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Ces derniers mois, l’intensification des conflits à travers le monde a ravivé l’attention sur le risque d’affrontements militaires entre puissances nucléaires. Pour répondre à ces défis, les États-Unis procèdent à une modernisation profonde de leurs capacités nucléaires, notamment par le développement d’un nouveau missile de croisière nucléaire lancé depuis un sous-marin, communément appelé SLCM-N (sea-launched cruise missile–nuclear). Ce projet suscite un débat depuis plusieurs années. Ses détracteurs pointent les coûts industriels et opérationnels importants qu’il engendrerait, tandis que ses partisans rappellent que la Marine américaine a déjà déployé des missiles de croisière nucléaires sous-marins et qu’il n’y a pas de raison d’y renoncer.

Un missile nucléaire sous-marin : une option possible mais coûteuse

Les arguments des deux camps sont fondés : un missile de croisière nucléaire lancé depuis un sous-marin est à la fois techniquement réalisable et coûteux. Pour évaluer la pertinence de cette arme, il faut revenir à la stratégie nucléaire américaine, qui a considérablement évolué au fil du temps. Pendant la Guerre froide, la politique nucléaire reposait sur la menace d’une escalade rapide pour dissuader l’Union soviétique. Dans ce contexte, la prolifération d’armes nucléaires, y compris des missiles de croisière nucléaires sous-marins, était justifiée.

Aujourd’hui, les États-Unis ne misent plus autant sur la menace nucléaire. Leur doctrine ne rejette pas formellement l’emploi nucléaire en premier, mais privilégie clairement la dissuasion conventionnelle en dessous du seuil nucléaire. Dans ce cadre, les missiles nucléaires de croisière sous-marins apporteraient peu par rapport aux capacités déjà existantes. Les coûts industriels et opérationnels liés à ce type d’armement sont donc difficilement justifiables face à des priorités plus pressantes comme la modernisation stratégique nucléaire et la dissuasion conventionnelle dans des zones sensibles telles que le détroit de Taïwan.

Coûts industriels et défis opérationnels

Le débat autour du SLCM-N dure depuis plusieurs années. Ce missile a été initialement proposé dans la revue de posture nucléaire de 2018 sous l’administration Trump. En 2022, l’administration Biden a tenté de mettre fin à ce programme, mais le Congrès a maintenu son financement. Sous la nouvelle administration, des contrats ont été attribués à cinq entreprises pour développer des prototypes.

Les défenseurs du missile avancent plusieurs arguments : il renforcerait le contrôle de l’escalade en offrant davantage d’options aux décideurs américains face à une montée nucléaire adverse, il diversifierait les capacités nucléaires théâtrales en améliorant leur survivabilité, et il rassurerait les alliés grâce à une dissuasion plus robuste.

Cependant, certains critiques contestent ce projet dès le principe, arguant qu’il pourrait nuire à la stabilité stratégique en multipliant les options nucléaires à disposition des décideurs et en compliquant le signal de retenue que les États-Unis veulent transmettre. D’autres mettent en avant l’aspect financier : avec un coût estimé à 10 milliards de dollars, ce projet n’est pas extravagant à l’échelle de la modernisation nucléaire globale, mais il demeure élevé, d’autant qu’il fait peser un risque d’affaiblissement des capacités industrielles face aux difficultés déjà rencontrées dans la production de missiles et la modernisation de l’arsenal nucléaire existant.

Sur le plan opérationnel, la construction de sous-marins d’attaque connaît des difficultés pour suivre la demande. Intégrer une nouvelle mission nucléaire pour ces plateformes risquerait d’aggraver le problème en réduisant leur disponibilité.

Les partisans du SLCM-N soulignent pourtant que la Marine américaine a déjà utilisé des missiles nucléaires de croisière sous-marins dans les années 1980, sans que cela ne provoque de chaos industriel ou opérationnel majeur. Le débat reste donc marqué par une opposition entre ceux qui valorisent un renforcement des capacités et ceux qui pointent les coûts.

Stratégie nucléaire et rôle des missiles

Pour comprendre ces enjeux, il faut replacer le sujet dans l’évolution de la stratégie nucléaire américaine. Durant la Guerre froide, la politique nationale reposait sur une “réponse flexible” avec des options nucléaires tactiques et stratégiques, notamment les missiles nucléaires Tomahawk déployés sur sous-marins. Ces armes servaient à menacer une escalade maîtrisée, tout en signalant une certaine retenue en ne déclenchant pas immédiatement des frappes stratégiques.

Avec la fin de la Guerre froide, la stratégie américaine a basculé vers une plus grande confiance dans la supériorité conventionnelle démontrée notamment lors de la guerre du Golfe. Le rôle des armes nucléaires a ainsi été fortement réduit, focalisant la dissuasion sur la supériorité conventionnelle et limitant les capacités nucléaires théâtrales. Le missile nucléaire Tomahawk a été retiré des sous-marins américains en 1992, complété ensuite par son démantèlement complet en 2010.

Malgré l’ambiguïté persistante dans la politique américaine sur l’usage nucléaire, la tendance reste clairement favorable à la dissuasion conventionnelle. Si la doctrine n’exclut pas l’utilisation première de l’arme nucléaire, la posture privilégie la gestion de l’escalade par la supériorité des forces conventionnelles. Cela contraste fortement avec la Guerre froide, où la menace d’une escalade nucléaire rapide était affirmée publiquement.

Contrôle de l’escalade : un concept central

Le concept de “contrôle de l’escalade” est souvent avancé en faveur du missile nucléaire sous-marin. Pourtant, ce terme varie selon les époques et les stratégies. Pendant la Guerre froide, il s’agissait de pouvoir initier une escalade nucléaire à faible intensité sans recourir immédiatement à une frappe massive. Cela justifiait la diversité des armes nucléaires tactiques, dont les missiles Tomahawk nucléaires. Aujourd’hui, le contrôle de l’escalade vise principalement à dissuader l’adversaire d’utiliser l’arme nucléaire, même face à une défaite conventionnelle.

Dans cette optique, la supériorité conventionnelle apparait comme la meilleure garantie pour empêcher une escalade nucléaire. Les sous-marins d’attaque américains jouent un rôle essentiel dans cette dissuasion conventionnelle. Par conséquent, l’introduction d’un missile nucléaire de croisière pourrait réduire l’efficacité de ces forces conventionnelles et ne s’alignerait pas avec les besoins stratégiques actuels.

Par ailleurs, la priorité est donnée à la modernisation des forces nucléaires stratégiques — missiles intercontinentaux, sous-marins lanceurs d’engins, bombardiers long-courrier — car c’est sur ces capacités que repose un contrôle crédible de l’escalade en cas d’échec de la dissuasion conventionnelle. Les armes nucléaires théâtrales, destinées à menacer l’escalade jusqu’à la guerre nucléaire totale, jouent un rôle secondaire comparé à la volonté américaine de dissuader toute montée en puissance d’un conflit nucléaire.

En outre, la capacité des forces américaines à continuer le combat après une attaque nucléaire reste cruciale. Les armes nucléaires tactiques peuvent infliger des dégâts conséquents, mais la résilience des forces conventionnelles, notamment par leur capacité à se disperser ou se cacher, est essentielle pour neutraliser les gains de l’adversaire. C’est sur ces capacités qu’il faut concentrer les ressources, plutôt que sur de nouveaux missiles nucléaires sous-marins.

Conclusion : une priorité mal adaptée au contexte stratégique actuel

Au regard de ces éléments, la contribution d’un missile nucléaire de croisière lancé depuis un sous-marin à la stratégie américaine contemporaine est limitée, tandis que ses coûts restent importants. Si l’expérience passée a montré la faisabilité technique d’une telle arme, les conditions stratégiques ont profondément changé. Les États-Unis fondent aujourd’hui leur dissuasion sur la supériorité conventionnelle et sur une force nucléaire stratégique modernisée, reléguant les armes nucléaires théâtrales à un rang secondaire.

Il serait donc plus judicieux de concentrer les capacités industrielles et opérationnelles sur la modernisation nucléaire stratégique et le renforcement de la dissuasion conventionnelle, notamment dans des zones sensibles. Les missiles de croisière sous-marins doivent continuer à servir des missions conventionnelles où ils sont déjà essentiels. Un missile nucléaire sous-marin pourrait devenir pertinent si les États-Unis revenaient à une stratégie de menaces régulières d’escalade nucléaire à l’instar de la Guerre froide, mais ce scénario resterait à examiner avec prudence.

John D. Maurer est professeur à la School of Advanced Air and Space Studies de l’Air University et chercheur associé à l’American Enterprise Institute. Les propos exprimés sont personnels et ne reflètent pas la position officielle de l’US Air Force, du Département de la Défense ou du gouvernement américain.