En avril dernier, l’Iran a lancé des centaines de drones et de missiles sur Israël — une attaque qui pourrait avoir été délibérément conçue pour échouer.
Cette action, plus spectaculaire que destructrice, révèle une nouvelle étape dans l’escalade des conflits, où certains États peuvent simuler une guerre sans en subir les conséquences traditionnelles. Il s’agit d’une agression performative — une sorte de jeu d’auto-tamponneuses dans un monde longtemps dominé par le jeu plus risqué du « chicken » (jeu du poulet). Caractérisée par des frappes à dégâts limités qui exploitent les systèmes de défense aérienne sophistiqués du défenseur et destinées à éviter l’escalade, cette forme de confrontation remet en cause les stratégies classiques de dissuasion. Combattre de manière symbolique, protégée par des défenses efficaces, présente un dilemme inédit pour un État plus puissant face à un adversaire plus faible.
Pour déterminer comment répondre à ce nouvel échelon d’escalade, il faut d’abord définir le défi et distinguer l’agression performative d’autres types d’attaque. Les frappes variées de l’Iran contre Israël ces deux dernières années illustrent ces différences dans la pratique. Il convient ensuite d’affronter les limites de la dissuasion traditionnelle — qu’elle soit par le déni ou la punition — dans ce paradigme émergent. Enfin, il est essentiel de comprendre si l’agression performative constitue un événement isolé ou un jeu répété, car cela modifie profondément la manière d’évaluer son efficacité et d’élaborer des politiques de défense. Il n’existe pas de « solution » simple à cette forme d’agression, de même que la dissuasion n’offre jamais de réponses fixes. Mais savoir dans quel jeu on se trouve est indispensable pour bâtir une stratégie durable.
Deux dynamiques opposées
Les frappes performatives ont une intention déescalatoire, mais elles diffèrent qualitativement du modèle plus familier dit « escalader pour désescalader ». Cette distinction s’explique par la différence entre le jeu du poulet et celui des auto-tamponneuses. Dans le jeu du poulet, les protagonistes savent qu’ils prennent des risques importants, le vainqueur étant celui qui accepte le plus de dangers, avec à la clé prestige, dissuasion intra-conflit, domination de l’escalade et contrôle du tempo du conflit. Mais le revers est lourd : risque de guerre et d’une escalade incontrôlée. Dans le jeu des auto-tamponneuses, aucun des deux ne prévoit de subir des dommages graves, ce qui encourage au moins un joueur à tester les limites. Les gains potentiels sont alors symboliques — victoire d’image, sortie honorifique — et les risques d’escalade réduits à condition que les défenses tiennent. L’Iran fournit un cas d’étude pertinent pour différencier ces deux logiques en pratique.
Le 13 avril 2024, l’Iran a lancé une frappe hétérogène, combinant drones et missiles contre Israël. L’attaque s’est ouverte sur un envoi de drones suicide à sens unique, lents, qui nécessitaient plusieurs heures avant d’être suivis par des missiles de croisière plus rapides et des missiles balistiques.
Quatorze mois plus tard, en juin 2025, l’Iran a mené une salve plus petite de missiles balistiques contre la base aérienne d’Al Udeid, au Qatar, principale plateforme avancée de l’US Air Force. Dans les deux opérations, presque tous les engins ont été interceptés, sans dégâts militaires ou civils majeurs ni victimes. Ces attaques avaient été annoncées à l’avance, assurant une certaine prévisibilité au défenseur.
En comparaison, le 1er octobre 2024, l’Iran a lancé quelque 200 missiles balistiques contre Israël. Bien que ciblant principalement des sites militaires, cette attaque a fait deux morts et causé des dégâts estimés à plusieurs dizaines de millions de dollars, notamment dans les infrastructures. De même, durant la guerre de 12 jours, les salves iraniennes ont tué plus de deux dizaines de civils et blessé plusieurs milliers, touchant des infrastructures critiques comme une centrale électrique ou une raffinerie.
En résumé : mêmes acteurs, armements similaires, résultats divergents. La clé tient dans l’émergence d’une nouvelle marche dans l’escalade, entre crise « classique » et guerre conventionnelle : des frappes performatives, à visée déescalatoire. Contrairement aux attaques « performatives » traditionnelles, qui s’appuient sur un effet médiatique post-opérationnel, ce nouveau type mise presque à l’inverse sur l’absence de destruction.
L’agression performative repose sur plusieurs facteurs : la qualité des systèmes intégrés de défense antimissile et anti-aérienne du défenseur, des signaux clairs prévenant l’attaque, et souvent la lenteur des drones suicide, permettant de maximiser la portée symbolique tout en évitant de provoquer une escalade majeure. Elle partage toutefois certains aspects avec ces attaques récentes qualifiées de performatives, notamment l’importance de la perception de l’audience.
Les frappes iraniennes d’octobre 2024 et de la guerre de 12 jours s’apparentent à un jeu du poulet. Celles d’avril 2024 et contre Al Udeid en sont des auto-tamponneuses. Le problème, c’est que les intentions restent souvent floues, rendant difficile l’identification du type de jeu engagé. Les auto-tamponneuses peuvent ainsi se déguiser en « poulet scénarisé » : l’attaquant affiche publiquement un pari risqué mais se prémunit en privé grâce aux défenses du défenseur. L’asymétrie d’information est un facteur clé : l’attaquant sait qu’il joue à un jeu à faible risque, ce que le défenseur ne perçoit pas toujours.
Dissuasion ambiguë
Le risque de mésestimation demeure : un missile pouvant échapper aux défenses et causer des dégâts substantiels, ou un défenseur ayant une tolérance élevée à l’escalade. Mais une question plus subtile se pose sur la dynamique de dissuasion imposée par ce nouvel échelon : les États-Unis et leurs alliés sont-ils politiquement ou stratégiquement vulnérables à cette forme de coercition basée sur des signaux symboliques ?
Cette interrogation revient à se demander si ces affrontements sont des jeux répétés ou des événements uniques. Dans le second cas, l’Iran tire un bénéfice de communication interne et auprès de ses alliés en lançant des frappes à faible coût et fort message. Israël doit alors choisir : accepter la provocation, riposter limitativement, ou escalader. Si Israël opte pour l’une des deux premières options, l’Iran a gagné la partie. Une escalade israélienne durable lui ferait perdre le jeu. Le scénario devient cependant plus complexe en cas de confrontation répétitive.
Dans un contexte itératif, l’Iran dispose d’un avantage : il peut lancer des frappes contre un défenseur sophistiqué, voir ses missiles interceptés sans perdre la face. Le régime contrôle le récit interne et peut attribuer à l’Occident ou aux monarchies arabes la responsabilité du soutien à Israël. Pour les États-Unis et leurs alliés, le défi est différent : les attentes de performance sont plus élevées, le contrôle narratif moindre, et aucun tiers sur qui rejeter la faute. Cette asymétrie implique que les systèmes perfectionnés de défense, combinés à des drones bon marché, donnent un avantage à l’attaquant en matière de signalement symbolique, au détriment des puissances occidentales. Cette situation complique d’autant plus les stratégies de dissuasion par le déni, qui peuvent créer des conditions favorables à une agression performative à faible échelle. Une défense trop efficace peut réduire l’effet dissuasif de la punition, dont la riposte serait jugée disproportionnée, incitant ainsi l’attaquant à privilégier l’impact symbolique destiné à ses audiences domestiques ou tierces plutôt qu’aux effets matériels.
Cependant, un trop grand nombre de frappes performatives risque d’amener le défenseur à croire que l’adversaire ne peut réellement jouer au « poulet » et se limite à des auto-tamponneuses, entraînant un risque de maladie morale : l’adversaire provoque l’escalade par la maladresse perçue de ses capacités, tandis que ses gains marginaux diminuent. Les réactions analystiques et politiques après les frappes iraniennes qualifiées de performatives — la première grande salve et celle contre la base US — n’ont justement pas fait consensus sur l’idée que ces attaques étaient destinées à échouer. Ce flou peut, à long terme, affaiblir la position de l’attaquant et renforcer ceux qui exigent des réponses plus fermes.
Enjeux et perspectives
La qualité des défenses aériennes et la lenteur des drones suicide offrent à certains acteurs une marge de manœuvre pour des gestes offensifs essentiellement théâtraux, non létaux. La conjonction de défenses modernes et d’armements de précision à faible coût crée un échelon intermédiaire d’escalade où l’on peut agiter la menace de la guerre sans en payer le prix traditionnel. La manière dont cette dynamique tactique influencera les stratégies et politiques américaines reste un sujet important et encore peu étudié dans le contexte de la prolifération des drones.
L’agression performative brouille la frontière entre la coercition et la mise en scène. La gérer demandera des stratégies de dissuasion qui punissent l’intention, pas seulement l’impact. Mais appliquer ce principe pose de nombreux paradoxes.
Une option consisterait à établir une politique déclaratoire contraignante sur l’agression performative, faisant peser le risque sur l’adversaire en augmentant le coût attendu quelle que soit l’issue de la frappe. Cela pourrait passer par des déclencheurs d’escalade préalablement annoncés, qui imposeraient des punitions automatiques — une forme de dissuasion par la punition. Toutefois, ces approches prescriptives réduisent la marge de manœuvre des décideurs, qui risquent une crise de crédibilité en cas de non-respect. Elles peuvent aussi révéler clairement les seuils à éviter par l’adversaire pour ne pas déclencher une riposte coûteuse.
Une autre voie serait une politique de réponses ambiguës, ménageant des issues potentielles et insufflant le doute pour imposer un déni indirect. Cette option comporte aussi ses risques, car elle peut encourager l’adversaire à évoluer sous un seuil de réaction non précisé.
Ces questions fondamentales de théorie de la dissuasion prennent une nouvelle dimension sur ce nouvel échelon de l’escalade.
Il est clair que tous les conflits ne suivront pas le motif de l’agression performative. Même pour l’Iran, on observe deux modèles coexistant récemment : le jeu du poulet et celui des auto-tamponneuses. Pourtant, le risque de frappes à faible impact mais à fort message reste élevé avec la combinaison de drones et missiles bon marché et de défenses sophistiquées. Dans ce contexte, les États-Unis et leurs alliés devront peut-être s’habituer à combattre de manière symbolique, protégés par des défenses performantes, ce qui aura des conséquences sur la pondération des réponses jugées proportionnées aux provocations. Idéalement, ils trouveront une voie médiane pour dissuader l’opportunisme né de l’asymétrie offense-défense, évitant ainsi le paradoxe d’une défense antimissile moderne qui, en étant perçue comme infranchissable, rendrait le conflit plus tentant. Le défi pour les stratèges et décideurs n’est donc pas seulement de prévenir les dégâts des attaques par drones et missiles, mais d’interdire aux adversaires de se servir de la retenue même comme arme, après une agression performative.
Joshua Tallis, Ph.D., est chercheur principal au Center for Naval Analyses et auteur de The War for Muddy Waters: Pirates, Terrorists, Traffickers, and Maritime Insecurity.