV-BD, portée 200 km) serait un renfort important, aisément intégrable sur Su-30MKI. L’acquisition de la variante originale à 300 km restaurerait un équilibre favorable.
La progression du BrahMos-2 hypersonique en air-sol doit être accélérée. Étant une coentreprise, une livraison rapide des technologies russes associées sera cruciale. Le système Verba (9K333) avec une portée de 6,5 km et une altitude de 4,5 km, par rapport au Igla-S (6,0 km et 3,5 km), pourrait susciter l’intérêt indien.
Les missiles Oreshnik (missile balistique hypersonique à portée intermédiaire avec capacité MIRV) et Burevestnik ainsi que les Poseidon (torpilles superpuissantes autonomes et nucléaires) confèrent à la Russie un avantage stratégique durable. Son ouverture à partager les Oreshnik avec ses alliés pourrait intéresser l’Inde.
Le partenariat russo-indien constitue un modèle gagnant-gagnant qui mérite d’être pérennisé, la coopération dans le domaine des missiles représentant une opportunité majeure de renforcement mutuel.
[L’auteur est un ancien directeur général du Centre d’études sur la puissance aérienne (CAPS), think tank de l’Armée de l’air indienne].