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La réflexion contemporaine sur la guerre navale au XXIe siècle est largement dominée par les débats autour de la technologie, souvent célébrée comme incontournable, tout en suscitant des inquiétudes, notamment quant à un possible avantage technologique de la Chine. Les discussions axées sur les technologies incluent des concepts tels que le « Third Offset », les opérations multi-domaines et les capacités anti-access/anti-dénial, sans oublier les perspectives offertes par l’intelligence artificielle, les réseaux numériques, les armes de précision et les drones. Les rares réserves exprimées concernent surtout des enjeux éthiques et les vulnérabilités des réseaux d’information. Ces thématiques sont omniprésentes dans les travaux de Paul Scharre, les études du RAND Corporation ainsi que dans les nombreux colloques spécialisés.

Un sujet récurrent est l’idée que “la Marine doit apprendre à opérer à la vitesse de l’IA”, impliquant un changement profond des modes opératoires pour suivre, voire dépasser, les adversaires de rang comparable. Les partisans des opérations multi-domaines insistent sur l’investissement massif nécessaire en technologies, condition sine qua non de leur succès, comme en témoigne le concept américain de « Joint All-Domain Command and Control ». L’afflux massif de données issues des capteurs en réseau complexifie la prise de décision, parfois au-delà des capacités cognitives humaines, incitant à recourir davantage à des technologies toujours plus avancées.

Dans ce contexte, une contribution récente de deux officiers de marine français, Thibault Lavernhe et François-Olivier Corman, marque une rupture notable. Cherchant à recentrer le débat sur la tactique navale et à renouer avec la doctrine, ils contestent ce qu’ils qualifient de déterminisme technologique. Leur position, très informative, défend le maintien d’un rôle central de l’humain, non pour des raisons éthiques, mais parce que les hommes restent plus efficaces. Ils valorisent l’art du commandement, une fonction créative et quasi divine que les machines ne sauraient reproduire. Cette démarche, résolument ancrée dans une tradition française, invite à ne pas précipiter l’adoption des technologies avancées et à privilégier la formation et le professionnalisme des commandants et équipages. Pour eux, la guerre navale a évolué moins qu’on ne l’imagine : les qualités des commandants et l’art du commandement, qui ont toujours été décisifs, le resteront dans un avenir prévisible.

Cependant, cet argumentaire romantise le commandement en mer et minimise les implications des nouvelles technologies ainsi que les pressions à leur adoption. Néanmoins, les auteurs stimulent un débat encore trop absent, éclipsé par l’obsession technologique, et redonnent du crédit à l’école historique de la pensée stratégique navale, rappelant les continuités profondes qui perdurent malgré les évolutions technologiques.

Un combat naval à remporter

Le livre Vaincre en mer au XXIe siècle : La tactique au cinquième âge du combat naval des officiers Lavernhe et Corman se veut un manuel référentiel pour officiers de marine. Par son ampleur, il s’apparente à l’encyclopédique Tactique théorique du général Michel Yakovleff, référence majeure de l’armée de terre française. Les auteurs s’appuient largement sur l’histoire militaire, ponctuant leur propos de nombreux exemples historiques touchant à différentes batailles, de la guerre d’indépendance américaine aux conflits mondiaux, en passant par la guerre franco-thaïlandaise de 1940-41, la guerre du Kippour en 1973 et la guerre des Malouines en 1982.

Ils développent plusieurs arguments structurants, notamment en distinguant cinq “âges” de la guerre navale : voile, canon, aviation, missiles, et robotisation – ce dernier correspondant à l’époque actuelle. Si certains changements sont réels, leur intérêt principal porte sur ce qui demeure constant. Ils revendiquent leur affiliation à l’école historique (school historique) de la pensée navale, incarnée par Alfred Thayer Mahan, Julian Corbett et Raoul Castex, en opposition à l’école matérielle (school matérielle).

L’école matérielle considère les nouvelles technologies comme révolutionnant fondamentalement la guerre navale, rejetant l’enseignement historique. Ainsi, la « Jeune École » française de la fin du XIXe siècle, largement moquée par Lavernhe et Corman, affirmait que torpilles et artillerie rendaient obsolètes les grands navires et leurs tactiques, proposant d’investir dans des unités plus petites, rapides et peu coûteuses. L’histoire a démontré que ces navires étaient adaptés à la défense côtière, mais inefficaces pour la haute mer et les combats de flotte.

En choisissant cette école historique, les auteurs réaffirment la permanence des principes de la guerre, insensibles aux innovations technologiques. Ils suivent ainsi la lignée du maréchal Ferdinand Foch, pilier de la stratégie militaire française, et de Castex, figure tutélaire de la pensée navale hexagonale.

Lavernhe et Corman s’efforcent ensuite de définir ce qui caractérise spécifiquement la guerre navale. Selon eux, trois traits constants la définissent : la rapidité, la destructivité et le caractère décisif des engagements. Les batailles navales, une fois engagées, durent rarement plus que quelques heures, souvent seulement quelques minutes, et infligent des pertes massives. Le résultat s’obtient par l’attrition, chaque camp cherchant à couler les navires adverses. La montée en puissance technique a certes réduit le nombre d’équipages présents à bord, mais n’a pas changé ces caractéristiques fondamentales. Les combats sont décisifs dans la mesure où les dommages infligés neutralisent les navires, les forçant au retrait ou à la réparation sans retour possible en cours de bataille.

De ce constat découle une autre vérité essentielle : dans la guerre navale, l’avantage revient souvent à celui qui tire le premier, si ce tir est efficace. Il s’agit donc de porter un premier coup décisif. Cette réalité s’est renforcée avec la fragilité des navires modernes et la puissance dévastatrice des missiles anti-navires. La vitesse, la capacité de repérage et de tir précis avant que l’adversaire ne puisse réagir sont donc capitales.

Ce point souligne indirectement les faiblesses de la Royal Navy, critiquée notamment pour son absence d’avions de détection précoce embarqués fixes équivalents aux E-2 américains et français, un handicap sérieux pour la projection et la défense navale.

Les auteurs s’attardent ensuite sur la tension entre dispersion et concentration des forces. La dispersion est nécessaire pour la reconnaissance et la dissimulation, mais exige des systèmes de commandement et de contrôle solides pour coordonner les unités éloignées. La concentration des effets est aussi indispensable : les navires opèrent idéalement en complémentarité. Leur exemple de la guerre des Malouines illustre l’apprentissage par la Royal Navy de faire fonctionner conjointement deux types de frégates équipées de missiles adaptés à des menaces à distance et proches. Cela démontre clairement les limites de la dispersion.

L’art du commandement : audace et subsidiarité

Qu’il s’agisse de forces dispersées ou concentrées, Lavernhe et Corman insistent sur l’importance d’une culture de “mission command”, que l’on traduit aussi par “commandement par intention” et “subsidiarité”. Ce concept, hérité de la tradition militaire française depuis Foch, vise à conférer aux subordonnés la compréhension de l’intention du commandant tout en leur laissant la liberté d’adapter leurs actions pour la réaliser. Ainsi, le besoin de systèmes robustes de commandement ne doit pas aboutir à une centralisation excessive empêchant l’initiative locale. L’équilibre entre centralisation et décentralisation est crucial. Pour les auteurs, la décentralisation favorise la réactivité et la capacité d’improviser, deux qualités indispensables face aux incertitudes du combat.

C’est ici que Vaincre en mer se démarque de la littérature sur la guerre informatisée, avec une position typiquement française. Malgré l’omniprésence et la rapidité de la communication numérique, des flux massifs de données, de l’intelligence artificielle et des systèmes robotisés qui, selon les auteurs, marquent la nouvelle ère navale, le commandant humain reste la clé de la victoire.

Le livre déploie une véritable ode aux vertus du commandant dont l’intuition, la créativité et le jugement, nourris par l’étude de la doctrine et de l’histoire navale, surpassent tout. La technologie, plutôt que de remplacer l’homme, renforce son importance. “Si le rôle du commandant est décisif, c’est notamment parce qu’il lui revient de traduire dans la réalité la construction tactique théorique. » Cette prise de décision échappe à la rationalité stricte, l’incertitude du combat rendant le rôle intellectuel primordial. Les auteurs reprennent Castex et la notion napoléonienne de la “part divine” du commandement, illustrée par un “coup d’œil” instinctif aigu, fruit d’expérience et de réflexion. Ils insistent aussi sur l’audace, qualité des chefs capables de saisir rapidement l’initiative et d’agir avec détermination.

Cette valorisation de l’audace et de l’initiative est une constante dans la pensée militaire française. Foch affirmait d’ailleurs qu’“il n’y a qu’une seule faute infâme : l’inaction.” Les publications militaires contemporaines françaises continuent de promouvoir la décision rapide, même risquée, plutôt que la paralysie. L’objectif est un commandant agile, guidé par l’intuition et soutenu par la subsidiarité. Le manuel tactique FT-02 de l’armée de terre française de 2008 résume cette philosophie : “C’est l’audace reposant sur la subsidiarité qui permet de saisir les occasions.”

Selon Lavernhe et Corman, la présence humaine dans la chaîne décisionnelle facilite la rapidité : les humains capables de comprendre rapidement la situation ont un avantage certain sur les machines. Dans un contexte où le commandant doit répondre en quelques minutes, voire secondes, à des menaces multiples sur plusieurs domaines, il doit savoir orchestrer efficacement différentes capacités. Leur plaidoyer s’apparente presque à une vision romantique du leadership militaire.

Quelques réserves

Le principal point faible du livre est sa relative discrétion sur la signification concrète de “l’âge robotique” qu’il annonce. Les auteurs semblent éviter une analyse approfondie de ce que cette évolution technologique implique par rapport à l’ère des missiles. Leur prudence peut s’expliquer par une volonté de ne pas accorder trop d’importance à ces technologies.

Ils citent ainsi Castex, qui se méfiait des modes successives et jugées superficielles, encourageant plutôt une doctrine forte et flexible. Par ailleurs, Lavernhe et Corman abordent peu l’impact de la surveillance satellitaire, qui rend les mers plus transparentes et remet en cause certaines notions tactiques comme celle de la dispersion. Cette transparence pourrait bien rendre obsolètes les postulats de Mahan, Corbett et Castex.

De même, le développement des drones navals, récemment mis en lumière par le conflit en Ukraine, n’est que peu traité, même si leur importance stratégique paraît évidente et pourrait réanimer certains principes de la “Jeune École” sur le plan tactique. Les auteurs, ayant écrit avant d’en mesurer toutes les conséquences, anticipent néanmoins que de futures éditions intégreront ces évolutions.

Le mouvement vers la numérisation accrue, la multiplication des capteurs et des drones expose les marines au défi d’automatiser autant que possible les processus de détection, d’identification, de traitement des menaces électroniques ou cybernétiques, et d’engagement des ressources variées. Ces capacités devront composer avec des menaces sur plusieurs vecteurs, incluant des drones sur ou sous l’eau. L’utilisation croissante de robots militaires s’explique aussi par la nécessité économique et politique de pallier l’absence de masse des armées modernes, comme l’a récemment illustré le conflit en Ukraine.

En effet, alors que la Royal Navy affrontait autrefois seulement quelques avions argentins armés d’un missile anti-navire, les futurs combats impliqueront des espaces aériens densément peuplés d’appareils pilotés ou télépilotés, capables d’attaquer simultanément sur plusieurs fronts. La prise de décision en quelques secondes, face à ces multiples menaces mouvantes et la priorité des cibles, dépasse largement les capacités humaines et nécessitera un recours massif à l’automatisation. Une flotte plus automatisée sera sans doute plus réactive.

Lavernhe et Corman en sont conscients, mais réservent toutefois un rôle prépondérant au “man-in-the-loop” (homme dans la boucle). Leur position peut être perçue comme la défense d’une profession – les commandants – qui redoute d’être supplantée par l’intelligence artificielle, à l’instar des pilotes de chasse face aux drones de combat. Leur ouvrage pourrait constituer un dernier plaidoyer pour préserver un rôle humain jugé bientôt obsolète.

Pour l’instant, la maturité des technologies reste limitée et les décideurs humains demeurent indispensables, malgré l’enthousiasme officiel et les promesses des industriels sur la mise en œuvre effective du commandement intégré multi-domaines. Lavernhe et Corman rappellent à juste titre l’importance durable de l’art du commandement et la qualité du leadership, qui resteront des facteurs clés pour le futur proche de la guerre navale.