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Le dossier nord-coréen semble destiné à s’aggraver avant de pouvoir s’améliorer. Pyongyang poursuit la perfection de sa technologie de rentrée atmosphérique, de ses capacités de ciblage et de ses missiles à propergol solide, ce qui augmentera considérablement la portée et la puissance de ses armes nucléaires, mettra à mal les défenses antimissiles sur la péninsule coréenne et menacera les États-Unis ainsi que leurs alliés asiatiques. Des attentes renaissent, notamment autour d’un septième essai nucléaire ou d’une autre provocation majeure susceptible de marquer les esprits avant l’élection présidentielle américaine.

En janvier, le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un a officiellement désigné la Corée du Sud comme son « ennemi principal », rompant ainsi avec la politique d’unification pacifique initiée par ses prédécesseurs. Ce revirement prend une importance particulière dans le contexte du réalignement géopolitique de Pyongyang vers les autocraties, ainsi que des appels répétés à la « préparation à la guerre » depuis début 2023. Parallèlement, la Corée du Nord renforce ses liens avec Moscou, fournissant de l’artillerie et des missiles en échange de ressources vitales telles que nourriture, pétrole, voire des technologies militaires.

Nous nous dirigeons vers une crise imminente qui appelle une révision de la stratégie. Le débat sur la politique à adopter face à la Corée du Nord s’est cristallisé en deux camps opposés : l’un prône un renforcement de la dissuasion et la dénucléarisation complète, l’autre mise sur l’engagement et le contrôle des armements. Tous reconnaissent cependant que le statu quo est intenable. Nul ne plaide pour un retour à la « patience stratégique » de l’ère Obama, mais sans alternative claire, Washington risque de s’enliser dans une forme de patience prolongée, peu stratégique.

Les défis actuels s’expliquent par l’histoire complexe de la Corée du Nord, l’incompatibilité des systèmes avec les États-Unis, la dépendance aux politiques passées, des décennies de méfiance, et l’évolution des priorités stratégiques nord-coréennes. Pour les surmonter, il conviendrait de renoncer à une grande négociation globale au profit d’une approche graduelle, combinant dissuasion, assurances et dialogue, afin de créer des incitations au progrès quel que soit le degré d’ouverture de Kim Jong Un.

Histoire d’une complexité durable

Le problème nord-coréen remonte au colonialisme japonais, à la promesse non tenue des États-Unis d’aider la Corée en 1882, et à une administration conjointe soviéto-américaine après la Seconde Guerre mondiale qui a cristallisé la rivalité idéologique sur la péninsule. L’invasion nord-coréenne, approuvée par l’Union soviétique et sauvée in extremis par la Chine communiste, a déclenché une guerre civile puis régionale qui aurait pu déraper en affrontement nucléaire entre superpuissances. Bien que cela ait été évité, le conflit a installé un modèle de confrontation par procuration issu de la guerre froide et qui perdure. Au terme de la guerre, un armistice fragile reste en vigueur, maintenant les belligérants dans un état de guerre technique depuis 1953.

Le comportement de la Corée du Nord a toujours été influencé par ce contexte géopolitique. Kim Il Sung, par exemple, a résisté aux consignes soviétiques visant à limiter son culte de la personnalité. Moscou et Pékin ont toujours eu du mal à contrôler leur allié, et Kim a souvent su jouer ces deux puissances l’une contre l’autre, surtout lors de la scission sino-soviétique. Ce double alignement à la fois avec Moscou et Pékin a constitué un levier stratégique majeur.

La méfiance est réciproque. Si l’URSS a aidé à établir un réacteur nucléaire à Yongbyon, Pyongyang n’a vraiment engagé la course aux armes nucléaires qu’à partir des années 1970, inquiet quant à la fiabilité de ses protecteurs et observant la montée économique de la Corée du Sud. Cette stratégie de multipartenariat pour maximiser les avantages tout en limitant les influences se prolonge aujourd’hui avec le rapprochement affiché entre Kim Jong Un et Vladimir Poutine, tout en ménageant la Chine.

Cette même géopolitique a aussi façonné le dilemme traditionnel entre priorité aux armements (« guns ») et priorité au développement économique (« butter »). Depuis l’après-guerre, la Corée du Nord oscille entre l’accumulation de capacités industrielles lourdes, priorisées par le régime, et la production pour la consommation. Suite à la « peur d’abandon » suscitée par les virages politiques de Moscou au début des années 1960, Pyongyang a instauré en 1962 la politique dite de byungjin, conjuguant développement économique et militaire, avec une nette priorité à la défense.

La Corée du Nord contemporaine est ainsi le produit de ces problèmes historiques non résolus, aggravés avec le temps. Le régime Kim continue à favoriser les dépenses militaires au détriment de l’économie civile, qui souffre encore aujourd’hui. Ainsi équipée, la Corée du Nord pose une menace multidimensionnelle, conventionnelle, nucléaire, chimique et biologique, tout en posant un grave problème de prolifération internationale et en fragilisant le Traité de Non-Prolifération nucléaire. Son exemple est devenu un modèle pour les États voyous aspirant à la bombe : résister aux sanctions jusqu’à asseoir sa force nucléaire et menacer ses voisins.

Changement de politique et inertie

Le compromis nécessaire pour progresser est coûteux politiquement aussi bien à Washington qu’à Pyongyang. Les deux parties privilégient aujourd’hui la peur des pertes aux bénéfices potentiels, rendant la stratégie rigide et peu flexible.

Du côté américain, il existe une « dépendance au chemin » : les politiques, devenues rigides, résistent au changement même lorsqu’elles cessent de servir les intérêts des États-Unis. Bien que de nombreux experts reconnaissent que la dénucléarisation complète soit irréaliste, aucun président ne souhaite abandonner officiellement cet objectif. Washington rechigne ainsi à envisager que la Corée du Nord puisse garder ses armes nucléaires malgré les incitations proposées, d’autant que ces armements ne répondent pas uniquement à une logique défensive, mais visent aussi un effet coercitif, la mobilisation du soutien interne et la réduction de la dépendance vis-à-vis de la Chine et de la Russie.

La Corée du Nord, quant à elle, adopte un calcul subtil et utilise des formes de communication difficiles à interpréter. Par exemple, Kim Jong Un a « perdu la face » lorsque ses pourparlers de Hanoi avec Donald Trump ont échoué, malgré son autorité incontestée. Il doit cependant composer avec un cercle d’élites internes auquel il doit répondre. Pyongyang conditionne toute dénucléarisation à la levée de la « politique hostile » américaine, mais refuse d’en définir précisément les contours, terme englobant une grande variété de mesures perçues comme des menaces à la sécurité du régime, allant du traitement des droits humains aux sanctions et aux exercices militaires conjoints américano-sud-coréens. Cette définition maximale et floue des « politiques hostiles » sert à la fois de prétexte pour le régime et d’outil de négociation.

Les récents changements de stratégie nord-coréens tiennent en partie à l’effondrement du sommet de Hanoi fin 2019, avec pour conséquence la mise en garde de Kim concernant une « longue confrontation » avec les États-Unis. Depuis, Pyongyang a adopté plusieurs mesures provocatrices, notamment la réactivation des essais de missiles balistiques intercontinentaux suspendus en 2018, et a rompu avec la politique de dénucléarisation en déclarant qu’aucun compromis ne serait désormais envisageable. De plus, le pays a désigné la Corée du Sud comme « ennemi principal » et a abandonné toute idée d’unification pacifique, tout en renouant avec Pékin et Moscou, marquant un virage dans sa politique de non-alignement historique. Ce nouveau contexte stratégique est aussi nourri par une vision multipolaire du monde, exacerbée par l’invasion russe de l’Ukraine.

Limites et blocages

L’hostilité entre Washington et Pyongyang dépasse les générations. Les Nord-Coréens sont éduqués à considérer que les États-Unis et la Corée du Sud ont déclenché la guerre de Corée, qu’ils nomment « Grande Guerre de Libération de la Patrie », et que cette menace demeure immédiate. Faute de récits alternatifs, la majorité des 25 millions d’habitants adhèrent à cette vision. Aux États-Unis, la perception est principalement négative, où la Corée du Nord est vue comme irrationnelle, dangereuse, voire malveillante. Selon un sondage, 87 % des Américains ont une opinion défavorable à son égard, et la limitation de son influence fait consensus politique.

Les griefs sont nombreux de part et d’autre à propos des échecs passés. Le cadre de 1994, premier accord nucléaire majeur, a patiné sur des accusations mutuelles d’infidélités : Pyongyang reproche aux Américains d’avoir tardé à fournir le fuel oil promis et à construire les réacteurs à eau légère, tandis que Washington dénonce la poursuite secrète du programme uranium nord-coréen. Les échecs répétés ont installé un climat d’impasse et de méfiance profonde.

Les progrès diplomatiques ont été entravés par l’incompatibilité des systèmes politiques, les désaccords multilatéraux et le poids de la géopolitique régionale. La politique intérieure américaine affecte également la continuité des engagements présidentiels, à l’image du Congrès républicain qui s’opposait au transfert de fuel lourd. Le contrôle vertical du régime nord-coréen limite aussi la marge de manœuvre des négociateurs à tous les niveaux.

Cette succession d’échecs a conduit à une forme d’impuissance apprise. Bilatéralismes, multilatéralismes, dialogues préparatoires ou sommets de haut niveau, incitations économiques, assurances négatives, implication de la Corée du Sud et de la Chine… tout a été tenté. Les deux parties semblent aujourd’hui résignées à la pérennité de cette situation dégradée, ce qui est compréhensible mais inacceptable.

Perspectives

Les spécialistes considèrent que la Corée du Nord ajustera tactiquement ses approches, mais que ses objectifs stratégiques resteront constants. La relation avec les États-Unis est toujours perçue comme essentielle à la survie du régime, ce qui a motivé les rapprochements des années 1990 jusqu’à Kim Jong Un. Pourtant, les récents signaux montrent une volonté de s’éloigner, ce qui pose un risque de sous-estimer l’évolution nord-coréenne et donc de ne pas adapter la politique américaine.

Le préalable des stratégies antérieures — lever les sanctions et fournir une aide économique contre des mesures de dénucléarisation — ne séduit plus autant Pyongyang qu’avant. Les progrès militaires de la Corée du Nord depuis 2019 changent la donne et la ligne rouge de Kim reste claire : pas de dénucléarisation. Le jeu géopolitique régional, avec la recrudescence des tensions entre Washington, Pékin et Moscou, enrichi par les liens renforcés de Pyongyang avec la Chine et la Russie, facilite aussi l’économie parallèle nord-coréenne, d’autant que Moscou a récemment opposé son veto à un groupe de l’ONU chargé de surveiller les sanctions contre Pyongyang.

Le débat contemporain oppose dissuasion stricte à dialogue et garanties, ignorant que ces trois axes sont essentiels. La difficulté est de ne pas récompenser les provocations tout en offrant une voie de sortie du cercle vicieux dans lequel se trouvent les deux pays. Cette réflexion doit intégrer la réalité que l’obstination nord-coréenne découle aussi du clivage régional et de la compétition entre blocs rivaux. Tant que la Chine et la Russie tireront profit du conflit entre Pyongyang et Washington, il est illusoire d’espérer leur désengagement.

Beaucoup d’efforts intellectuels et politiques ont été consacrés à des sommets spectaculaires et des grands accords qui ont échoué. Victor Cha a d’ailleurs souligné que « toutes les politiques antérieures de dénucléarisation ont laissé les États-Unis dans une pire position qu’avant ». Pour dépasser ces contradictions, Washington devrait briser les limites de sa réflexion et, selon William Perry, « traiter avec le gouvernement nord-coréen tel qu’il est, pas comme on voudrait qu’il soit ».

Étant donné la nature profondément ancrée de ce problème dans les rivalités régionales, il faut prendre le long terme. Cela implique de se préparer à des tournants rapides, tout en restant prêts à gérer la stagnation ou la détérioration, et œuvrer activement à créer les conditions d’une amélioration. Ces changements soudains pourraient se traduire par une guerre sur deux fronts en Asie impliquant États-Unis, Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Japon et Taïwan, déclenchée par une provocation nord-coréenne ou une erreur de calcul. D’autres scénarios incluent famine, instabilité politique, coup d’État ou accident nucléaire. La prévention et la gestion de telles crises demandent une planification rigoureuse, coopération alliée et dialogue avec les adversaires.

Face aux impasses, seuls les crises peuvent parfois mobiliser le capital politique nécessaire au changement. La dissuasion, les garanties et l’engagement, combinés à une bonne dose de pragmatisme, sont indispensables. Pour les cas difficiles comme celui de la Corée du Nord, les progrès graduels, bien que peu spectaculaires, méritent d’être valorisés.

Des mesures modestes et pragmatiques

Devant le peu de progrès et la quasi-impossibilité actuelle de la dénucléarisation, certains suggèrent que les États-Unis et la Corée du Sud accordent des concessions pour relancer un processus de paix via un accord de contrôle des armements ou une déclaration de fin de guerre. Mais sans mécanismes de vérification sérieux et une confiance mutuelle, un tel accord inachevé pourrait déstabiliser davantage la région. Une déclaration de fin de guerre resterait surtout symbolique et risquerait d’encourager Pyongyang à réclamer l’arrêt des exercices militaires conjoints ou le retrait des forces américaines, pouvant provoquer une instabilité accrue. Ces objectifs restent cependant importants à long terme, seulement dans le cadre d’un processus global, réciproque et avec des mécanismes de retour en arrière.

Attendre une bonne volonté immédiate des deux camps est utopique, surtout tant que Pékin et Moscou financent l’intransigeance de Pyongyang. Sur le plan diplomatique, il faut abandonner le rêve d’une solution globale et privilégier le développement de multiples initiatives complémentaires, destinées à éviter le pire et générer des résultats positifs.

Washington devrait d’abord investir sérieusement dans les communications de crise et les mesures de construction de confiance en Asie du Nord-Est. Idéalement Pyongyang participerait, mais des dialogues entre Chine, États-Unis, Corée du Sud et Japon seraient déjà porteurs. La porte restera ouverte à l’inclusion de la Corée du Nord ensuite.

Par ailleurs, les États-Unis et la Corée du Sud pourraient raviver la confiance via des aides humanitaires, des échanges universitaires et des liens interpersonnels.

Enfin, l’alliance américano-sud-coréenne doit renforcer sa posture de dissuasion par l’amélioration des défenses antimissiles balistiques, la coopération trilatérale avec le Japon, et le développement d’équipements et doctrines adaptés aux menaces actuelles. Plutôt que de miser sur une dissuasion par la punition, souvent plus affichée qu’efficace, l’alliance devrait privilégier une dissuasion par le refus, visant à déjouer les calculs d’escalade nord-coréens sans menacer directement le régime.

À terme, la Corée du Nord comprendra que la stratégie de Washington et Séoul reflète la sienne : lorsque Pyongyang abaissera la température, cessera ses provocations et construira la confiance réciproquement, des partenaires seront prêts ; lorsqu’elle persistera dans la prolifération et les provocations, la dissuasion et la pression internationale seront renforcées. Washington peut espérer un changement, mais doit d’ores et déjà prendre des mesures concrètes pour prévenir le pire, quelle que soit la trajectoire choisie par le régime Kim.

Jonathan Corrado est directeur des politiques à The Korea Society, spécialisé dans les relations américano-coréennes et la péninsule coréenne. Il enseigne à la School of International and Public Affairs (SIPA) de l’Université Columbia et à l’Université d’État de New York à Stony Brook. Il a travaillé comme traducteur coréen-anglais pour Daily NK, un média recueillant des informations de sources nord-coréennes.

Rachel Minyoung Lee est chercheuse principale au programme 38 North du Stimson Center. Elle a été experte en collecte d’informations sur la Corée du Nord pour l’Open Source Enterprise du gouvernement américain de 2000 à 2019.

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