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Dans un acte mêlant diplomatie discrète et pragmatisme, la Royal Air Force d’Oman a accepté de transférer plus de 20 de ses chasseurs-bombardiers SEPECAT Jaguar retirés du service à l’Inde. Ces appareils seront démontés pour fournir des pièces détachées indispensables à une force aérienne indienne vieillissante. Annoncé le 6 décembre 2025, ce transfert qualifié de « bénédiction fraternelle » par les milieux de la défense indiens intervient alors que l’Indian Air Force (IAF) tente de maintenir ses six escadrons de Jaguar dans un contexte de réduction de sa flotte de combat et de pressions géopolitiques croissantes. Si le démontage de ces avions n’a pas le faste de l’arrivée d’un nouvel escadron, il souligne une réalité fondamentale : à l’ère des sanctions, des ruptures d’approvisionnement et des retards dans la production locale, même les carcasses d’anciens appareils peuvent contribuer à assurer la défense aérienne.

Les Jaguar omanais, entrés en service dans les années 1970 et totalement retirés depuis 2014, constituent le dernier stock majeur d’appareils disponibles à l’étranger pour l’Inde. Les lignes de production ayant été fermées depuis des décennies par les constructeurs originaux Breguet (France) et British Aerospace (Royaume-Uni), l’IAF a longtemps eu recours à ce type d’opération de « récupération » pour prolonger la durée de vie de sa flotte. Parmi les précédents, on compte 31 avions provenant de France en 2018 ainsi que des lots plus modestes en provenance du Royaume-Uni et d’Oman lui-même. Ce dernier transfert, qui pourrait inclure des moteurs, de l’avionique et des composants structurels, devrait permettre d’étendre de plusieurs années la durée de vie opérationnelle des 115 Jaguar restants en Inde, offrant un répit précieux avant l’arrivée de remplaçants.

Surnommé avec affection « Shamsher » (épée de la justice) dans l’IAF, le Jaguar s’est imposé comme la plateforme de frappe profonde de référence en Inde depuis l’arrivée de la première livraison à Jamnagar en juillet 1979. Né d’une collaboration entre la Grande-Bretagne et la France pendant la guerre froide, ce biréacteur a été conçu pour les missions à basse altitude : il vole à 1 100 km/h au ras du sol tout en déployant avec précision des bombes guidées laser ou des missiles antinavires Harpoon. L’Inde, qui a commandé 160 exemplaires (40 importés, 120 produits sous licence par Hindustan Aeronautics Limited), a su contourner les critiques initiales liées à la faible puissance de ses moteurs Adour pour faire de ce jet un pilier de sa force aérienne.

Le Jaguar a acquis un palmarès opérationnel marqué par plusieurs conflits. Lors de la guerre de Kargil en 1999, les Jaguars du 5e escadron (« Tuskers ») ont affronté les menaces sol-air pour frapper les lignes d’approvisionnement pakistanaises dans l’Himalaya, effectuant plus de 1 500 sorties sans subir de pertes. Plus récemment, en mai 2025, lors de l’opération Sindoor contre le Pakistan, les Jaguar modernisés au standard DARIN-III du 14e escadron (« Bulls ») ont lancé des missiles supersoniques Rampage sur des bases ennemies, contribuant à un bilan parfait de 11 frappes réussies. Les Jaguar maritimes du 6e escadron (« Dragons ») basés à Jamnagar restent prêts pour des missions antinavires dans la mer d’Oman, utilisant leurs radars Agave pour détecter les navires intrus. Alors que d’autres opérateurs dans le monde tels que la Royal Air Force (retrait en 2007), l’Armée de l’air française (2005), l’Équateur (années 2000) et le Nigeria (fin des années 2010) ont mis fin à leur utilisation, les six escadrons indiens répartis sur Ambala, Gorakhpur, Jamnagar, Bhuj et Suratgarh conservent la charge unique au monde, avec un taux de disponibilité d’environ 72 % malgré l’ancienneté des appareils.

Les modernisations ont permis de prolonger la vie utile du Jaguar. Le programme DARIN (Digital Attack Ranging Inertial Navigation), déployé depuis les années 1990, a équipé 60 appareils de radars AESA EL/M-2052 d’Israel Aerospace Industries, de missiles air-air ASRAAM et de systèmes de guerre électronique. Une tentative avortée en 2019 de modernisation des moteurs avec les turbofans Honeywell F-125IN, abandonnée pour des raisons budgétaires, a laissé la flotte dépendante des moteurs Adour Mk811 vieillissants, désormais sujets à des pertes de poussée et à des coûts de maintenance élevés. Malgré cela, le Jaguar bénéficie d’un excellent bilan de sécurité : moins de 20 accidents en 45 ans, preuve de la robustesse de sa conception et de la qualité de la formation des pilotes, surpassant même certains appareils comme le MiG-21.

Si ce transfert peut sembler peu spectaculaire, son utilité est indéniable. Les 24 Jaguar d’Oman, acquis en deux vagues (1977 et 1980), représentent un véritable atout face à l’épuisement des stocks mondiaux de pièces détachées. Les premiers Jaguar indiens avaient été acheminés depuis Warton (Royaume-Uni) en traversant Oman lui-même, peu de temps après la signature du contrat en 1979. Quarante-six ans plus tard, la corrosion, la fatigue structurelle et l’obsolescence rendent la maintenance complexe. Chaque escadron déploie entre 18 et 20 avions, mais seulement environ 83 sont opérationnels à un instant donné. Les pénuries de pièces détachées limitent fortement la disponibilité. Le démontage des Jaguar omanais pourrait fournir des milliers de pièces de rechange – longerons d’ailes, vérins hydrauliques, sièges éjectables – réduisant significativement les coûts d’importation et les délais de remise en état dans les ateliers de maintenance de HAL à Nashik.

Ce n’est pas un geste de charité, mais un échange mutuellement bénéfique. Oman, allié fidèle de l’Inde depuis les années 1970, partage avec elle des exercices conjoints comme Eastern Bridge et des liens étroits en matière de sécurité maritime dans la région de l’océan Indien. Ce transfert rappelle des initiatives similaires, telles que le don de 31 Jaguar par la France en 2018 (lié au contrat Rafale estimé à 59 000 crores de roupies) et la vente à prix symbolique par le Royaume-Uni de deux avions d’entraînement pour 2,8 crores de roupies. Pour l’Inde, cette opération vise notamment à soulager la vulnérabilité liée aux moteurs. Les livraisons de Rolls-Royce ponctuelles contraignent HAL à privilégier le cannibalisme des moteurs et de l’avionique, permettant de maintenir les escadrons en activité jusqu’en 2035.

Le contexte général est cependant préoccupant. En décembre 2025, l’IAF compte environ 30 à 31 escadrons de chasse, alors que le nombre autorisé est de 42 – un effectif suffisant pour la guerre de 1965 entre Inde et Pakistan, mais notoirement insuffisant face aux menaces actuelles : plus de 2 000 appareils côté chinois et des avions modernes JF-17 et J-10C pour le Pakistan. Le retrait programmé des MiG-21 d’ici la fin 2025 fera tomber cette force à 29 escadrons, accentuant un déficit créé par des retraits plus rapides que les inductions : MiG-23 et MiG-27 dans les années 2000 et bientôt le Jaguar. Le calendrier de retrait est clair : 60 Jaguar anciens standards DARIN-I/II entre 2028 et 2031, suivis des MiG-29UPG vers 2036-2037, tandis que les Jaguar DARIN-III et Mirage-2000H devraient rester en service au-delà de 2035. Cette situation pourrait entraîner un déficit de 15 escadrons d’ici 2030 si les programmes de remplacement accusent du retard.

Combler ce vide exige donc une réponse urgente. Les deux escadrons de Rafale (36 appareils) en service depuis 2016 ont déjà démontré leur efficacité lors de l’opération Sindoor, ce qui a ouvert la voie à des discussions sur une commande supplémentaire de 114 avions dans le cadre du programme Multi-Role Aircraft, avec un fort contenu local via HAL. Toutefois, le véritable espoir réside dans la production nationale : plus de 200 HAL Tejas Mk1/Mk1A sont commandés, avec des livraisons échelonnées à partir de mars 2025 malgré des difficultés liées aux moteurs General Electric F404. Le Tejas Mk2, avion delta de 4,5e génération avec radar AESA et capacité d’emport accrue, vise à remplacer les Jaguar, avec un premier vol prévu en 2027 et une mise en service autour de 2032. Plus ambitieux encore, l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) représente la promesse indienne d’un chasseur furtif de 5e génération, prévu pour 2035, combinant discrétion et guerre en réseau.