L’archipel du Svalbard, composé de glaciers et de mines de charbon, se situe à 650 kilomètres au nord du Cap Nord norvégien, à peu près à mi-chemin entre le continent norvégien et le pôle Nord. Bien qu’appartenant à la Norvège, cet archipel est régi par un traité signé en 1920 qui accorde des droits économiques étendus aux ressortissants de plus de 40 États signataires, tout en interdisant à Oslo d’y construire des bases navales ou d’en faire un lieu à usage « belliqueux ». Plus au sud, dans la mer Baltique entre les côtes finlandaise et suédoise, se trouvent les îles Åland, un ensemble d’environ 6 500 îles et récifs, habitées par 30 000 Finlandais de langue suédoise. Ces îles sont également soumises à une convention datant de 1921 qui prohibe toute fortification militaire, limitant ainsi les possibilités d’action de l’OTAN dans et au-dessus de cette zone.
Lorsque ces traités ont été ratifiés, une Europe traumatisée par la Première Guerre mondiale croyait que la diplomatie, l’arbitrage et le droit international offriraient des alternatives à la force armée pour régler les différends territoriaux. La Seconde Guerre mondiale a brisé cette illusion, mais les traités sont restés en vigueur.
L’invasion russe de l’Ukraine et l’élargissement de l’OTAN à la Finlande et à la Suède ont suscité un débat important sur la pertinence de ces régimes traités vieux de plus d’un siècle dans un contexte sécuritaire dégradé. Certains critiquent ces restrictions comme stratégiquement obsolètes et estiment que l’ordre international fondé sur des règles est en train de s’effondrer face aux pressions exercées par la Russie, la Chine et les États-Unis, dont l’action devient plus transactionnelle.
Pourtant, ces arguments, bien qu’importants, ne sont pas convaincants. Les bénéfices militaires d’une révision demeureraient limités. Les capacités actuelles de la Finlande rendent la remilitarisation des Åland marginale, tandis que les forces norvégiennes et alliées peuvent depuis le continent reproduire la plupart des avantages qu’apporterait un renforcement de la base militaire au Svalbard. En revanche, les coûts diplomatiques et normatifs liés à l’abandon de ces traités seraient considérables : offrir une victoire de propagande à la Russie, froisser des dizaines d’États signataires et envoyer le signal que la Norvège et la Finlande considèrent leurs obligations légales comme optionnelles. Pour ces États de taille moyenne qui ne peuvent s’appuyer uniquement sur la puissance militaire, la réputation de respecter ses engagements juridiques constitue un véritable atout stratégique. Sacrifier ces restrictions pour un gain militaire modeste reviendrait à assumer une lourde responsabilité diplomatique durable.
Origines historiques du statut spécial
Le plus ancien des deux accords, et sans doute le plus simple, est le traité du Svalbard, signé à Paris le 9 février 1920. Cet archipel, autrefois appelé Spitsbergen, était un terra nullius, un territoire appartenant à personne. La découverte de charbon au début du XXe siècle a rendu nécessaire une administration juridique. La Norvège, étant l’État le plus proche géographiquement et disposant de la plus grande présence commerciale, revendiquait ce territoire depuis environ 1890. Les négociations de Versailles après la Première Guerre mondiale ont permis de trancher ce différend.
Le traité, signé par le Danemark, la France, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis, a reconnu la souveraineté de la Norvège tout en protégeant les intérêts économiques des autres signataires. L’article 9, au cœur des débats actuels, stipule :
« La Norvège s’engage à ne pas créer ni autoriser l’établissement de bases navales dans les territoires mentionnés à l’article 1, et à ne pas construire de fortifications dans ces territoires, qui ne devront jamais être utilisées à des fins belliqueuses. »
Le différend sur les îles Åland s’est déroulé dans un contexte beaucoup plus complexe. Ces îles, rattachées depuis des siècles au royaume de Suède et partageant langue et culture avec le continent suédois, ont été transférées à la Russie en 1809 lorsque la Finlande est passée sous domination russe. La Russie y a construit une imposante forteresse, détruite par tirs britanniques et français pendant la guerre de Crimée. Le traité de Paris de 1856, qui a mis fin au conflit, a interdit à la Russie de repeupler ou refortifier l’archipel, principe repris par la convention de 1921 qui les démilitarise.
Au moment de l’indépendance finlandaise en décembre 1917, le statut des îles Åland est devenu une source de discorde entre la Suède et la Finlande. La Société des Nations fut saisie du dossier en juin 1920. Après de longues négociations diplomatiques, la souveraineté finlandaise fut reconnue en avril 1921, mais avec de larges garanties d’autonomie culturelle et la protection de la minorité suédophone pour apaiser la Suède. La convention de 1921 interdit la construction de fortifications, la présence de troupes ou l’utilisation par des forces étrangères. Les survols militaires sont aussi soumis à une autorisation spéciale. Un protocole de 1992 entre la Finlande et la Russie a même institué un consulat russe dans la principale ville, Mariehamn, chargé de veiller au respect de ces dispositions.
Les deux régimes partagent la même structure : un équilibre imposé par les grandes puissances, résolvant des disputes territoriales au bénéfice d’un État nordique, tout en limitant les activités militaires et en garantissant des droits particuliers d’accès. Cependant, cette ressemblance masque des différences essentielles.
Différences majeures de statut
La plupart des médias et certains travaux universitaires qualifient les deux zones de démilitarisées au sens large. Cette description est juste pour les Åland, mais erronée pour le Svalbard, et cette distinction est importante.
Dans son article de 2024 intitulé « The Myths of Svalbard Geopolitics », Andreas Østhagen corrige cette idée reçue. L’interdiction prévue par l’article 9 concerne uniquement la construction de bases navales, fortifications, et l’usage belliqueux. Elle ne proscrit pas le transit des forces armées, les patrouilles navales ni la présence militaire à des fins non offensives. Par exemple, la garde côtière norvégienne fait régulièrement escale à Longyearbyen, un port local, pour s’approvisionner, et la marine norvégienne déploie chaque année une frégate pour affirmer la souveraineté du pays.
En revanche, la convention des Åland est une neutralisation stricte, interdisant l’utilisation de l’archipel comme base militaire en temps de guerre et excluant la présence d’intervenants étrangers belligérants. Il s’agit là d’une limitation nettement plus rigoureuse que celle applicable au Svalbard.
Arguments en faveur d’une révision
Deux raisons principales motivent la remise en question des traités. Premièrement, les circonstances géopolitiques ont profondément changé. La Norvège et la Finlande se situent désormais en première ligne face à une Russie revisionniste, dans un contexte très éloigné de celui imaginé il y a plus d’un siècle. Les restrictions actuelles paraissent de plus en plus comme une forme de désarmement unilatéral. Deuxièmement, le cadre normatif international qui sous-tend ces traités est remis en cause, non seulement par les adversaires, mais aussi par certains alliés, ce qui affaiblit la légitimité pour ces États de continuer à assumer seuls leurs obligations.
La position du Svalbard, proche du passage stratégique entre le Groenland, l’Islande, le Royaume-Uni et la Norvège, et à proximité de la flotte russe de la péninsule de Kola, lui confère une réelle importance militaire : l’archipel domine en effet les voies de passage des sous-marins russes vers l’Atlantique. Cette situation provoque des inquiétudes accrues depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2022. En 2018, James K. Wither, professeur au George C. Marshall European Center for Security Studies, alertait sur l’exposition politique et militaire du Svalbard, due à sa distance du continent norvégien, à la présence russe à Barentsburg et à l’absence d’un mécanisme d’arbitrage. Plus récemment, Terje Aunevik, président de la communauté de Longyearbyen, a demandé que la Norvège puisse défendre l’archipel en cas d’attaque, interrogeant la capacité de réaction de l’OTAN.
Quant aux îles Åland, leur importance réside surtout dans leur position stratégique sur les axes maritimes et aériens entre la Suède et la Finlande. Cette inquiétude s’est intensifiée après l’adhésion récente de ces deux pays à l’OTAN. Alpo Rusi, professeur et ancien conseiller présidentiel, qualifie Åland de « talon d’Achille de la défense finlandaise », estimant que son statut crée une zone que la Russie pourrait exploiter. Pekka Toveri, ancien général major et chef du renseignement des forces finlandaises, considère que la clause de démilitarisation est devenue obsolète face aux évolutions du voisinage et de la sécurité. Un sondage finlandais de 2022 montrait que 58 % des habitants du continent soutenaient une présence militaire sur les îles, même si les habitants d’Åland restent plus prudents.
L’argument en faveur d’une révision est renforcé par le mépris croissant des grandes puissances à l’égard de l’ordre international fondé sur des règles. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 constitue une violation majeure du principe selon lequel la force ne doit pas servir à redessiner les frontières reconnues. Dans la mer Baltique, des sabotages sous-marins entre 2023 et 2025 ont endommagé de nombreuses infrastructures critiques, des actes attribués à des forces clandestines. Dans l’Arctique, des activités subversives russes au Svalbard visent à tester la réaction norvégienne sans franchir le seuil de déclenchement de l’article 5 de l’OTAN.
Dans une autre région du globe, la Chine rejette la décision de la Cour permanente d’arbitrage de 2016 qui remettait en cause ses revendications en mer de Chine méridionale, poursuivant sans entrave ses constructions d’îles artificielles et d’installations militaires, dépréciant la force des règles internationales.
Même au sein de l’alliance occidentale, les propos récents sont préoccupants. Lors de la conférence de Munich en 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a qualifié le cadre post-guerre froide fondé sur des règles d’« idée naïve », tandis que le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a dénoncé la distraction occidentale par un « vide rhétorique globaliste », alors que l’Europe affaiblissait ses armées.
Cette situation place Oslo et Helsinki face à une question difficile : pourquoi continuer à respecter des engagements quand les grandes puissances semblent les reléguer au rang de simple discours ? La Russie utilise le traité sur le Svalbard comme levier politique, tout en bafouant le droit international en Ukraine et dans l’Arctique. La Chine ignore les décisions juridiques et les États-Unis envoient des signaux contradictoires. Dans ce contexte, l’abandon des contraintes traitées limitant leur liberté d’action peut paraître justifié.
Pourquoi maintenir le statu quo ?
Deux arguments interdépendants militent en faveur du maintien des arrangements actuels. D’abord, le bénéfice militaire d’une remilitarisation des îles Åland et du Svalbard est moins significatif qu’on le prétend souvent. Ensuite, les petits États tirent avantage des systèmes fondés sur des règles ; céder à la pression des grandes puissances apporte un précédent dangereux qui affaiblit la sécurité collective.
Les îles Åland : un statut contraignant, mais supportable
Sur le plan militaire, les avantages d’une remilitarisation des Åland restent limités. Les capacités russes anti-accès dans la Baltique sont déjà importantes, indépendamment de la situation sur ces îles. Des missiles, drones et avions basés à Kaliningrad ou Saint-Pétersbourg peuvent menacer une grande partie de la mer Baltique et l’estuaire de Bothnie. La prise des Åland par la Russie augmenterait légèrement ces capacités, mais à un coût catastrophique, car cela déclencherait l’article 5 de l’OTAN. Les forces aériennes et navales finlandaises, renforcées depuis 2022, rendraient une opération amphibie russe coûteuse, tandis que les forces spéciales, la garde côtière et la police sont capables de contenir toute incursion. En outre, la remilitarisation ne modifierait pas fondamentalement l’équilibre militaire en Baltique.
Les défenseurs d’une révision avancent que la défense crédible de cette archipel non fortifié exige des préparatifs en temps de paix, comme l’installation de capteurs, positions de tir, communications sécurisées et entraînement amphibie. Toutefois, une étude stratégique de 1995 d’Anders Gardberg notait que le recours accru aux unités mobiles amphibies diminue l’importance des fortifications statiques, atténuant la portée de la démilitarisation. De plus, la convention n’interdit pas le déploiement de forces de police ou garde-côtes finlandaises, ni l’utilisation extérieure d’aéronefs de surveillance maritime.
Lors de l’adhésion de la Finlande à l’OTAN, l’organisation et Helsinki ont convenu de maintenir le statu quo. Le rapport finlandais de 2024 sur la politique étrangère et de sécurité confirme que le statut des Åland reste fondé sur des conventions internationales. Un rapport d’avril 2026, publié dans un contexte plus hostile, réaffirme également l’importance du respect du droit international sans proposer de modification. La mission OTAN « Baltic Sentry », chargée de protéger les câbles sous-marins et infrastructures, opère dans le respect du statut particulier des Åland.
Enfin, l’opinion des habitants des îles doit être prise en compte. La population suédophone d’environ 30 000 personnes regarde d’un œil prudent toute remise en cause du statu quo. L’Institut de la paix des Åland, organisation indépendante basée à Mariehamn, mène des recherches approfondies sur la démilitarisation en droit international et organise des conférences internationales. En mai 2025, un sommet nordique a même décidé d’inclure Åland dans un cadre régional de coopération sans remettre en cause sa démilitarisation, montrant que l’intégration sécuritaire peut aller de pair avec le maintien du régime actuel.
Le Svalbard : entre contraintes et intérêts
Le maintien du statu quo au Svalbard est plus difficile à défendre, mais le principal expert Andreas Østhagen penche pour la conservation des restrictions, soulignant que la vulnérabilité stratégique du Svalbard est exagérée. Par ailleurs, la Russie tire un bénéfice politique et économique du maintien du traité. Possédant une communauté sur place à Barentsburg, des intérêts miniers et scientifiques, Moscou préfère préserver le régime du traité pour garantir la stabilité plutôt que provoquer des tensions.
La législation norvégienne permet déjà de gérer les provocations, par l’application des règles de sécurité maritime qui s’appliquent de façon égale à tous, et par des mesures environnementales et de protection des réserves naturelles dans les fjords. Le traité confère des droits économiques, mais ceux-ci n’autorisent pas d’activités militaires illégales.
Pauline Baudu propose une approche équilibrée : l’OTAN doit signaler son intention de limiter les développements militaires et exercices à Svalbard, tout en maintenant une forte force dissuasive sur le continent norvégien, intégrant les menaces hybrides dans ses exercices et renforçant le partage d’informations entre alliés. Cette stratégie a fait ses preuves durant la guerre froide.
Abandonner les restrictions du traité antagoniserait les plus de 40 États signataires, renforcerait la narration russe sur le rejet occidental du droit international, et fragiliserait la gestion civile et économique norvégienne de l’archipel, accélérant une compétition accrue pour les ressources et l’accès à l’Arctique. Face à cela, la Norvège, puissance moyenne, a plus à perdre qu’à gagner. Ses forces armées, renforcées et appuyées par l’OTAN, sont en mesure de défendre efficacement la souveraineté du pays sur Svalbard.
Respecter les règles, un enjeu stratégique
L’ordre international fondé sur des règles est fragilisé et attaqué au cœur. La Russie mène une guerre agressive en Europe, la Chine méprise les décisions arbitrales qui ne lui conviennent pas, tandis que l’engagement des États-Unis envers le cadre juridique international s’avère ambigu. Dans ce contexte, la tentation pour la Norvège et la Finlande d’écarter discrètement des contraintes centenaires, certes gênantes, est compréhensible.
Cependant, ce serait une erreur stratégique. Les traités régissant Svalbard et les Åland doivent être maintenus, pour des raisons qui dépassent leur simple principe.
Concernant les Åland, le bénéfice militaire d’une révision est faible : les forces finlandaises suffisent à dissuader et repousser toute menace russe sans présence militaire permanente. L’article 7(ii) de la convention de 1921 prévoit déjà des mesures défensives d’urgence si la neutralité est menacée. Le prix diplomatique et juridique d’un changement serait lourd, ouvrant la porte à la Russie pour intervenir, créant une incertitude juridique sur la souveraineté finlandaise et heurtant une population locale attachée à ce statu quo.
Pour le Svalbard, la Norvège a géré les contraintes du traité durant toute la guerre froide, face à une menace soviétique bien plus forte que la Russie actuelle. Les gains militaires liés à une modification du traité ne justifient pas le coût diplomatique d’une rupture. Les pressions russes, bien que réelles, peuvent être contrées dans le cadre du traité par l’amélioration des capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance norvégiennes et alliées, ainsi que par la constitution de forces capables d’intervenir rapidement.
Le traité du Svalbard a déjà plus de cent ans, et la démilitarisation des Åland remonte à 1856. Malgré des failles lors des deux guerres mondiales, ces régimes représentent davantage une contrainte qu’un handicap stratégique. Aucune justification solide n’a été apportée pour abandonner ces restrictions qui confèrent à ces zones un statut particulier et contribuent à la stabilité régionale.