Depuis des décennies, l’industrie de la défense indienne affiche fièrement l’objectif d’« autonomie stratégique ». Toutefois, selon l’un des analystes stratégiques les plus respectés du pays, le principal frein à cette ambition ne réside ni dans les sanctions étrangères, ni dans les manques de financement, ni dans les régimes d’interdiction technologique. C’est plutôt la propension des forces armées indiennes à modifier en cours de projet leurs exigences qualitatives qui constitue l’obstacle majeur.
Le brigadier à la retraite Rahul Bhonsle, fondateur du cabinet Security Risks basé à New Delhi, ne mâche pas ses mots : « Nous transformons nos planificateurs, scientifiques et industriels en cibles mouvantes. Chaque fois que l’armée de terre ou l’armée de l’air modifie les exigences qualitatives après le lancement du programme, c’est comme si nous repartions à zéro, avec des coûts et des retards considérables. »
Un programme débute toujours avec des exigences qualitatives réalistes et réalisables, généralement définies conjointement par le service utilisateur et le DRDO (Defense Research and Development Organisation). Les contrats sont signés, la conception démarre, et l’industrie engage des investissements dans les outillages et les chaînes d’approvisionnement. Mais après dix-huit mois ou trois ans, un nouveau chef arrive, un nouveau document sur la perception de la menace circule, ou une démonstration étrangère spectaculaire lors d’une exposition défense suscite de nouvelles idées. Tout à coup, les objectifs changent : le char doit désormais être allégé de cinq tonnes tout en portant une protection renforcée ; le missile doit doubler sa portée tout en restant dans le même conteneur ; le radar du chasseur doit suivre 50 % de cibles en plus tout en réduisant de moitié sa consommation de refroidissement.
« Ce ne sont pas de simples ajustements, » insiste le brigadier Bhonsle. « Ce sont des refontes fondamentales. Un nouveau moteur implique une nouvelle analyse des contraintes de la structure. Une nouvelle tête chercheuse nécessite un algorithme de guidage repensé. Chaque changement entraîne une cascade d’effets sur l’ensemble du système, obligeant à reprendre les prototypes, à refaire les tests environnementaux, les essais en vol, et les certifications. Un programme initialement prévu sur six ans se prolonge alors silencieusement à douze ou quinze ans, avec un budget qui triple. »
On peut citer, par exemple, un canon d’artillerie de 155 mm qui, initialement conçu pour une portée de 30 km, se voit contraint d’atteindre plus de 50 km après que des armements étrangers ont démontré des munitions à portée étendue ; un hélicoptère de combat léger dont le poids à vide a été raboté à plusieurs reprises au point que l’appareil peine à transporter son armement ; ou encore un missile antichar dont la section de guidage réaliste d’origine a été abandonnée au profit d’une coûteuse tête chercheuse infrarouge multispectrale, suite à une simple démonstration à l’étranger.
Chaque évolution est généralement justifiée par la nécessité de « pérenniser » le matériel ou de « tenir la cadence face à l’adversaire ». Mais au final, le DRDO et les industriels privés passent des années et des centaines de millions de roupies à courir après des spécifications qui n’étaient pas prévues au départ. Cette friction entre les forces armées et les agences de développement est devenue un secret bien connu dans les couloirs du South Block.
« L’industrie hésite à investir car elle sait que les règles peuvent changer du jour au lendemain, » ajoute le brigadier Bhonsle. « Les scientifiques du DRDO se démoralisent car chaque réussite ouvre la porte à un nouveau défi plus exigeant. Et au final, ce sont les soldats qui attendent plus longtemps un équipement qui, ironiquement, pourrait ne jamais être parfait car nous avons voulu répondre à toutes les attentes, de tous, et en permanence. »