Le Département de la Défense a récemment mis à jour ses règles concernant la « continuité des soins en santé mentale » pour les militaires quittant les forces armées. Cette politique vise à orienter les personnels en sortie vers des ressources adaptées, mais des experts en santé mentale des anciens combattants dénoncent des lacunes, notamment en ne prenant pas en compte les personnes qui ne bénéficient pas déjà d’un suivi en service et qui entrent pourtant dans une période particulièrement vulnérable lors de cette transition.
Selon ces spécialistes, la première année après la fin du service est souvent la plus critique pour les nouvelles recrues quittant l’armée, période durant laquelle un accompagnement renforcé est indispensable.
Début juin, le Département de la Défense a publié sa nouvelle instruction sur la continuité des soins en santé mentale, détaillant comment assurer la transition des militaires vers les programmes du Département des Anciens Combattants. Ces règles concernent également les personnels mutés d’une base à une autre. Un point clé de ce dispositif est l’évaluation de santé mentale (MHA) obligatoire dans les 180 jours précédant la séparation.
Un représentant du Pentagone a précisé que cette politique « formalise les programmes et procédures existants, comme le programme inTransition ; elle établit des protocoles pour le transfert des soins lors d’un changement de commandement ou à la sortie du service, et elle intègre les procédures d’évaluation de santé mentale et de dépistage du risque suicidaire au moment de la séparation ».
Toutefois, selon les experts, ce dépistage ne couvre pas totalement les nouvelles tensions et pressions auxquelles sont confrontés de nombreux militaires peu après leur départ.
« Dans l’ensemble, le document montre clairement qu’une personne connaissant bien ces problématiques a essayé de créer un filet de sécurité pour que personne ne tombe entre les mailles. Mais ce que l’on ne peut pas prévoir, ce sont ceux qui ne veulent rien dire, quel que soit le contexte. Et bien sûr, il y a aussi la culture militaire », explique Harold Kudler, ancien responsable de la politique de santé mentale au sein du Département des Anciens Combattants.
Les spécialistes de la santé des vétérans soulignent que cette nouvelle instruction intervient alors que le problème persistant du risque élevé de suicide chez les anciens militaires reste très présent, en particulier lors de la première année après la fin du service.
Une étude récente menée par des chercheurs de Yale et du Département des Anciens Combattants montre une augmentation de près de 50 % des pensées suicidaires chez les vétérans au cours des cinq dernières années.
« La période de transition vers la vie civile, et dans une moindre mesure les mutations sur base, revient à s’éloigner de son système de soutien et de son sentiment d’utilité », explique Keith Hotle, directeur de Stop Soldier Suicide. « La réintégration dans la vie civile crée une sorte de tempête parfaite de risques. »
La nouvelle instruction du DoD répond aussi à certaines failles mises en lumière dans un rapport de l’Inspecteur général publié en 2021, qui pointait du doigt l’absence de suivi quant à la réalisation des évaluations de santé mentale avant séparation. Ce rapport révélait que seulement 34 % des militaires en partance avaient bénéficié d’une telle évaluation au cours de l’exercice 2020.
Désormais, les forces armées doivent s’assurer que l’évaluation de santé mentale est réalisée dans les 180 jours précédant la séparation et confirmer cette démarche.
Un frein important : la stigmatisation liée aux soins
Les préoccupations liées à la confidentialité, les craintes pour la carrière et les stigmatisations freinant l’expression des troubles psychiques ont longtemps empêché les militaires en activité de signaler leurs problèmes lors des bilans annuels de santé. Les experts estiment que ces mêmes obstacles continueront d’entraver l’honnêteté des personnels lors des dépistages effectués au moment de leur départ, surtout s’ils veulent conserver une habilitation de sécurité.
Carl Castro, expert des transitions militaires, rappelle que les contraintes liées aux ressources ont toujours limité les évaluations à grande échelle. Il note également qu’il est peu réaliste d’espérer que les militaires soient entièrement transparents durant leur séparation, car ils cherchent à ne pas retarder leur date de fin de contrat (ETS).
Son regard est sceptique quant à la capacité des contrôles supplémentaires à résoudre la problématique du taux de suicide, qui a augmenté au cours de la dernière décennie et qui, en 2023, a dépassé celui de la population civile américaine.
« Je ne pense pas que la multiplication des dépistages soit la solution. Il faut avant tout rendre cette période de transition aussi positive que possible, la présenter comme un moment de célébration de l’engagement et du sacrifice du militaire », explique-t-il. « Par exemple, en présentant clairement les aides offertes par le Département des Anciens Combattants et les contacts utiles. Voilà ce qu’il faut vraiment faire. »