Depuis un mois, le regard de toute l’Europe est tourné vers le ciel.
Le 10 septembre, une vingtaine de drones de surveillance Gerbera, présumés lancés depuis la Russie, ont franchi l’espace aérien polonais. Certains ont été abattus par des avions de combat de l’OTAN, d’autres se sont écrasés faute de carburant. Quatre jours plus tard, un autre drone intercepté a été détecté et suivi, cette fois au-dessus de la Roumanie, avant de retourner en Ukraine. La semaine suivante, trois chasseurs russes ont pénétré dans l’espace aérien estonien au-dessus du golfe de Finlande, y restant 12 minutes avant d’être interceptés par des appareils de l’OTAN. Ces trois incidents consécutifs ont déclenché un débat intense sur la manière dont les États en première ligne en Europe, et l’Alliance atlantique en général, doivent répondre aux provocations perçues de la Russie.
Pour certains, le principal risque est de sous-réagir. Selon cette analyse, les violations récurrentes de l’espace aérien des voisins par la Russie constituent des tests délibérés de la détermination de l’OTAN et marquent la première étape sur la voie, planifiée par Moscou, vers une guerre contre l’Europe. L’Alliance doit donc répondre de manière crédible et décisive, en traçant une ligne rouge claire que la Russie hésitera à franchir à l’avenir.
D’autres considèrent ces violations comme de simples actes de harcèlement, rattachés à une campagne hybride russe visant à punir l’Europe pour son soutien économique et militaire à l’Ukraine. Selon eux, les conséquences d’une sur-réaction seraient bien plus lourdes que les risques liés à une réponse trop faible. Ils mettent en garde contre des décisions radicales, telles que l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’ouest de l’Ukraine ou l’implication directe de l’OTAN dans la défense du ciel ukrainien, qui pourraient provoquer un conflit direct avec la Russie en opposant directement les forces de l’Alliance aux soldats et avions russes.
Ces deux points de vue partagent toutefois une même crainte : la présence de drones et d’avions russes sur le territoire de l’OTAN, que ce soit intentionnellement ou par accident, pourrait provoquer des dégâts ou des malentendus susceptibles de déclencher une riposte et une escalade rapide vers un conflit militaire entre l’OTAN et la Russie. Vu l’ampleur des conséquences potentielles, réduire ce risque est un objectif légitime et essentiel.
L’OTAN dispose déjà des systèmes d’armes et des protocoles nécessaires pour répondre aux violations de son espace aérien par des appareils pilotés, qui se produisent fréquemment depuis bien avant 2022. Ces capacités ont été démontrées en Estonie le mois dernier. Des questions subsistent sur les règles d’engagement, notamment à quel moment les forces de l’OTAN ou des États en première ligne doivent abattre les chasseurs adverses, mais aucun vide capacitaire n’est à combler face à ce type de menace.
En revanche, les activités récentes des drones russes ont mis au jour une lacune dans les défenses européennes. Pour y remédier, les États européens doivent investir rapidement et de manière ciblée dans les capacités de lutte anti-drones, en allant au-delà des seuls avions de chasse et des systèmes classiques de défense aérienne comme les batteries Patriot. Cette réponse ne requiert pas de changements majeurs de posture, ni d’engagement de forces de l’OTAN sur le sol ukrainien, ni de dépenses colossales en technologies avancées. La défense peut être assurée depuis leur propre territoire, avec un investissement prioritaire dans des technologies anti-drones économiques afin de construire une protection en couches. Une meilleure coordination régionale, sur une base mini-latérale, entre les États en première ligne renforcerait ces efforts, surtout en matière de détection et de surveillance des drones près des frontières communes. Si elle aboutit, cette approche ne répondrait pas totalement au projet ambitieux de « mur à drones » proposé par certains dirigeants européens, mais offrirait une stratégie anti-drones durable et adaptée.
Évaluation de la menace
Le choix d’une réponse adaptée aux incursions de drones dépend largement de l’interprétation des intentions russes par l’Europe et les États-Unis.
Si des drones ont été détectés également en Norvège, au Danemark et en Allemagne, c’est sur les États situés à l’est de l’OTAN — Pologne, Roumanie, pays baltes — que les récentes violations ont le plus d’impact. Ces pays, déjà inquiets d’une future agression militaire russe, perçoivent les intrusions comme une preuve tangible des intentions hostiles de Moscou. Ainsi, au lendemain du franchissement du territoire polonais, le Premier ministre polonais Donald Tusk déclarait que cet épisode était « le plus proche d’un conflit ouvert depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Cette lecture est partagée par des analystes et responsables gouvernementaux transatlantiques, qui voient dans ces incidents une volonté russe de sonder et mesurer la rapidité de réaction de l’OTAN. L’Institut pour l’étude de la guerre en est allé jusqu’à affirmer que la Russie était entrée dans une « phase zéro » de son conflit contre l’Europe. Le chancelier allemand Friedrich Merz a de même averti que l’Europe « n’est plus en paix… mais pas encore en guerre » avec la Russie.
Cependant, la réaction de certains dirigeants est plus prudente. Le président américain Donald Trump, par exemple, a réagi de façon moins alarmiste, évoquant sur son réseau social que cela pouvait être une erreur ou un incident non intentionnel tout en appuyant la nécessité de pouvoir abattre à l’avenir des drones ou appareils russes violant l’espace de l’OTAN.
La véritable portée des activités drones russes en périphérie de l’OTAN se situe probablement entre ces deux positions extrêmes. La Pologne, la Roumanie et leurs voisins européens ont des raisons légitimes de s’alarmer des violations aériennes, craignant des dommages collatéraux, des pertes civiles ou que ces drones ne collectent des renseignements en vue d’attaques futures.
Cependant, ces menaces ne doivent pas être exagérées. Les incidents de septembre ne sont ni uniques ni inédits. Depuis 2022, des drones, missiles et autres débris ont été retrouvés une trentaine de fois en Pologne et en Roumanie. Certes, l’incursion sur la Pologne se distingue par le nombre élevé de drones impliqués et la distance parcourue dans le pays, mais l’absence de prolifération majeure d’incidents similaires depuis deux ans est plus notable encore. Il apparaît que le président russe Vladimir Poutine cherche à éviter toute maladresse ou malentendu susceptible d’entraîner un affrontement direct avec les pays de l’OTAN. Par ailleurs, si son intention était vraiment de tester les défenses de l’Alliance ou préparer un conflit majeur, il pourrait employer des moyens bien plus dévastateurs que quelques dizaines de drones de surveillance non armés ou le survol bref de trois chasseurs en Estonie.
Plutôt qu’un prélude à la guerre, ces provocations s’inscrivent dans la continuation de la campagne hybride russe contre l’Europe menée depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Moscou cherche à faire payer aux capitales européennes leur soutien en infligeant coûts et perturbations par des opérations de sabotage, des cyberattaques et d’autres actions sous le seuil du conflit ouvert. Les récents survols font partie de cette logique de pression indirecte.
Le calendrier de ces incursions en septembre n’est sans doute pas fortuit. Après plusieurs mois de discours exemplaires sur le renforcement des forces de « réassurance » européennes, la Russie a probablement voulu mettre en lumière, de manière spectaculaire, le décalage entre le volontarisme verbal européen et sa réalité militaire plus fragile — ce qu’elle a partiellement réussi. Si les avions de l’OTAN ont abattu plusieurs drones en Pologne, les désaccords et l’émoi suscités par ces événements ont nourri le message russe sur les faiblesses persistantes de la défense européenne.
Des réponses disproportionnées et inefficaces
Poutine, lors de la réunion annuelle du Club Valdaï, a affirmé en plaisantant que la Russie arrêtait temporairement ses attaques de drones contre l’Europe, mais cela semble très improbable. Qu’il s’agisse d’accidents ou de signaux délibérés, le Kremlin continuera probablement d’utiliser les drones pour importuner ses voisins tant que le conflit durera. Cette tactique, peu coûteuse, s’est montrée efficace jusqu’à présent. L’Europe devra donc traiter rapidement et de manière appropriée avec cette menace.
La première réaction de l’OTAN a été critiquée comme insuffisante et inadaptée. Peu après l’incursion en Pologne, l’Alliance a déployé l’opération Eastern Sentry avec un contingent limité d’avions supplémentaires de pays européens. Cette réponse, faible en taille et portée, reste inefficace à long terme, d’autant plus que l’abattage de drones bon marché avec des avions avancés et des missiles guidés coûteux est loin d’être la solution la plus rationnelle ni durable.
Plusieurs voix européennes et américaines réclament des mesures plus ambitieuses. Le ministre polonais des Affaires étrangères a notamment proposé une zone d’exclusion aérienne de l’OTAN sur l’Ukraine occidentale afin d’empêcher drones et missiles d’y pénétrer et d’atteindre l’Europe. D’autres suggèrent une implication directe des forces de l’OTAN en Pologne et en Roumanie pour défendre activement le ciel ukrainien depuis leur territoire, interceptant missiles et drones russes.
Or, ces propositions ne sont pas nouvelles et avaient été rejetées par l’administration Biden, à juste titre. Une zone d’exclusion aérienne sous commandement OTAN impliquerait un engagement armé direct contre la Russie, avec interception active de missiles et potentielle confrontation aérienne. Le risque d’escalade serait énorme, bien plus que lors de l’incident de 2015 où la Turquie abattit un Su-24 russe dans son espace aérien. De plus, la crédibilité de cette mesure est douteuse : l’Europe a montré une réticence forte à affronter directement Moscou, rendant improbable une volonté réelle de tirer sur des avions russes.
L’idée d’intercepter encore plus tôt missiles et drones dans l’espace OTAN à l’aide des systèmes anti-aériens déployés sur le terrain est également peu crédible. Les États-Unis ont soutenu Israël ainsi lors du conflit de 12 jours en 2025, mais ils considèrent que la situation ukrainienne ne justifie pas un engagement comparable. Même si les forces de l’OTAN ne pénètrent pas en Ukraine, les risques de devenir acteurs directs du conflit et les conséquences potentielles demeurent. Cette posture exposerait par ailleurs ces États frontaliers à des attaques accrues russes, dont l’objectif serait de neutraliser les défenses déployées, consommant en outre des ressources importantes pour protéger des zones peu menacées.
Une autre approche préconisée par Robert Hamilton, responsable d’analyse au sein de certaines institutions, consiste à renforcer la défense anti-aérienne de l’OTAN en dotant l’Ukraine des moyens nécessaires pour mieux défendre son propre ciel. Si Kiev réussit à abattre davantage de drones et missiles, moins en atteindront les alliés proches. Hamilton met en avant notamment l’importance de systèmes Patriot et la présence de personnel OTAN sur le terrain pour les opérer ou les superviser.
Cette proposition a du sens. L’Ukraine a besoin de davantage de systèmes de défense aérienne, mais ses principales limites concernent aujourd’hui la disponibilité des missiles intercepteurs, en forte pénurie mondiale. Par ailleurs, les batteries Patriot, ultra-performantes contre les missiles balistiques, ne constituent pas forcément la solution optimale contre les drones. D’autres systèmes européens comme NASAMS, SAMP/T ou IRIS-T, voire des technologies spécifiquement conçues pour neutraliser les drones, sont plus adaptés et moins onéreux.
L’idée d’envoyer du personnel OTAN opérer directement en Ukraine pose problème : elle ferait de ces soldats des combattants directs du conflit, une position que Moscou a clairement déclaré qu’elle considérait comme une cible légitime. Bien qu’aucun système Patriot n’ait été officiellement détruit à ce jour, plusieurs incidents ont déjà endommagé ces équipements, exposant également leurs opérateurs à de graves risques. L’expérience ukrainienne démontre que les forces locales sont capables d’exploiter avec succès ces systèmes.
Enfin, le projet d’un « mur à drones » soutenu par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte et la présidente de l’UE Ursula von der Leyen, comprend le déploiement d’un réseau dense de radars et capteurs connectés à des unités mobiles de défense anti-drones intégrées le long de la ligne de front. Ce vaste système, bien que prometteur en théorie, fait face à d’importantes contraintes économiques et technologiques : les technologies sont en partie expérimentales, coûteuses, et la mise en place d’un tel réseau nécessiterait un délai incompatible avec les besoins immédiats, laissant les pays vulnérables.
Des contre-mesures économiques et adaptées
Les incursions de drones russes ont mis au jour un déficit dans les défenses européennes, mais y remédier n’exige ni coûts astronomiques ni stratégies risquées.
Les technologies commerciales de lutte anti-drone ont pris du retard par rapport aux évolutions des drones eux-mêmes, mais des innovations testées sur les champs de bataille en Ukraine et en Israël commencent à changer la donne. L’Europe peut s’appuyer sur ces systèmes existants, s’inspirer de la stratégie ukrainienne de défense en couches et intégrer progressivement des équipements plus performants, ce qui reste pertinent même si certaines incursions sont accidentelles.
Les États européens, surtout en première ligne, peuvent d’abord s’appuyer sur des défenses passives, notamment le brouillage électronique et la cyber-défense, tout en renforçant la protection des infrastructures critiques et des sites militaires. Ces mesures, peu coûteuses, pourront être déployées rapidement même si elles ne suffiront pas à elles seules.
Pour contrer les drones à fibre optique ou plus sophistiqués, des mesures cinétiques seront nécessaires. L’Ukraine a développé des armes anti-drones peu onéreuses, telles que des fusils et munitions spécialisés, qui se sont révélés efficaces et peuvent être produits en masse à prix raisonnable. Par exemple, chaque fusil coûte environ 12 000 dollars. Des versions plus avancées existent, mais l’Europe pourra essentiellement s’appuyer sur des équipements abordables. Des drones intercepteurs capables de neutraliser les drones armés russes dès leur approche ont aussi été développés, avec un coût unitaire de quelques centaines à quelques milliers de dollars, bien inférieur à celui d’un missile Patriot s’élevant à environ 4 millions de dollars.
L’Ukraine a réussi à accélérer la production de ces équipements, modèle que l’Europe pourrait suivre pour constituer rapidement des stocks importants. Des partenariats avec Kiev permettraient d’amplifier cette capacité au moindre coût, tout en soutenant la défense ukrainienne.
Les technologies avancées comme les armes à énergie dirigée, notamment les systèmes laser en cours d’expérimentation par l’armée américaine ou récemment annoncés par Israël, offrent des perspectives prometteuses. Même si ces systèmes restent coûteux et expérimentaux, leur déploiement accru devrait faire baisser les coûts. L’Europe gagnerait à s’associer avec les fabricants étrangers actifs dans ce domaine afin d’en tirer le meilleur parti au fur et à mesure de leur maturation.
Pour piloter ces différentes couches de défense, des systèmes de commandement et contrôle efficaces seront nécessaires, idéalement interopérables au-delà des frontières nationales. Les solutions basées sur l’intelligence artificielle, déjà utilisées dans une forme simplifiée par l’Ukraine, permettront une détection plus rapide et une meilleure gestion des contre-mesures.
Perspective d’avenir
La préoccupation européenne concernant ses lacunes face aux drones est légitime, mais les dangers d’une sur-réaction face aux provocations russes sont bien plus grands que ceux liés à une réponse trop faible. Les incidents récents ont certes été irritants pour les pays concernés, mais ne doivent pas être interprétés comme des signes que Moscou prépare la guerre. Adopter des mesures augmentant la probabilité d’un affrontement direct avec la Russie reviendrait à provoquer ce qu’on cherche à éviter.
Si l’OTAN vise la prévention du conflit, une posture défensive anti-drones strictement déployée sur son propre territoire reste amplement suffisante.
Jennifer Kavanagh est directrice de l’analyse militaire et chercheuse senior chez Defense Priorities. Elle est également professeure associée à l’Université de Georgetown.