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Le vice-amiral à la retraite Girish Luthra, ancien commandant en chef des commandements navals occidentaux et méridionaux de l’Inde, a relancé le débat autour du deuxième porte-avions de conception indigène (IAC-2) de la Marine indienne, provisoirement nommé INS Vishal. Dans une analyse sur la plateforme X, il rappelle la directive majeure de 2015 émise par le Conseil d’acquisition de la Défense (DAC), où la Marine envisageait un navire imposant de 65 000 tonnes, doté d’un système CATOBAR (catapulté assisté au décollage et récupération arrêtée) et d’une propulsion électrique intégrée.

En parallèle, le système de lancement électromagnétique des avions (EMALS) devait être développé conjointement dans le cadre de l’initiative Inde-USA de technologie et commerce de la défense (DTTI). Cependant, selon Luthra, « les progrès négligeables dans ces deux domaines ont contribué à des divergences ultérieures », soulignant une décennie de retards qui ont plongé le projet dans l’indécision, alors que les tensions régionales augmentent.

Cette prise de position intervient alors que la Marine a présenté sa Feuille de route technologique et capacités 2025 (TPCR) confirmant ses plans pour un troisième porte-avions. Elle rappelle les enjeux stratégiques que représente ce choix pour l’Inde. Face à l’achèvement imminent du porte-avions nucléaire chinois Type 004 et au renforcement de la posture navale pakistanaise, la trajectoire de l’IAC-2, passé d’un projet ambitieux à un champ de bataille budgétaire, illustre les risques d’immobilisme technologique dans les ambitions en haute mer.

Les bases de l’IAC-2 ont été posées en juillet 2015 avec l’envoi d’une lettre d’intention (LoR) aux entreprises internationales précisant les caractéristiques d’un porte-avions de 65 000 tonnes, capable de dépasser 30 nœuds, équipé d’un système CATOBAR pour augmenter le rythme des sorties aériennes et supporter des avions plus lourds. Ce choix marque un net changement par rapport à la configuration STOBAR (décollage court et récupération arrêtée) du INS Vikramaditya et du INS Vikrant (IAC-1), afin d’accueillir des appareils avancés tels que le F/A-18 Super Hornet ou le chasseur bimoteur national TEDBF (Twin Engine Deck Based Fighter). La propulsion électrique intégrée a été retenue pour son efficacité et ses émissions réduites, en phase avec les tendances mondiales, comme le montre la classe Queen Elizabeth britannique.

Le DAC a encouragé une étude interne à la Marine qui a précisé ces critères, envisageant un bâtiment d’environ 300 mètres de long pour affirmer la puissance indienne dans la région de l’océan Indien (IOR). Les défenseurs du CATOBAR insistent sur une multiplication par trois du rythme des sorties aériennes – passant de 30-36 sorties quotidiennes en STOBAR à plus de 100 – un élément crucial pour maintenir une supériorité opérationnelle face à des adversaires de rang équivalent. Luthra, qui a dirigé ces commandements à l’époque, souligne que cette étude n’était pas un simple exercice : elle visait à rivaliser en capacité avec les superporte-avions de la classe Nimitz américaine, même si la taille restait inférieure.

Parallèlement, le DTTI, lancé en 2012 pour renforcer la coopération technologique indo-américaine, avait identifié l’EMALS comme un projet phare. Développé par General Atomics pour les porte-avions de classe Gerald R. Ford de l’US Navy, EMALS offre un lancement électromagnétique précis, supérieur aux catapultes à vapeur traditionnelles, permettant de déployer une plus grande variété d’appareils avec un moindre entretien. Entre 2015 et 2017, des groupes de travail bilatéraux ont exploré cette co-développement, l’Inde envisageant d’intégrer cette technologie à l’IAC-2 pour dépasser les limites des technologies existantes.

En 2018, la Marine a officiellement choisi EMALS, prévoyant l’implantation d’une installation d’essai à terre en partenariat avec les États-Unis. Pourtant, la progression a rapidement calé en raison de contrôles à l’exportation, de difficultés financières et de priorités divergentes : les Américains se concentraient sur la mise au point de leur propre classe Ford tandis que l’Inde focalisait ses ressources sur la mise en service de l’IAC-1. Les réunions du DTTI ont continué jusqu’en 2023, mais selon un dialogue naval Inde-USA de mars 2023, la propulsion nucléaire, jadis envisagée pour l’IAC-2, a été abandonnée, limitant les possibilités de collaboration approfondie. La critique de Luthra résonne ainsi : ces arrêts ont favorisé des « vues divergentes » fracturant l’accord sur l’option à suivre, entre technologie étrangère de pointe et la simplicité éprouvée du STOBAR indigène.

Ce manque d’avancées a creusé un fossé au sein même de la Marine et du dispositif de défense. Les partisans du STOBAR, évoquant les économies de coûts (avec une surcoût estimé à 1-2 milliards de dollars pour EMALS) et l’efficacité avérée avec Vikrant, ont plaidé pour une version « Vikrant amélioré » – autour de 45 000 à 50 000 tonnes – afin d’accélérer la livraison dans les années 2030. Les défenseurs du CATOBAR, incluant le cercle de Luthra, ont mis en garde contre l’enfermement d’India dans une aviation navale limitée à des variantes légères du MiG-29K, insuffisantes face aux J-15 opérés depuis le porte-avions Fujian chinois.

Aspect STOBAR (classe Vikrant) CATOBAR (IAC-2 envisagé)
Méthode de lancement Rampe de saut Catapultes électromagnétiques (EMALS)
Rythme des sorties 30-36 par jour Plus de 100 par jour
Compatibilité aérienne MiG-29K, Tejas Navy (charges légères) F/A-18, TEDBF, E-2D (charges lourdes)
Coût/complexité Plus bas (~5-6 milliards $) Plus élevé (~8-10 milliards $)
Avantages pour l’Inde Connu, construction plus rapide Supériorité stratégique vis-à-vis de la Chine
Inconvénients Endurance limitée Risques technologiques et retards

Ce tableau illustre les compromis au cœur des débats, avec le TPCR 2025 qui semble pencher pour un Vishal « plus grand et plus robuste » favorisant un retour au CATOBAR.

En 2025, après la validation prioritaire des sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) en janvier, la Marine poursuit le développement de l’IAC-2, dont l’intégration est prévue entre 2035 et 2040. Un accord de mai avec Rolls-Royce pour co-développer la propulsion électrique témoigne d’un regain de volonté de concrétiser la vision de 2015, avec un navire pouvant atteindre 65 000 à 75 000 tonnes. En septembre, ce projet est salué comme un élément clé pour dominer l’océan Indien, renforcé par une commande de 8 milliards de dollars de Rafale-M en avril, destinée à moderniser les ailes de combat embarquées.

Cependant, Luthra met en garde contre les erreurs du passé. Les ambitions nucléaires ont resurgi dans les analyses de septembre, visant à égaler la Chine et son porte-avions Fujian, mais les contraintes budgétaires poussent à privilégier des constructions classiques. Comme le rapportait récemment la presse indienne, le DRDO dirige le développement, mais sans progrès significatifs sur EMALS, l’Inde court le risque de se doter d’un porte-avions à moitié mesures, manquant d’ambition technologique.