Article de 1258 mots ⏱️ 6 min de lecture

Le conflit russo-ukrainien a renforcé l’importance stratégique mondiale de la mer Noire et mis en lumière les répercussions étendues que ce théâtre peut avoir à l’échelle planétaire. Alors que les États riverains doivent faire face à des défis internationaux, régionaux et internes, plusieurs experts se sont penchés sur les évènements et tendances clés à surveiller dans la région d’ici 2026.

Yevgeniya Gaber
Chercheuse associée non résidente au Atlantic Council

Le facteur principal qui déterminera la dynamique en mer Noire l’année prochaine sera l’évolution de la guerre russe en Ukraine. La capacité de Kyiv à résister à l’assaut militaire russe, conjuguée à la pression croissante des États-Unis en faveur d’un règlement rapide qui pourrait étendre les gains territoriaux russes, façonnera l’équilibre régional.

Un second élément à suivre est l’escalade dans le domaine maritime. La guerre russe s’appuie fortement sur les revenus pétroliers et une importante flotte fantôme opérant dans toute la mer Noire. Fin 2025, des drones ukrainiens ont frappé deux pétroliers non enregistrés et sous sanctions dans la zone économique exclusive turque, qui se dirigeaient vers des ports russes. En réponse, la Russie a menacé de cibler les navires commerciaux à destination de l’Ukraine, ce qui pose des risques majeurs en termes de sécurité alimentaire, de coûts d’assurance et de chaînes d’approvisionnement mondiales.

Enfin, les réactions de l’OTAN et de l’Union européenne seront déterminantes. L’Ukraine appelle la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie à élargir leur mission trilatérale de déminage pour intégrer des patrouilles maritimes, améliorer la surveillance régionale et étendre un « bouclier aérien » sur la mer Noire afin de protéger les infrastructures portuaires et contrer les menaces hybrides en mer. Or, le manque de résolution et d’actes concrets de la part des alliés de l’OTAN laisse redouter une nouvelle escalade maritime.

Alper Coşkun
Chercheur senior au programme Europe du Carnegie Endowment for International Peace

« La mer Noire est un pilier », a récemment déclaré le ministre turc de l’Énergie, soulignant non seulement la sécurité énergétique mais aussi la place centrale que cette région occupe dans la stratégie turque. Face à la guerre prolongée de la Russie contre l’Ukraine, la politique de la Turquie repose sur quatre axes majeurs.

Premièrement, Ankara vise à contenir le conflit pour éviter une extension qui impliquerait directement l’OTAN et la Turquie elle-même. Les avertissements turcs après les frappes ukrainiennes sur la flotte fantôme russe dans sa zone économique exclusive témoignent de cette préoccupation.

Deuxièmement, la Turquie entend appliquer strictement la Convention de Montreux, clé de la sécurité en mer Noire selon Ankara. Dès les premières phases du conflit, la Turquie a exercé son droit de fermer les détroits aux navires de guerre des belligérants, une mesure qu’elle juge essentielle pour limiter l’escalade.

Troisièmement, Ankara se méfie de l’ingérence extérieure dans la sécurité régionale et privilégie des mécanismes dirigés par les États riverains. Elle cherche ainsi à renforcer sa coopération avec la Bulgarie et la Roumanie, envisageant notamment d’étendre la portée de leur force trilatérale de déminage, afin d’assurer une sécurité locale.

Enfin, la Turquie souhaite utiliser son influence en mer Noire et au-delà pour s’imposer comme un acteur incontournable dans une éventuelle résolution post-conflit en Ukraine et dans l’architecture sécuritaire future de l’Europe.

Natia Gamkrelidze
Chercheuse associée au programme de sécurité internationale du Belfer Center, Harvard Kennedy School

Il y a près de 80 ans, l’amiral américain George McKee Elsey mettait en garde contre la volonté de Moscou de dominer pleinement la mer Noire. Plus récemment, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a réaffirmé cette inquiétude. Cette continuité historique est au cœur des enjeux actuels : de Pierre le Grand à Vladimir Poutine, le Kremlin considère la mer Noire comme la porte d’accès à l’influence méditerranéenne, avec la Crimée au centre de sa stratégie. L’année à venir verra probablement une intensification des campagnes de coercition russe visant à remodeler le statu quo régional : reconstruction des forces navales éprouvées, renforcement du contrôle des corridors céréaliers et énergétiques, et emplois d’outils hybrides pour faire pression sur les États littoraux, sonder les lignes rouges de l’OTAN et de la Turquie, et perturber les nouvelles voies commerciales. Malgré des contraintes liées aux pertes de guerre et à la Convention de Montreux, Moscou poursuivra ses efforts pour se maintenir en tant que puissance incontournable dans la région.

Maia Otarashvili
Vice-présidente du Delphi Global Research Center

Autrefois présentée comme un « phare de la démocratie », alliée majeure des États-Unis et candidate à l’OTAN comme à l’Union européenne, la Géorgie s’apparente désormais à une version miniature de la Russie autoritaire contemporaine. Le parti au pouvoir, Georgian Dream, dirigé par l’oligarque milliardaire d’origine russe Bidzina Ivanishvili, a progressivement adopté une ligne autoritaire marquée par des lois inspirées du modèle russe, transformant le pays en un État policier et consolidant étroitement le pouvoir. La Géorgie est devenue un outil de blanchiment pour Moscou et un exemple majeur de la guerre hybride russe, notamment en matière de cooptation politique. Le gouvernement géorgien a fermé la porte à toute intégration occidentale tout en s’ouvrant largement à l’influence chinoise, y compris à travers le projet de port en eau profonde à Anaklia.

La Géorgie mérite une attention particulière en 2026 : dans ce contexte très disputé, elle se profile comme un bastion stratégique russe et chinois, posant un défi pour l’OTAN et les États-Unis une fois la guerre en Ukraine terminée.

Rustem Iulia Joja
Vice-président du Delphi Global Research Center

La Roumanie aborde 2026 dans un environnement sécuritaire en mer Noire de plus en plus tendu, avec une inquiétude grandissante quant à l’engagement américain en Europe. Pour atténuer ces risques, Bucarest s’emploie à étendre la mission de déminage de l’OTAN avec la Turquie et la Bulgarie. Les gisements d’énergie en mer Noire devraient propulser la Roumanie au rang de premier producteur européen de gaz d’ici 2027, rendant indispensable une protection renforcée des infrastructures critiques. Le partenariat trilatéral entre la Roumanie, l’Ukraine et la Moldavie devrait également se muer en un outil opérationnel plus efficace contre les pressions russes. L’achat d’une corvette turque par Bucarest témoigne d’une orientation stratégique croissante vers Ankara.

La Roumanie est le pays membre de l’OTAN le plus fréquemment ciblé par des drones russes, et le retrait partiel des troupes américaines amplifie la pression. La mission de défense aérienne OTAN « Eastern Sentry » ainsi que le futur « mur de drones » européen, programmés pour 2026, pourraient néanmoins renforcer la sécurité régionale. Il sera également crucial que la Roumanie sécurise le rôle de hub maritime pour l’Union européenne en mer Noire. Acteur clé de la sécurité européenne, la Roumanie voit ses enjeux stratégiques s’intensifier.