Le 15 août 2025, lors de son discours à l’occasion de la fête de l’Indépendance depuis le Fort Rouge, le Premier ministre Narendra Modi a dévoilé la Mission Sudarshan Chakra, une initiative ambitieuse visant à développer un bouclier de défense aérienne et antimissile indigène, complet, pour protéger les infrastructures stratégiques et civiles de l’Inde d’ici 2035. S’inspirant du légendaire Sudarshan Chakra du dieu Krishna – une arme symbolisant la précision et une puissance imparable – cette mission vise à créer un système de défense multi-couches et technologique, capable de neutraliser les menaces aériennes et de mener des contre-attaques précises.
Lors de la Conférence des Commandants réunie à Kolkata le 16 septembre 2025, le ministre de la Défense Rajnath Singh a annoncé la formation d’un comité chargé d’examiner le projet et d’élaborer un plan d’action réaliste, avec un déploiement en deux phases prévu sur cinq puis dix ans.
Le ministre Rajnath Singh a détaillé une démarche structurée pour concrétiser la Mission Sudarshan Chakra, insistant sur un plan à moyen terme couvrant la période 2025–2030, puis un plan à plus long terme jusqu’en 2035. Un comité spécialement dédié a été chargé de définir les étapes nécessaires pour garantir la bonne exécution du projet. Singh a appelé la hiérarchie militaire indienne à adopter une posture proactive, soulignant la nécessité d’une intégration fluide entre les forces armées ainsi que la collaboration avec l’industrie privée et le monde universitaire pour bâtir un écosystème de défense adapté au futur.
La première phase, qui devrait être opérationnelle entre 2028 et 2029, se concentrera sur la mise en place des fondations du bouclier de défense, intégrant les systèmes existants tels que le Système intégré de commandement et de contrôle aérien (IACCS) et le réseau indigène Akashteer, ainsi que de nouveaux missiles intercepteurs développés dans le cadre du Projet Kusha. La seconde phase, qui s’achèvera en 2035, visera à étendre et moderniser le dispositif en intégrant des technologies avancées comme l’intelligence artificielle (IA), le calcul quantique et des capteurs spatiaux pour constituer une architecture de défense complète multi-domaines.
La Mission Sudarshan Chakra est conçue pour protéger des sites critiques — à la fois stratégiques, tels que les bases militaires et installations nucléaires, et civils, y compris les hôpitaux, gares et lieux de culte — contre une large gamme de menaces aériennes, notamment missiles balistiques, missiles de croisière, drones et avions de combat. Le Premier ministre Modi a souligné que ce système aura pour but non seulement de neutraliser les attaques ennemies, mais aussi de mener des « actions ciblées et précises » avec une « force multipliée », en se positionnant à la fois comme un bouclier et une épée.
Ce système reposera sur les capacités actuelles de défense aérienne de l’Inde, telles que les systèmes russes S-400 Triumf (désignés Sudarshan Chakra dans l’armée indienne), qui ont démontré leur efficacité lors de l’opération Sindoor en mai 2025 en interceptant des missiles et drones pakistanais, incluant un tir réussi à 314 kilomètres. La mission intégrera aussi des systèmes avancés comme le missile Akash Prime pour la défense terminale, le missile sol-air à réaction rapide (QRSAM), le système de défense aérienne à très courte portée (VSHORADS) ainsi que des armes à énergie dirigée (DEW), illustrés par le succès du test inaugural du Système intégré d’armes de défense aérienne (IADWS) le 24 août 2025 au large des côtes d’Odisha.
Axes technologiques et stratégiques
L’architecture Sudarshan Chakra reposera sur un réseau de capteurs répartis sur terre, mer, air et espace, soutenus par l’intelligence artificielle, l’analyse de données massives et des modèles linguistiques avancés afin d’assurer une détection et une réponse en temps réel aux menaces. Le Chef d’état-major des armées, le général Anil Chauhan, a insisté sur la nécessité d’une intégration poussée des capacités, notamment un commandement et contrôle robustes ainsi qu’une infrastructure permettant de neutraliser les menaces ennemies par des options de destruction « douces » ou « dures », incluant les armes à énergie dirigée.
La mission s’inscrit pleinement dans la politique gouvernementale Atmanirbhar Bharat, qui met l’accent sur la recherche, le développement et la fabrication indigènes. L’Organisation de recherche et développement de la Défense (DRDO) pilote ce programme, en collaboration avec des innovateurs du secteur privé et des laboratoires civils. Le Projet Kusha, pilier essentiel de la mission, prévoit les essais de missiles intercepteurs longue portée (M1 : 150 km, M2 : 250 km, M3 : 350 km) dès 2026, avec une induction prévue à partir de 2030. Le dispositif fera aussi appel à l’arsenal croissant de missiles indien, incluant le missile balistique Pralay (portée 500 km), le missile de croisière BrahMos amélioré (800 km) et des missiles de croisière à frappe terrestre avec une portée d’environ 1 000 km.
L’urgence de la Mission Sudarshan Chakra s’explique par l’évolution des menaces régionales, notamment à la suite du conflit indo-pakistanais de 2025 et de l’attentat terroriste de Pahalgam en avril 2025, qui a causé la mort de 26 personnes et conduit à l’opération Sindoor. Lors de cette opération, les défenses aériennes indiennes, comprenant l’IACCS et le S-400, ont efficacement repoussé des attaques au missile et par drones pakistanais visant des villes de Ladakh à Gujarat. L’annonce par le Pakistan de la création d’un Commandement des forces de missiles de l’armée et les menaces d’escalade nucléaire de ses dirigeants ont mis en exergue la nécessité d’un bouclier de défense robuste et indigène. Par ailleurs, la modernisation nucléaire chinoise et ses capacités avancées de défense antimissile renforcent encore l’impératif stratégique pour l’Inde de renforcer son architecture de défense aérienne.
La mission prend également en compte les menaces non conventionnelles, telles que les cyberattaques et la guerre de l’information, en mettant l’accent sur la protection des infrastructures critiques comme les réseaux électriques, les télécommunications et les centres financiers. En intégrant des capacités de cyberdéfense et des munitions guidées de précision telles que le Guided Pinaka et le RudraM-II, Sudarshan Chakra vise à contrer aussi bien les menaces physiques que numériques, assurant ainsi une sécurité nationale globale.
La construction d’un bouclier de défense de cette envergure représente un défi majeur, notamment en matière d’intégration technologique à grande échelle et d’investissement financier conséquent. Les estimations tablent sur une dépense initiale comprise entre 130 000 et 170 000 crores de roupies (environ 15 à 20 milliards de dollars), avec un coût de fonctionnement annuel d’environ 25 000 crores (3 milliards de dollars). Malgré ces contraintes, le gouvernement s’engage à capitaliser sur l’industrie de défense indienne en pleine croissance, qui contribue déjà à la croissance économique via des pôles aérospatiaux et corridors industriels dédiés. Le ministre Singh a souligné l’importance d’un engagement approfondi avec les industriels et le milieu universitaire pour développer des technologies adaptées au futur, garantissant ainsi la réussite de la mission.