Alors que la guerre russo-ukrainienne se prolonge, la Russie conserve un réseau d’alliances plus étendu que ce que reconnaissent généralement les analystes occidentaux. Outre ses liens étroits avec l’Iran, la mobilisation de forces nord-coréennes sur le front ukrainien ou l’appui matériel constant de la Chine, une autre relation majeure demeure souvent peu évoquée : celle entre la Russie et l’Inde.
Le partenariat russo-indien s’inscrit dans une durée historique bien plus longue et profonde que celle entretenue avec d’autres partenaires clés de Moscou. Cette relation se distingue également par son indépendance vis-à-vis des antagonismes directs avec l’Occident. Pourtant, elle est parfois négligée alors qu’l’Inde figure parmi les alliés civilisationnels que la Russie revendique. Malgré des aléas et pressions extérieures, notamment de la coalition occidentale anti-russe, ce partenariat a su démontrer une notable résilience.
Par ailleurs, les récentes tensions suscitées par la décision de l’administration Trump d’instaurer des tarifs élevés sur l’Inde à cause de ses achats de pétrole russe ont remis en lumière cette relation. Ces questions commerciales se prolongent dans le cadre des relations globales entre Washington et Moscou, récemment abordées lors du sommet bilatéral en Alaska. Ces évolutions invitent à s’interroger sur les moteurs et la nature actuelle des liens russo-indiens.
Au fil des dernières années, la relation bilatérale s’est globalement maintenue, parfois même renforcée, malgré la tension provoquée par la guerre en Ukraine. Certes, le conflit a eu des effets contrastés : le commerce bilatéral a fortement augmenté, porté notamment par les importations énergétiques indiennes depuis la Russie. Cependant, New Delhi a initialement modéré ses liens politiques et militaires pour ménager ses relations avec l’Occident.
Sur le plan militaire, la coopération s’est souvent essoufflée, voire légèrement reculée. En revanche, sur le plan politique, on observe une diversification et un renforcement symbolique, ainsi qu’une résistance commune à céder aux pressions occidentales. L’Inde refuse de s’aligner sur la position occidentale concernant le conflit, appelant plutôt à la fin des hostilités de manière équitable. Tous deux valorisent leur engagement envers un ordre multipolaire et cherchent à éviter une dépendance exclusive à un seul partenaire. Avec la désagrégation progressive de l’unité occidentale autour de la politique russe, l’Inde s’est montrée moins soucieuse de l’opinion occidentale, ravivant ses relations avec Moscou.
New Delhi ne conçoit pas son lien avec la Russie et les États-Unis comme un choix exclusif, mais vise à entretenir simultanément des rapports étroits avec les deux. Ces deux puissances ont fait preuve d’une approche pragmatique, où la géopolitique actuelle justifie une stagnation relative des coopérations militaires, tandis que les relations économiques sont en forte progression. Chacune cherche à préserver une relation forte et stable, même si celle-ci n’atteint pas la proximité que la Russie entretient avec la Chine ou l’Iran, ou que l’Inde a avec les puissances occidentales.
La dimension politique
Sur le plan politique, les liens entre Moscou et New Delhi restent généralement stables, voire renforcés dans certains domaines depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Contrairement à certaines idées reçues, les données attestent que la guerre n’a pas notablement affaibli leur coopération politique.
Là où les relations restaient faibles, telles que les traités formels ou les pactes de sécurité, la situation demeure similaire. À l’inverse, dans les sphères où la coordination existait — notamment au niveau symbolique ou lors d’échanges entre élites —, elle s’est maintenue voire intensifiée.
Bien que la coopération russo-indienne ne soit pas aussi profonde que celle liée aux alliés antagonistes comme l’Iran, la Corée du Nord ou la Chine, l’Inde a constamment évité d’adhérer au régime occidental de sanctions contre la Russie. Tout en adoptant une politique étrangère plurielle et en cultivant ses relations avec les États-Unis, l’Inde a maintenu un partenariat coopératif avec Moscou malgré la polarisation mondiale.
Un autre facteur notable réside dans le refus de New Delhi d’interférer dans le rapprochement sino-russe, adoptant une posture prudente pour observer l’évolution de cette relation. Du côté russe, l’attitude vise à reconnaître la capacité de l’Inde à entretenir ses relations avec les États-Unis sans renier ses liens avec la Russie, inscrivant cet équilibre dans une logique de souveraineté et de civilisation.
Le lien personnel chaleureux entre le président Poutine et le Premier ministre Modi illustre cette aptitude à préserver une amitié symbolique forte, malgré les pressions accrues venant de Washington et de Bruxelles depuis 2022.
Les objectifs russes en matière politique sont triples :
- conserver la relation historique remontant à la Guerre froide,
- éviter une trop forte inclination de l’Inde vers l’Occident,
- et encourager le statut de puissance majeure de New Delhi, rôle que la Russie, se positionnant comme défenseur des pays non occidentaux, approuve pleinement.
Reciproquement, l’Inde entend mener une politique étrangère indépendante, y compris avec la Russie, quelle que soit la volonté occidentale. Globalement, Moscou semble satisfaite de son partenariat avec ce pays.
Bien que tous les paramètres ne montrent pas une amélioration constante, ils restent au minimum stables sur le long terme. Ce partenariat possède une base solide, dans laquelle les relations se sont maintenues sans rupture notable depuis des décennies, limitant ainsi la nécessité d’un renforcement majeur. La Russie apprécie particulièrement qu’Inde n’ait pas rejoint le régime de sanctions contre elle, et considère les échanges économiques comme un moteur clé dans le contexte mondial actuel.
Si ces liens ne devraient pas se rapprocher qualitativement au-delà d’un certain degré, la poursuite des tendances actuelles demeure l’option privilégiée des deux parties. Pour l’Inde également, ce statu quo est satisfaisant, incarnant une relation ancienne fondée sur une compréhension mutuelle solide.
La dimension militaire
La coopération militaire russo-indienne présente une complexité particulière. Après une période de forte croissance entre 2005 et 2019, elle semble s’être largement stagnée au cours des cinq dernières années.
Après une décennie d’expansion dans de multiples domaines, l’enthousiasme indien a diminué au milieu des années 2010, affecté par des retards et dépassements de coûts dans plusieurs projets majeurs, comme la modernisation du porte-avion Vikramaditya ou le développement conjoint d’un avion de combat de cinquième génération. Parallèlement, des inquiétudes sont apparues autour de la qualité des équipements déjà acquis. Le choix stratégique de renforcer l’autonomie industrielle en matière de défense a entraîné un ralentissement des ventes militaires bilatérales, un pilier historique de la coopération entre Moscou et New Delhi. En effet, bien que les ventes d’armes et la coproduction aient toujours été centrales, ce domaine est désormais en recul alors que l’Inde privilégie la production nationale et diversifie ses fournisseurs. Notamment, aucun nouveau contrat d’armement n’a été signé depuis 2021, ni de licence de production depuis 2019.
Suite à l’invasion russe de l’Ukraine, l’Inde a annulé ou suspendu plusieurs accords d’achat militaire. Il s’agit notamment de commandes achevées portant sur 49 hélicoptères Mi-17 et la modernisation de 85 chasseurs Su-30MKI, ainsi que de négociations en suspens pour l’acquisition de 10 hélicoptères Ka-31, 200 Ka-226T et 21 MiG-29 et 12 Su-30. Certaines annulations résultaient directement des difficultés liées aux sanctions occidentales et aux problèmes logistiques liés à la guerre, d’autres traduisent la volonté d’accroître l’autonomie nationale. Parmi les rares négociations actives figure l’acquisition possible de radars à longue portée Voronezh-DM, évoquée lors de la visite du ministre indien de la Défense à Moscou en décembre 2024.
La coproduction reste stable, New Delhi continuant de fabriquer sous licence des armements russes, tandis que le transfert de technologies demeure régulier, bien que marqué par une répétition d’accords ambitieux sans avancées concrètes.
Les exercices conjoints et la diplomatie militaire ont souffert des restrictions liées à la pandémie de Covid-19, avec une fréquence et une complexité réduites. Puis, l’invasion de l’Ukraine a limité les interactions, en raison des contraintes pesant sur l’armée russe et du statut international dégradé de Moscou. La reprise de visites de haut niveau, comme celle du ministre de la Défense indien en février 2025, et la signature de nouveaux accords, témoignent toutefois d’une amélioration de la situation.
La coopération militaro-technique devrait poursuivre son recul du fait de la montée en puissance du secteur de la défense indien et de la nécessité pour la Russie de focaliser sa production sur le conflit ukrainien. Les projets conjoints de conception, autrefois prometteurs, suivent désormais des voies séparées, que ce soit dans le domaine des missiles ou des avions. L’Inde devient de moins en moins dépendante des technologies russes et favorise la production sous licence d’équipements comme les tanks T-90, les frégates Talwar, les Su-30MKI et les fusils d’assaut AK-203.
Les initiatives visant à étendre les exercices militaires ont stagné depuis plusieurs années et la coordination opérationnelle reste limitée. La seule progression notable concerne l’accès aux infrastructures logistiques, conséquence d’un accord signé début 2025, mais cet accroissement partait d’un niveau faible.
En résumé, la coopération militaire ne devrait pas revenir à son expansion antérieure. On peut anticiper une stabilité relative, sans baisse significative, où la valeur symbolique des relations militaires pourrait surpasser les avancées réelles sur le terrain.
La dimension économique
Le partenariat bilatéral se démarque surtout par une forte dynamique commerciale. Les échanges économiques entre Russie et Inde connaissent une croissance rapide, animée par la forte demande énergétique indienne. Le commerce bilatéral a augmenté de plus de 30 % en un an.
La Russie, en quête de nouveaux débouchés face à un recul des marchés occidentaux, privilégie la vente de ses hydrocarbures à l’Inde, souvent à des prix compétitifs. Toutefois, l’échange ne se limite pas aux ressources énergétiques : les deux pays ont multiplié les échanges dans des domaines comme les engrais, les huiles végétales, les produits pharmaceutiques, et divers autres secteurs. Cette diversification marque une volonté de coopération élargie, incluant des secteurs stratégiques tels que l’aérospatial et les technologies de l’information, soulignant une confiance à travailler ensemble malgré la sensibilité de ces domaines.
Cette tendance est largement imputable au contexte ukrainien et à l’essor de la consommation indienne d’énergie, et devrait se poursuivre. Par ailleurs, les deux pays explorent des mécanismes financiers alternatifs au dollar américain, cherchant à réduire leur dépendance aux monnaies traditionnelles et à contourner sanctions et contrôles des capitaux. Des outils comme les comptes vostro, facilitant les transactions internationales sans intermédiaire monétaire, ont été mis en place.
Cependant, des obstacles subsistent, notamment dans l’intégration financière plus profonde, condition essentielle pour un partenariat élargi. La Russie et l’Inde restent focalisées sur l’attraction d’investissements étrangers dans leurs propres économies, mais ne sont pas des investisseurs majeurs l’une pour l’autre. Le déséquilibre commercial constitue aussi une inquiétude. Par ailleurs, les loyautés géopolitiques divergent encore, l’Inde restant tournée économiquement vers l’Occident et faisant preuve de prudence face aux sanctions secondaires, ou à une intégration accrue dans des groupes dominés par la Chine, comme les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai.
Malgré ces freins, la volonté politique d’approfondir la coopération économique est affirmée par les dirigeants des deux pays. Des accords commerciaux et d’investissement sont en préparation, visant notamment à faciliter les échanges. Le financement d’infrastructures par la Nouvelle Banque de développement des BRICS et des projets énergétiques, comme des centrales nucléaires indiennes basées sur la technologie russe, illustrent cet engagement mutuel.
Cependant, les projets d’envergure, tels que le corridor international Nord-Sud, restent coûteux et nécessitent un long temps de maturation avant d’améliorer durablement la logistique bilatérale. Néanmoins, le lancement de tels chantiers témoigne d’une perspective à long terme.
Conséquences et perspectives
La relation entre Moscou et New Delhi demeure stable, même si elle ne rivalise pas avec la profondeur des liens que la Russie entretient avec la Chine ou l’Iran. Pour la Russie, l’Inde est une partenaire majeure représentant une influence importante auprès des pays du Sud global. Pour l’Inde, cette relation représente une expression concrète de son engagement en faveur d’un ordre mondial multipolaire.
Si l’Inde reconnaît l’importance de ses relations avec les États-Unis, elle ne considère pas ces liens comme exclusifs ou incompatibles avec un rapprochement avec la Russie. New Delhi valorise ses rapports avec Washington sans percevoir Moscou comme un adversaire, prônant la coexistence d’intérêts positifs avec les deux. Il est essentiel que Washington comprenne cette capacité à tenir “deux pensées simultanément” pour appréhender les dynamiques entre États-Unis, Inde et Russie.
Toute stratégie américaine visant à détacher l’Inde de la Russie devra s’appuyer sur des arguments concrets liés aux intérêts matériels de New Delhi. Des considérations morales ou le stéréotype de la Russie “paria” sont peu susceptibles de modifier durablement la posture des élites indiennes. Le lien personnel entre Poutine et Modi joue certes un rôle, mais même un changement politique à Moscou n’aurait probablement pas d’impact significatif sur la trajectoire globale du partenariat, compte tenu de ses fondements structurels et historiques. Au contraire, laisser cette relation suivre son cours naturel pourrait introduire des frictions utiles avec la Chine à moyen et long terme.
Dans le domaine militaire, l’Inde fait preuve d’un pragmatisme assumé. Elle a annulé certains contrats d’armement après l’invasion de l’Ukraine, non pour sanctionner la Russie, mais en raison de problèmes de qualité, de délais, et de son souhait d’accroître la production locale. La coopération militaro-technique devrait ralentir et les exercices conjoints rester limités. La dimension symbolique de ce partenariat pourrait dépasser les réalisations opérationnelles.
Enfin, les sanctions américaines ont paradoxalement renforcé les liens économiques russo-indiens, même si les entreprises indiennes tempèrent leurs échanges face au risque de sanctions secondaires. L’approfondissement commercial dépendra de la finalisation des négociations en cours, dans lesquelles l’Inde cherche notamment à obtenir de meilleures conditions pour ses exportateurs. L’absence d’un traité d’investissement bilatéral demeure un frein, puisque les deux pays manquent encore d’investissements dans leurs infrastructures respectives.
La politique américaine la plus adaptée envers l’Inde consiste à intégrer ces réalités durables. La vision civilisationnelle du multipolarisme reste un socle commun aux deux pays. La coopération militaire ne constitue pas une menace immédiate pour les intérêts américains. La guerre en Ukraine a renforcé les raisons d’une collaboration économique approfondie. Quelle que soit l’appréciation portée, ce partenariat ne se laisse pas aisément influencer par des puissances extérieures. Une approche pragmatique permettra à Washington de mieux naviguer dans le paysage complexe des relations eurasiatiques.
Dmitry Gorenburg, PhD, chercheur principal au CNA, expert des affaires militaires russes, de la politique étrangère russe et de la marine russe.
Julian G. Waller, PhD, analyste au CNA, spécialiste des affaires politico-militaires russes et des idéologies autoritaires.
Jeffrey Edmonds, chercheur principal au CNA, ancien directeur Russie au Conseil de sécurité nationale des États-Unis et analyste militaire à la CIA.
Jeff Kucik, PhD, chercheur au CNA, spécialiste des marchés mondiaux et de la sécurité économique.