Depuis plusieurs décennies, l’armée américaine s’est intéressée aux fusils bullpup — des armes compactes au design futuriste où la mécanique et le chargeur sont placés derrière la détente, plutôt que devant. Du Steyr AUG autrichien au Tavor israélien, en passant par le FN F2000 au look avant-gardiste et, plus récemment, le RM277 du programme Next Generation Squad Weapon, le Pentagone les a tous testés.
À chaque fois, le verdict a été identique : non merci.
Alors, pourquoi l’armée américaine refuse-t-elle un concept de fusil pourtant adopté dans des pays aussi divers que l’Australie ou Israël ?
Qu’est-ce qu’un fusil bullpup ?
Dans une architecture bullpup, les éléments essentiels du mécanisme — chambre, culasse et chargeur — sont intégrés dans la crosse, derrière le groupe détente. Cela permet d’avoir un canon de longueur normale dans un fusil plus court en taille globale.
Par exemple, le M4 carbine mesure un peu moins de 75 cm avec un canon de 37 cm, tandis que le Tavor X95 israélien mesure 66 cm avec un canon de 42 cm. Le FAMAS français est à peu près de la même taille que le M4 mais avec un canon plus long, de 49 cm.
Cette longueur de canon supplémentaire est importante : un canon plus long offre généralement une vélocité à la bouche plus élevée, une meilleure énergie résiduelle et un effet terminal plus efficace sur des munitions comme le 5,56 mm ou le 6,8 mm. Dans les espaces confinés — véhicules, hélicoptères ou combats urbains — réduire la longueur totale de l’arme de quelques centimètres fait une différence notable.
Les atouts des fusils bullpup
Sur le papier, les fusils bullpup cochent de nombreux critères pour le combat moderne :
- Compacité sans sacrifier la longueur du canon : idéal pour les combats rapprochés et les équipages embarqués.
- Meilleure répartition du poids : la masse concentrée près de l’épaule donne une meilleure tenue en main et réduit la fatigue.
- Adapté à l’usage avec un silencieux : partant d’une arme plus courte, un suppresseur ne rend pas l’arme trop encombrante.
Si ces points paraissent attrayants sur le papier, pourquoi les États-Unis refusent-ils d’adopter ce type d’armes ?
Les obstacles majeurs
Le premier problème est l’ergonomie. Les fusils bullpup nécessitent une gestion différente de l’arme : le chargeur se trouve derrière la poignée, souvent sous le bras ou coincé dans le gilet pare-balles. Les rechargements rapides et les interventions sur incidents sont ainsi plus complexes, surtout pour des soldats habitués à la famille M4/M16.
Ensuite, le ressenti de la détente est dégradé. Située en avant tandis que le mécanisme se trouve à l’arrière, la détente est reliée par une longe mécanique qui génère frottements et flexibilité, entraînant une course plus lourde et moins nette, défavorable pour un tir précis.
Le tir gauche représente une autre difficulté. La majorité des bullpups éjectent leurs étuis vers la droite, exposant le tireur gaucher à recevoir les douilles à la figure, à moins de reconfigurer l’arme, ce qui est impossible en pleine action.
La modularité pose un problème supplémentaire. Le M4 offre une généreuse surface de fixation pour optiques, lasers, lampes et poignées. Le canon plus court et la carcasse compacte des bullpups limitent ces possibilités sans gêner la bouche du canon ou la fenêtre d’éjection.
Enfin, côté logistique et doctrine, adopter les bullpups impliquerait de revoir tous les manuels d’instruction, les standards de qualification, les systèmes de port de charge et une formation massive pour des centaines de milliers de militaires à travers toutes les forces armées. Sauf avantage militaire massif, une telle perturbation n’est pas jugée justifiable.
Les essais américains
En 1985, le Pentagone a testé le Steyr AUG. Ses défauts ergonomiques et logistiques ont conduit au refus de son adoption. Pourtant, l’US Customs and Border Protection l’a utilisé entre 1988 et 2007 avant de revenir aux fusils de type AR.
Le FN F2000 belge, testé par les forces spéciales américaines, proposait un fonctionnement ambidextre complet avec éjection frontale, dans un format compact. Mais sa détente spongieuse, son profil encombrant et son incompatibilité avec les accessoires usuels ont scellé son échec.
Plus récemment, le General Dynamics RM277, fusil bullpup 6,8 mm à cartouche polymère et adapté au tir silencieux, proposé dans le cadre du programme Next Generation Squad Weapon, a été devancé par le SIG Sauer XM7, un fusil classique dont la familiarité et l’intégration logistique ont primé.
Les exemples étrangers
Israël équipe ses fantassins avec le Tavor pour les opérations urbaines, mais certains soldats utilisent encore le M4 selon les missions. Le pays envisage de remplacer le Tavor par une arme de style AR fabriquée localement. La France a abandonné le FAMAS au profit du HK416. Le Royaume-Uni a conservé le SA80 mais a investi des décennies et des millions pour en corriger les défauts et cherche désormais un remplaçant, sans considérer les bullpups. L’Autriche et l’Australie continuent d’utiliser le Steyr AUG, mais leurs besoins et missions diffèrent largement de ceux des forces américaines.
Conclusion
Les fusils bullpup ne sont pas de mauvaises armes, et brillent dans certains environnements. Toutefois, leur complexité à recharger, leur modularité limitée et une ergonomie moins favorable limitent leur intérêt pour l’armée américaine.
Dans une force aussi importante, la familiarité avec l’armement et l’interopérabilité sont aussi cruciales que la performance brute.
Pour l’instant, le futur fusil standard de l’armée américaine, le M7, conserve une architecture type AR. Les bullpups continueront d’être visibles dans le commerce et aux mains de forces étrangères, mais restent trop atypiques pour être généralisés au sein des forces américaines.