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Les États-Unis et la Corée du Sud convergent vers l’idée d’un dialogue avec la Corée du Nord. Mais cette approche sera-t-elle efficace ? Les négociations aboutiront-elles réellement ?

Le président américain Donald Trump a réaffirmé son intention de rencontrer le dirigeant suprême nord-coréen, Kim Jong-un. Par ailleurs, Elbridge Colby, actuel sous-secrétaire à la politique de défense, a exprimé en décembre 2024 son soutien à une focalisation sur la limitation de la portée des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) nord-coréens. Lors du sommet récemment tenu fin août entre les États-Unis et la Corée du Sud, le président sud-coréen Lee Jae-myung a également appelé Trump à jouer un rôle dans la paix sur la péninsule coréenne, notamment en soutenant la tenue d’un futur sommet américano-nord-coréen. Les deux alliés ont ainsi convenu de poursuivre la dénucléarisation de la Corée du Nord de manière progressive.

En réaction, Pyongyang a rejeté cette proposition de dénucléarisation par étapes, insistant pour que toute négociation implique la reconnaissance par les États-Unis du statut de puissance nucléaire de la Corée du Nord. Après l’annonce des intentions négociatrices de Trump et Lee, la Corée du Nord a renforcé son levier de négociation en mettant en avant sa capacité de production modernisée de missiles ainsi que ses technologies avancées de missiles longue portée. Le 4 septembre 2025, Kim Jong-un a rencontré le secrétaire général chinois Xi Jinping pour discuter d’une coopération stratégique sur les questions internationales et régionales, probablement en lien avec l’accent mis par Xi sur la paix et la stabilité dans la péninsule. Ces évolutions pourraient indiquer la préparation de Pyongyang à engager des négociations sur la réduction de ses armements nucléaires avec le soutien tacite de la Chine. Après son retour de Pékin, Kim a supervisé l’essai d’un moteur à propergol solide pour le Hwasong-20, un missile à longue portée surpassant ses prédécesseurs. En étendant la portée de ses ICBM, la Corée du Nord cherche à contraindre les États-Unis à négocier selon ses conditions.

Les approches de la Corée du Nord en matière de réduction des armements

Dans son histoire récente, la Corée du Nord a présenté des propositions pragmatiques et graduelles de réduction des armements à l’adresse des États-Unis, notamment lors de périodes de détente entre grandes puissances. Par exemple, dans les années 1980, Pyongyang avait avancé une démarche incrémentale en proposant en juillet 1987 une réduction en trois phases des forces militaires en Corée du Sud, visant à limiter les effectifs des deux armées à 100 000 hommes d’ici 1991. Cette proposition suggérait un retrait progressif des troupes américaines en parallèle avec une réduction réciproque des forces sud-coréennes. Le 8 novembre 1988, Pyongyang a réitéré ce plan avec plus de détails, incluant le retrait des armes nucléaires américaines en 1989, celui des forces terrestres en 1990, et enfin le départ des forces navales et aériennes d’ici la fin de 1991.

De plus, le 31 mai 1990, la Corée du Nord a proposé une approche d’« armement contrôlé et désarmement » visant le retrait progressif des forces américaines et la fermeture échelonnée de leurs bases militaires, formulée comme un effort conjoint avec le Sud, sans conditionner ce retrait à un dialogue militaire intercoréen préalable. Cette nuance reflétait une posture pragmatique, marquant une évolution de la stratégie nord-coréenne vers une coexistence possible avec l’alliance américano-sud-coréenne. Ce changement intervenait dans un contexte de réchauffement entre les États-Unis et l’Union soviétique, notamment lors du sommet de Reykjavik.

En revanche, lors des périodes plus tendues, la Corée du Nord a entretenu une ligne dure, proposant des mesures unilatérales radicales dans le but d’obtenir le soutien de ses alliés traditionnels. Par exemple, dès la signature de l’armistice de la guerre de Corée, Pyongyang demanda simultanément le retrait des troupes américaines et chinoises, et, alors que l’Armée populaire de libération a terminé son retrait fin 1958, la Corée du Nord n’a cessé de réclamer le départ immédiat et inconditionnel des forces américaines sur la péninsule. Ce discours s’inscrivait dans la stratégie internationale des pays communistes, notamment celle de coexistence pacifique amorcée par l’URSS dans les années 1950.

Pyongyang a aussi cherché à exploiter le contexte politique interne américain. En plus de son exigence historique de retrait immédiat des troupes américaines, la Corée du Nord a mis en avant dès 1976 la nécessité d’éliminer toutes les armes nucléaires américaines présentes en Corée du Sud, un thème relancé lors des exercices militaires Team Spirit la même année, et amplifié après l’incident dit « de l’assassinat à la hache ». Cette pression visait à profiter des promesses électorales du président Jimmy Carter pour réduire la présence militaire et nucléaire américaine en Asie.

Anticiper la future stratégie de négociation nord-coréenne

Malgré des signes de volonté prudente de dialogue, l’essentiel de la politique étrangère de Pyongyang reste ancré dans la diplomatie d’alliance, comme confirmé lors du 8e congrès du Parti des travailleurs en janvier 2021. Kim Jong-un y a énoncé la nécessité de se montrer ferme face aux pays hostiles tout en renforçant les liens avec les pays socialistes et les partis révolutionnaires progressistes, une politique qu’il qualifie de « puissance contre puissance, bonne volonté contre bonne volonté ». Cette vision idéologique place les relations internationales dans un cadre de lutte entre forces progressistes et impérialistes, une perspective jugée quelque peu obsolète à l’ère de la mondialisation. Toutefois, la guerre en Ukraine a offert une opportunité à la Corée du Nord de renouer avec Moscou. Depuis un sommet en septembre 2023, la coopération avec la Russie s’est étendue du commerce d’armes à la participation de troupes nord-coréennes au conflit. Kim Jong-un a également accompagné Vladimir Poutine à Pékin lors du défilé militaire marquant le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, consolidant ses relations économiques avec la Chine et exprimant le souhait d’accroître les échanges commerciaux à l’occasion de son entretien avec Xi Jinping.

Parallèlement à cette diplomatie d’alliance, Pyongyang prête une attention particulière à la politique intérieure américaine. Avec le retour de Trump, la future stratégie de défense nationale américaine devrait accorder la priorité à la sécurité du territoire américain, ce qui pourrait conduire à une adaptation de la posture militaire à l’étranger, et notamment à une optimisation des forces déployées sans distinction régionale. Pyongyang pourrait chercher à exploiter ce contexte, insistant pour que la responsabilité principale de défense soit transférée aux alliés, dont la Corée du Sud.

Comme durant la guerre froide, la Corée du Nord pourrait combiner appels aux alliés et exploitation des évolutions politiques internes américaines. Elle pourrait avancer des propositions radicales de réduction des armements, justifiant le rejet américain comme une preuve de mauvaise foi hostile. Par exemple, en juillet 2016, Pyongyang avait énoncé cinq conditions préalables aux négociations sur la dénucléarisation, intégrant notamment la divulgation des armes nucléaires américaines présentes en Corée du Sud — armement que Washington a officiellement retiré en septembre 1991 — la suppression des bases nucléaires américaines, l’arrêt des déploiements stratégiques, la fourniture d’assurances négatives de sécurité et le retrait des forces américaines. De telles exigences pourraient de nouveau servir de base à d’éventuelles négociations.

Si Washington consentait à ces demandes, la Corée du Nord pourrait reprendre les discussions, mais les résultats se limiteraient probablement à un gel temporaire de la production de matériaux fissiles et à des restrictions sur la portée des missiles intercontinentaux. Ces propositions radicales pourraient néanmoins créer des tensions au sein de l’alliance américano-sud-coréenne et nuire à la coopération trilatérale avec le Japon.

Comment gérer l’approche radicale de la Corée du Nord?

Les États-Unis pourraient être tentés de trouver attrayante la demande nord-coréenne visant le retrait d’armes nucléaires américaines en Corée du Sud et le départ des forces américaines, essentielles à la défense de la Corée du Sud et du Japon. Trump avait évoqué la possibilité d’un retrait complet des troupes américaines de Corée lors de son premier mandat, sans toutefois pousser cette idée, la réservant comme une priorité pour un second mandat. Certains experts craignent que cette administration tente un accord avec Pyongyang au prix de la réduction de la présence militaire américaine en Corée. En 2025, Washington revoit en effet sa posture de forces à l’étranger, se concentrant sur la dissuasion contre la Chine et envisageant même la possibilité d’une diminution de ses effectifs en Corée.

Cependant, il est essentiel que les États-Unis mesurent que céder aux exigences radicales de Pyongyang leur coûterait davantage qu’elles ne rapporteraient. Cela fragiliserait notamment la coopération indispensable avec la Corée du Sud, coopération essentielle notamment pour restaurer l’industrie navale américaine et combler l’écart avec la Chine en matière de construction navale. Une réduction importante des forces américaines en Corée minerait aussi la confiance du Japon dans les engagements sécuritaires de Washington dans la région indo-pacifique. En retour, Washington n’obtiendrait au mieux qu’une suspension temporaire, ni irréversible ni complète, du programme nucléaire nord-coréen.

Il est donc crucial pour Washington de prendre des mesures proactives afin d’éviter que ces exigences ne détériorent la relation avec ses alliés asiatiques. Le traitement de la demande nord-coréenne doit passer par une étroite consultation avec Séoul et Tokyo, afin d’évaluer et de répondre conjointement aux propositions de Pyongyang.

En particulier, accepter la demande nord-coréenne d’assurances négatives de sécurité — c’est-à-dire la promesse américaine de ne pas utiliser l’arme nucléaire contre la Corée du Nord — pourrait fragiliser considérablement la dissuasion étendue envers la Corée du Sud et le Japon. En effet, cela reviendrait à supprimer l’arme nucléaire du champ des options de Washington, affaiblissant ainsi le coût attendu d’un éventuel usage nucléaire nord-coréen.

Face à une Corée du Nord qui aborde les négociations avec un ton confrontational, renforcer la dissuasion et la coopération entre alliés s’avère bien plus efficace que de céder à ses exigences exagérées en matière de désarmement. Par exemple, pour renforcer la sécurité du territoire américain, la mise en place d’un système intégré de dissuasion étendue entre Washington et Séoul sera essentielle afin de répondre rapidement aux menaces nucléaires nord-coréennes. Les deux alliés pourront collaborer pour détecter l’augmentation des lanceurs mobiles de missiles nord-coréens ainsi que leurs emplacements, approfondissant la coopération trilatérale avec le Japon pour suivre conjointement les missiles longue portée de Pyongyang. De plus, ces trois alliés pourront s’entraider pour améliorer leurs capacités de défense antimissile.

Durant la guerre froide, les États-Unis avaient privilégié la défense de l’alliance avec Séoul, considérant les propositions radicales de Pyongyang comme des tactiques d’intimidation précédant d’autres provocations. Ainsi, à la fin des années 1950, Washington avait opté pour le déploiement d’ogives nucléaires tactiques en Corée plutôt que de céder au retrait immédiat des troupes. De même, dans les années 1970, l’administration Carter avait renoncé à son engagement de retrait, face aux critiques au Congrès et aux risques de déstabilisation dans la région. Cette expérience historique suggère que la priorité des autorités américaines actuelles restera la sécurité régionale.

Pour inciter la Corée du Nord à adopter une posture plus pragmatique et constructive, il est nécessaire de souligner son intérêt à améliorer ses relations avec Washington. Par exemple, à la fin du conflit russo-ukrainien, Moscou pourrait encourager Pyongyang à soutenir des négociations américano-russes, un positionnement qui, selon la logique diplomatique nord-coréenne, légitimerait dans le pays l’objectif d’améliorer les relations avec les États-Unis.

Cependant, il est aussi possible que la Corée du Nord s’en tienne à ses demandes dogmatiques et radicales, ce qui mènerait à un nouvel échec des négociations sur la dénucléarisation américano-nord-coréenne. Dans ce cas, le rôle de la Chine dans l’isolement ou le soutien à Pyongyang sera déterminant. Si Pékin privilégie la dénucléarisation basée sur son dialogue historique avec Washington, la trajectoire de la péninsule coréenne pourrait évoluer favorablement. À l’inverse, si la Chine réaffirme ses liens traditionnels avec la Corée du Nord pour préserver sa zone tampon stratégique, comme l’a également souligné Xi Jinping en insistant sur l’importance de la « grande amitié » sino-nord-coréenne, cette alliance pourrait se renforcer. Dans ce dernier scénario, Pyongyang poursuivrait son programme nucléaire avec l’appui diplomatique et économique de Pékin. Pour éviter une prolifération incontrôlée, Washington et Séoul devront donc impérativement intégrer le facteur chinois dans leur stratégie.

Paix et stabilité ?

Les propositions radicales de désarmement de la Corée du Nord restent irréalistes, mais elles constituent un défi pour l’unité des alliés et la crédibilité de la dissuasion. Les États-Unis et la Corée du Sud doivent renforcer la dissuasion étendue, coordonner étroitement avec le Japon et gérer prudemment le rôle de la Chine afin d’encourager Pyongyang vers une posture diplomatique pragmatique et prévenir toute déstabilisation supplémentaire en Asie du Nord-Est.

Cependant, le dialogue demeure indispensable pour gérer les risques nucléaires et éviter une erreur de calcul pouvant déboucher sur un conflit. Pyongyang a souligné la notion d’équilibre stratégique avec l’alliance américano-sud-coréenne depuis son 8e congrès du Parti, concept qui comporte intrinsèquement le risque d’escalade nucléaire, Pyongyang exploitant ces opportunités comme outil de dissuasion. La loi nord-coréenne sur les forces nucléaires détaille les cinq conditions justifiant l’usage nucléaire. Pour stabiliser cet équilibre fragile en attendant une possible dénucléarisation, un dialogue continu et un engagement diplomatique avec Pyongyang sont nécessaires pour réduire les risques d’escalade nucléaire.

Choong-Koo Lee, Ph.D., est chercheur au Korean Institute for Defense Analyses. Ses travaux portent sur la Corée du Nord, les relations sino-américaines, ainsi que l’impact des technologies émergentes sur la sécurité et la défense. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas les positions officielles de l’Institut ni du ministère sud-coréen de la Défense.