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Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est distingué par sa proximité avec le président Donald Trump, une stratégie qui, bien qu’efficace à court terme, compromet la crédibilité et l’avenir du partenariat transatlantique.

Lors du Forum économique mondial de Davos en janvier dernier, Mark Rutte a été visiblement le seul européen à apprécier le long discours décousu de Donald Trump. Le président américain l’a encensé à deux reprises, le qualifiant tour à tour d’« excellent secrétaire général » puis d’« homme très intelligent ». Tirant parti de cette complicité, Rutte aurait contribué à sceller un accord-cadre sur l’avenir du Groenland, apaisant temporairement les tensions entre Washington et ses alliés européens. Cet épisode illustre le rôle apparemment disproportionné qu’il tient dans la gestion de la relation avec Trump.

Aux côtés de Jens Stoltenberg, son prédécesseur, Rutte fait figure de principal « chuchoteur » européen de Trump. Tous deux ont su bâtir des relations étroites avec le président américain, mêlant flatteries publiques et diplomatie discrète. Ils sont crédités d’avoir réussi à éviter la destruction de l’alliance transatlantique, notamment face aux menaces répétées de Trump. Pourtant, leurs méthodes et les contextes historiques diffèrent sensiblement. Rutte a franchi un cap en allant bien au-delà de la simple flatterie, jusqu’à verser dans l’obséquiosité parfois indigne, comme lorsqu’il a qualifié Trump de « daddy ». Dans un contexte où les évolutions stratégiques majeures aux États-Unis et l’agression russe exigent une adaptation profonde de l’OTAN, la stratégie de Rutte, centrée sur la satisfaction de Trump, compromet l’indispensable « européanisation » de l’alliance. Si elle s’avère ponctuellement réussie, cette approche risque donc de fragiliser l’OTAN à long terme.

La méthode de Stoltenberg pour gérer Trump

Traditionnellement, les secrétaires généraux de l’OTAN ont été perçus comme des figures secondaires, avec peu de pouvoirs formels. Poste souvent confié à des politiciens européens proches de la retraite, l’OTAN reste une organisation intergouvernementale où les États membres conservent la main. Toutefois, cette vision est aujourd’hui dépassée. Des travaux de recherche récents soulignent le rôle croissant joué par ces secrétaires généraux dans la gestion des crises majeures au sein d’institutions internationales, dont l’OTAN.

En 2021, une étude publiée dans la revue International Affairs démontrait le rôle actif que Jens Stoltenberg avait investi pour préserver l’Alliance atlantique durant le premier mandat de Trump, particulièrement critique et menaçant de retrait. Basée sur une vingtaine d’entretiens avec des responsables de l’OTAN et des États membres, cette analyse identifiait trois leviers utilisés par Stoltenberg.

  • Premièrement, la flatterie publique ciblée : exploiter le narcissisme du président en soulignant son leadership sur les dépenses de défense, qu’il a contribué à augmenter de 100 milliards de dollars pendant son mandat. Trump y était particulièrement sensible, déclarant que les médias ne lui rendaient pas justice mais Stoltenberg oui.
  • Deuxièmement, l’usage habile des prérogatives institutionnelles : lors du sommet de Bruxelles en juillet 2018, Stoltenberg organisa une réunion d’urgence sur le partage du fardeau européen juste après une rencontre tendue entre Trump et Merkel. Cela permit au président américain d’exprimer ses frustrations et de contraindre les Européens à quelques concessions, tout en conservant l’image d’une victoire lors de la conférence de presse.
  • Troisièmement, la construction de coalitions avec des acteurs favorables au sein de l’administration américaine, notamment le secrétaire à la Défense James Mattis, pour préserver la politique de dissuasion face à la Russie. Cela a permis de maintenir le plan d’action pour la préparation des forces et la présence renforcée en Europe de l’Est malgré les exigences contraires de Trump.

Ces actions démontraient le leadership prudent mais décisif de Stoltenberg dans la survie de l’OTAN face à une menace interne majeure.

La méthode Rutte pour gérer Trump

Mark Rutte a repris à son compte certaines des tactiques de Stoltenberg. Choisi pour le poste grâce à sa relation rapprochée avec Trump en tant que Premier ministre des Pays-Bas, il a adopté la flatterie publique comme levier principal. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, il qualifia ouvertement Trump de « daddy », une expression reprise dans un contexte de tensions au Moyen-Orient. Avant le sommet, il lui avait envoyé un message textuel, rendu public par Trump, le félicitant chaleureusement pour son ambition d’accroître massivement les dépenses de défense européennes.

Rutte a aussi appris à gérer les réunions pour éviter les confrontations publiques. Le sommet de La Haye fut raccourci et son agenda centré sur l’adoption d’un nouveau jalon de dépenses, fixant un objectif de 5 % du PIB consacré à la défense d’ici 2035 (3,5 % pour la défense pure, 1,5 % pour des questions liées à la défense). Le dossier ukrainien a été laissé en retrait, avec le président Volodymyr Zelensky relégué à la marge de l’événement. Grâce à l’accord sur le financement, Trump a pu s’approprier ce succès comme une victoire personnelle.

Au regard de nombreuses autres organisations internationales, l’OTAN a jusqu’ici résisté aux velléités déstabilisatrices de Trump. Le rôle de Rutte dans l’apaisement du président a été notable, notamment en désamorçant les tensions autour du Groenland. Ses flatteries semblent avoir su toucher Trump et garantir le bon déroulement du sommet, pourtant loin d’être gagné d’avance. Ainsi, Rutte a théoriquement gagné du temps pour l’Alliance.

Cependant, la méthode Rutte soulève deux critiques majeures. Premièrement, son succès pourrait être surestimé. L’abandon de Trump sur le Groenland semble plus lié aux menaces de représailles européennes qu’à la diplomatie personnelle de Rutte. De plus, plusieurs cas ont démontré que la fermeté, et non la soumission, fonctionne mieux face à Trump. Des études de psychologie politique indiquent que la complaisance ne fait que renforcer la domination du leader autoritaire.

Deuxièmement, si la méthode a permis d’éviter le pire immédiat, elle se fait au prix d’un blocage des nécessaires transformations stratégiques de l’OTAN. Stoltenberg pouvait encore espérer que Trump serait une aberration passagère, avec des « adultes dans la pièce » pour gérer ses excès. Ce n’est plus le cas pour Rutte. Les États-Unis amorcent un rééquilibrage vers l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique, tout en nourrissant une antipathie idéologique croissante envers l’Europe, comme l’illustrent la Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale américaines de 2025.

Face à ces changements, l’Europe doit se préparer à devoir défendre le continent avec peu ou pas d’appui américain. Or, Rutte consacre son capital politique à plaire à Trump, au lieu d’accélérer cette adaptation. Le sommet de La Haye a illustré une « ère des faibles ambitions », évitant le désastre uniquement grâce à l’augmentation des budgets de défense. Mais il n’a pas permis d’avancées sur des dossiers cruciaux : une position commune sur l’aide à l’Ukraine, un plan de transfert progressif des responsabilités de défense vers les Européens, ou encore un renforcement de la crédibilité de la dissuasion nucléaire non-américaine intégrée à l’OTAN.

Par ailleurs, Rutte freine activement toute évolution au-delà des seules dépenses accrues, en défendant une vision erronée d’un engagement total des États-Unis en vertu de l’Article 5 du Traité de l’Atlantique nord. Il s’est publiquement opposé voire moqué des initiatives européennes visant à renforcer l’autonomie stratégique, estimant qu’elles alimenteraient un retrait américain auto-réalisateur. Enjoignant les Européens à « rêver » s’ils croyaient pouvoir défendre le continent seuls, il porte un atteinte à la fois au respect dû en tant que secrétaire général et à la crédibilité même de la posture de dissuasion européenne.

Oser « européaniser » l’OTAN

Le secrétaire général doit trouver un équilibre complexe : utiliser son influence pour maintenir l’engagement américain tout en préparant l’Alliance à une contribution américaine nettement réduite, voire nulle, à l’avenir. Cela impose d’impulser la « européanisation » de l’OTAN, en construisant les capacités, commandements et infrastructures nécessaires pour que l’Europe puisse faire face à la Russie de manière autonome.

Une telle transformation représente un défi majeur tant les lacunes capacitaires et la dépendance aux États-Unis demeurent importantes. Mais la diplomatie américaine récente ne laisse guère d’illusion, confirmant que le statu quo est insoutenable. En ignorant ces réalités, la stratégie de Rutte risque de laisser l’Europe vulnérable au moment où Washington réduira son engagement, tout en fournissant des prétextes à ceux qui refusent de prendre des décisions difficiles.

Rutte a gagné du temps pour l’OTAN — il doit désormais inciter ses alliés à en tirer pleinement parti.

Leonard A. Schütte, Ph.D., est chercheur en sécurité internationale au Belfer Center de la Harvard Kennedy School et chercheur associé au German Marshall Fund. Il est spécialiste des questions de sécurité européenne, de la stratégie américaine et de la défense allemande.