La guerre mécanisée n’est pas morte. Depuis que l’armée ukrainienne et les volontaires ont repoussé l’assaut russe sur Kiev en 2022, de nombreux experts débattent de sa pertinence. Le débat tend souvent à se focaliser sur des technologies ou systèmes d’armes spécifiques, oubliant la perspective globale.

Le front en Ukraine rappelle par endroits la Première Guerre mondiale, mais avec des technologies avancées qui limitent les attaques mécanisées. Parfois, ces technologies créent des fenêtres d’opportunité permettant d’enclencher des attaques mécanisées. Des fenêtres plus grandes mènent à des percées décisives, des fenêtres plus petites à des impasses suicidaires.

Nous adoptons une approche différente et tirons des conclusions divergentes sur la guerre mécanisée offensive, fondées en partie sur notre expérience de combat en Irak en 2003 et sur deux décennies à piloter d’importants projets de modernisation de l’armée américaine.

À partir des données et analyses issues de la guerre russo-ukrainienne depuis 2022, nous déterminons où et comment les forces mécanisées peuvent rester décisives dans des conditions modernes. Notre thèse principale est que les armées futures doivent être capables de créer et contrôler ces fenêtres pour des attaques mécanisées – un enseignement tiré de travaux et des leçons opérationnelles de l’Armée américaine.

Les conditions actuelles du champ de bataille imposent des limites structurelles à la guerre mécanisée. Ces limites ne sont plus des obstacles temporaires, elles rendent la guerre mécanisée conditionnelle, non obsolète. La vraie question n’est plus de savoir si elle fonctionne encore, mais si les campagnes futures peuvent réellement générer, protéger et exploiter les rares conditions dans lesquelles elle réussit. Nous examinons donc quand et pourquoi les forces mécanisées échouent, tout en proposant de nouvelles perspectives. Enfin, nous proposons des recommandations pour que l’armée américaine prépare ses hommes, ses procédures et ses technologies à la prochaine grande guerre. Un mauvais diagnostic pourrait mener à concevoir des forces inadaptées aux conflits à venir.

Fenêtres d’opportunité pour les attaques mécanisées

En 2003, la 3e division d’infanterie de l’armée américaine a mené une attaque mécanisée de 560 kilomètres de Koweït à Bagdad, renversant le régime irakien en 21 jours. Ce succès reposait sur des conditions extrêmement favorables : avantage technologique écrasant, maîtrise totale de l’espace aérien, renseignement et surveillance clairs, ainsi que des lignes de ravitaillement fiables. La plupart de ces avantages ont disparu aujourd’hui.

Le champ de bataille est devenu bien plus complexe. Les attaques électroniques contre les communications et capteurs, autrefois limitées, sont désormais fréquentes et peuvent perturber les opérations autant que les menaces terrestres, aériennes ou maritimes. De grandes forces blindées restent efficaces, mais leur emploi exige désormais davantage de préparation, coordination et temps comparé à l’Irak. Ce type de campagne n’est plus un modèle reproductible. Les opérations futures dépendront plutôt de percées courtes et intenses, coordonnées finement pour surmonter des adversaires équivalents et des champs de bataille fortement contestés.

Les leçons venues d’Ukraine montrent que les forces mécanisées pâtissent lorsque leurs commandants ne dominent pas par la puissance de feu, le renseignement et la guerre électronique. Un rapport de 2022 notait que la surveillance accrue de l’ennemi et les frappes de précision raccourcissent le temps décisionnel de l’attaquant et compliquent la concentration des forces. Mais il soulignait aussi que lorsque l’attaquant crée de brèves fenêtres de déception, surprise, isolement, domination à la puissance de feu et coordination combinée des armes, les percées mécanisées restent possibles. Des enseignements tirés de l’offensive ukrainienne avortée de l’été 2023 insistent sur la nécessité de perturber la surveillance adverse, synchroniser la guerre électronique, utiliser fumées et tromperies, et franchir rapidement les obstacles en temps voulu. Une analyse récente pour 2025 confirme l’importance de l’autonomie, de la domination informationnelle, de la guerre électronique, de la logistique contestée et de l’évolution de la défense aérienne pour la manœuvre.

En Ukraine, la réussite dépend de fenêtres très courtes en temps et en espace. Depuis 2022, ces fenêtres sont trop brèves et réduites pour que chaque camp puisse réaliser des percées durables majeures. Aucun n’a la maîtrise aérienne et les deux peuvent se cibler avec efficacité similaire. Les drones, munitions en vol stationnaire et tirs de précision ont révélé les vulnérabilités des forces mécanisées. Dans ces conditions, les attaques massives de blindés sont extrêmement coûteuses et difficiles à exploiter. Les véhicules blindés atteignent rarement les premières lignes, et encore moins percent les défenses ennemies.

L’offensive ukrainienne ratée en 2023 a illustré ce constat. Les forces russes disposaient de défenses superposées et robustes, avec la capacité de détecter les mouvements ukrainiens. L’effet de surprise opérationnelle n’a pas été obtenu. En revanche, le succès ukrainien temporaire dans la région de Koursk s’est produit après avoir identifié une faiblesse et temporairement aveuglé la surveillance et les communications russes. Cette réussite reste cependant une exception : la transparence du champ de bataille rend la surprise et l’exploitation rapide quasiment impossibles, sauf rares cas. Le succès dépend donc moins des formations mécanisées en elles-mêmes que de la capacité à créer et exploiter rapidement ces rares fenêtres par la tromperie, la perturbation et un soutien concentré. Ces opportunités seront probablement encore plus limitées, plus courtes et localisées dans les conflits futurs. La charge passe désormais de la dissimulation des forces à la dissimulation de l’intention, favorisant des forces conçues pour une concentration ponctuelle plus que pour une campagne blindée prolongée.

Les armées consacrent la majeure partie de leur temps à la défense, mais l’action offensive est nécessaire pour conclure un conflit. La crédibilité et la capacité de dissuasion de l’Armée américaine dans les futures guerres terrestres s’effondreront si elle perd sa capacité à mener des attaques pour saisir et tenir le terrain. Il est donc essentiel d’extraire désormais les bonnes leçons pour orienter les ressources et investissements et préserver la guerre mécanisée pour les générations à venir.

Préparer la prochaine guerre

L’Armée américaine doit tirer des enseignements du conflit russo-ukrainien, mais en sachant les appliquer avec discernement à sa stratégie d’investissement, sa formation, sa structure et ses doctrines futures.

Premièrement, un meilleur équilibre des investissements est nécessaire. Actuellement, la majorité du budget est allouée à la modernisation des chars et autres plateformes traditionnelles, tandis que les systèmes sans pilote et la guerre électronique restent sous-dotés. Les forces mécanisées ont confirmé leur importance dans les guerres passées, elles doivent donc évoluer – mais pas isolément. Les améliorations comme une meilleure protection, une visibilité réduite face aux capteurs et une meilleure synergie avec les systèmes sans pilote sont importantes. Cependant, les occasions d’attaques blindées massives se réduisent. Pour maintenir la pertinence, il faut passer de la perfection des plateformes à la capacité de déployer de courtes rafales de puissance écrasante au bon moment. Cela implique d’investir dans des technologies créant et contrôlant ces fenêtres éphémères par la tromperie, la guerre électronique et une coordination rapide.

L’investissement dans les systèmes sans pilote et la guerre électronique, en particulier combinés à l’intelligence artificielle et aux technologies d’information avancées, peut multiplier l’efficacité des attaques mécanisées. Les systèmes de commandement assistés par IA traitent rapidement les données issues de drones, satellites et capteurs afin d’identifier des cibles, prévoir les mouvements ennemis et proposer des actions en quelques secondes. Cela donne un avantage majeur dans la prise de décision. Les systèmes sans pilote favorisent la surprise, la tromperie et peuvent accomplir les missions les plus risquées, comme le déminage ou le franchissement d’obstacles sous feu. L’Armée devrait aussi privilégier les drones à vue directe (FPV) capables de voler sur de plus grandes distances, avec une meilleure résilience au brouillage et des capacités de frappe puissantes. Pour exemple, renoncer à une mise à niveau d’un véhicule majeur pourrait financer des milliers de ces drones. Ces investissements rendraient les forces mécanisées futures plus rapides, précises et difficiles à contrer. Certains redoutent que cela affaiblisse l’armée dans les conflits longs, ce qui est un point légitime, mais bâtir pour un grand assaut blindé qui ne survient jamais est un risque encore plus grand.

Deuxièmement, la capacité d’adaptation et d’innovation déterminera qui imposera le rythme des conflits futurs et pourra créer des ouvertures pour les attaques mécanisées. Celui qui intègre rapidement les nouvelles technologies aura l’avantage. Par exemple, l’Ukraine a développé une immense industrie locale de drones avec des centaines de fabricants produisant des millions de drones pour la reconnaissance, les frappes de précision et la guerre électronique. Ce qui importe, c’est la rapidité : les forces ukrainiennes modifient en quelques jours logiciels et matériels pour contrer le brouillage russe, ce qui leur a permis de créer une fenêtre pour une attaque mécanisée en neutralisant l’artillerie et en perturbant profondément les unités adverses.

Les réformes des processus d’acquisition militaire sont essentielles pour réussir sur les futurs champs de bataille. L’Armée doit accélérer les livraisons, assouplir les exigences et offrir une flexibilité budgétaire pour éviter de perdre du temps sur des matériels inadaptés. Il faut admettre qu’il n’existe aucune solution parfaite pour tous les conflits des prochaines décennies. Cette quête a causé retards, surcoûts et équipements mal adaptés aux missions. Il faut privilégier des conceptions modulaires que les soldats peuvent rapidement adapter sur le terrain. Plutôt que rechercher la perfection, il faut des plateformes configurables selon les situations. Il faut aussi que les soldats aient les moyens de modifier matériel et logiciel selon les besoins. Le « droit à la réparation » devrait permettre non seulement de réparer, mais d’adapter les équipements. Le prochain budget de défense devra intégrer ce besoin, face aux intérêts de la haute industrie à protéger la propriété intellectuelle.

Troisièmement, l’Armée doit mieux se préparer aux attaques mécanisées. La technologie seule ne gagne pas les guerres, ce sont les soldats et les commandants qui l’utilisent efficacement. En développant de nouveaux outils révolutionnaires, il faut aussi adapter l’organisation et les doctrines. Sans cela, la meilleure technologie sera insuffisante. Un rapport sur la guerre russo-ukrainienne souligne que ce sont les hommes et les processus qui doivent s’adapter à la technologie, et non l’inverse. Pourtant, l’Armée hésite parfois à élargir les rôles, structures unitaires et tactiques, même en temps de guerre.

La doctrine ancienne considère la manœuvre comme le mode normal de combat. La doctrine à venir doit la voir comme un acte rare, délibéré, planifié, doté et protégé. La « couverture et dissimulation » dépasse désormais le simple camouflage des véhicules : elle inclut la déception et la protection contre la surveillance ennemie au sol, dans les airs et sur l’ensemble du spectre électromagnétique. La vitesse ne garantit plus le succès. Un mouvement constant peut exposer l’attaquant plutôt que submerger le défenseur. Les attaques mécanisées doivent utiliser la vitesse uniquement lorsque les conditions sont réunies : frapper fort et simultanément sur plusieurs domaines au bon moment, puis se disperser avant la réaction adverse. Il faudra souvent plusieurs frappes plutôt qu’un assaut unique. La structure des forces américaines devra évoluer vers plus de guerre électronique et de renseignement, surveillance et reconnaissance intégrés à des unités mécanisées plus petites et agiles. Le succès ne se fait pas par hasard : l’échec de l’offensive ukrainienne de 2023 a montré ce qui arrive quand les troupes manquent de formation ou peinent avec les nouvelles technologies. En 2003, avant l’invasion de l’Irak, les unités blindées américaines s’entraînaient intensivement au franchissement de défenses et à la prise de terrain – un combat bien plus simple que ceux à venir. La guerre mécanisée future exigera une parfaite maîtrise du combat interarmes sur terre, mer, air, espace et cyber. Un entraînement massif et réaliste est indispensable.

Les unités mécanisées de demain n’auront pas le temps ni la sécurité pour se préparer à découvert comme en 2003. À l’époque, nos répétitions étaient invisibles. Aujourd’hui, elles seraient détectées par des satellites commerciaux, puis perturbées par drones et frappes longue portée. L’alternative pourrait être l’entraînement synthétique avancé. Ces outils accélèrent la préparation et offrent aux soldats et commandants un entraînement réaliste à la demande, dans des environnements protégés des regards ennemis. Des simulations en cloud reliées à des véhicules, armes et équipements réels pourraient remplacer nombre d’exercices live. Elles devront être continuellement mises à jour avec le renseignement le plus récent pour refléter les réalités du champ de bataille. Au-delà de la tactique, ces simulations peuvent aussi tenir compte du facteur humain et des traumatismes liés au combat.

Quatrièmement, la logistique reste décisive. Si la guerre mécanisée dépend de fenêtres étroites et fragiles, la logistique joue un rôle clé dans leur durée d’ouverture. La réussite repose souvent moins sur la résistance ennemie que sur la capacité à acheminer carburant, munitions et systèmes de réparation sous surveillance et attaques constantes. Les offensives mécanisées échouent quand le ravitaillement ne suit pas. Les attaques russes précoces de 2022 se sont effondrées car leurs colonnes ont dépassé leur capacité de ravitaillement. L’Ukraine a rencontré des difficultés comparables en 2023 lorsque ses forces ont percé les défenses, mais ne pouvaient pas avancer faute d’approvisionnement logistique. Pour remédier à cela, l’Armée devrait développer des véhicules plus économes en carburant, la réapprovisionnement autonome, des systèmes modulaires et même l’impression 3D de pièces, tout en formant ses troupes à maintenir leurs forces sous feu.

Conclusion

Imaginez une guerre future où les deux camps disposent de capacités égales en surveillance et guerre électronique. Les décisions devront être prises en quelques minutes, et les opportunités d’attaque dureront rarement plus d’heures. Les forces mécanisées ne gagneront que si elles se déplacent immédiatement, usent de tromperie, et coordonnent leur puissance de feu à une vitesse fulgurante. Cette guerre récompensera les armées capables d’agir en secondes, et non celles qui passent des semaines à planifier.

Certains estiment que la guerre russo-ukrainienne prouve que les forces mécanisées ont perdu leur efficacité. Un champ de bataille saturé de drones et de capteurs pénalise les grandes concentrations blindées, favorise la défense, et rend quasi impossible la surprise. Les drones FPV et les frappes de précision exploitent les faiblesses tandis que l’artillerie reste le principal tueurs. Sans supériorité aérienne, franchir des défenses sous surveillance constante est extrêmement coûteux, comme l’a montré l’offensive ukrainienne de 2023, chaque mètre gagné se payant au prix fort. Ces réalités conduisent certains à affirmer que le char est un vestige dans un monde d’attrition et de détection permanente.

Pourtant, cette conclusion ne colle pas aux faits. La guerre mécanisée est conditionnelle, non obsolète. Elle ne détermine plus à elle seule les campagnes, mais peut toujours produire des résultats décisifs sous des conditions rares et soigneusement orchestrées. Le reconnaître est vital pour ne pas concevoir des forces incapables de mener et de gagner un conflit. Les guerres se décident encore par le contrôle du terrain aux moments clés, pas par la domination constante des capteurs. Les forces mécanisées restent importantes, mais le champ de bataille actuel limite sévèrement leurs capacités sans les conditions adéquates. Le succès ukrainien à Koursk a démontré qu’en perturbant la surveillance ennemie ou en usant de guerre électronique, tromperie et puissance de feu coordonnée, on peut encore percer mécanisé. Aujourd’hui plus que jamais, il faut savoir créer ou exploiter ces fenêtres d’opportunité brèves. Quand elles s’ouvrent, seules les formations mécanisées peuvent fournir vitesse, choc et prise de terrain à grande échelle. Mais elles devront évoluer, intégrer les nouvelles technologies, privilégier vitesse et tromperie, adapter leurs structures et doctrines, et s’entraîner intensément pour des opérations complexes. Face à la lenteur d’adaptation, le champ de bataille de demain sera impitoyable. Celui qui saura créer les conditions, masser ses forces mécanisées et frapper efficacement l’emportera.

Scott Rutter a servi plus de 20 ans dans l’armée américaine, notamment comme commandant de bataillon lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Ancien analyste militaire pour Fox News, il travaille aujourd’hui dans les industries médicale et de défense. Il préside Valor Network Inc, sans lien commercial avec les arguments exposés ici.

Matthew C. Paul est officier de l’Armée, avec 27 ans d’expérience cumulée en infanterie et acquisitions, incluant plusieurs missions de combat au Moyen-Orient. Ancien commandant d’infanterie, il gère actuellement des projets de modernisation dans l’armée, combinant expérience terrain et leadership industriel.

Rutter et Paul sont coauteurs de Damn Fine Soldiers.

Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas celles de l’Armée américaine, du Département à la Défense ni d’aucune entité gouvernementale américaine.