Vladimir Poutine, réélu pour un cinquième mandat à la présidence russe et salué par certains ultra-nationalistes comme un « impérator » à l’image des tsars, a dirigé les célébrations du 9 mai à Moscou pour la Journée de la Victoire.
Comme à l’accoutumée, cet événement mêle pompe, nostalgie et démonstrations de matériels militaires.
Chaque année depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, on attend que Poutine annonce une victoire marquante à l’occasion de cette commémoration de la victoire soviétique sur le fascisme lors de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à présent, ce triomphe reste hors de portée, grâce à la résistance ukrainienne et aux milliards de dollars d’aides militaires fournies par les alliés occidentaux de Kiev.
Cette fois, en raison notamment d’une aide occidentale moindre pour Kiev, Poutine peut se targuer de certains gains territoriaux. Les forces russes exercent une forte pression sur les défenses ukrainiennes à l’est et au sud, en particulier dans l’oblast de Donetsk, où la ligne de front progresse, bien que lentement, vers la ville stratégique de Chasiv Yar. Plus au nord, les unités russes avancent vers l’ouest avec pour objectif l’occupation totale de l’oblast de Louhansk et une incursion dans l’est de l’oblast de Kharkiv.
Cependant, ces avancées se paient au prix fort. Le ministère britannique de la Défense a publié cette semaine une mise à jour de son renseignement estimant les pertes russes en avril à 899 soldats tués ou blessés par jour, avec un total de plus de 465 000 victimes depuis le début du conflit il y a deux ans.
Le niveau de progression russe reste toutefois très lent. Chasiv Yar, cible stratégique principale de Moscou, se trouve à seulement 10 km à l’ouest de Bakhmut, ville prise par la Russie il y a un an après de lourds combats.
Concernant l’aide américaine, son impact sur le terrain reste incertain malgré la livraison rapide d’équipements. Stefan Wolff, expert en sécurité internationale de l’université de Birmingham, souligne que malgré la proximité des équipements, leur effet pour ralentir l’offensive russe demeure limité.
Sur le plan diplomatique, plusieurs évolutions notables émergent. Le président français Emmanuel Macron a renouvelé son appel aux alliés européens de Kiev pour un engagement militaire direct, afin d’empêcher une victoire russe. Jusqu’à présent, seul le Lituanie a répondu favorablement, proposant des troupes principalement à des fins de formation.
Plus significatif encore, le Royaume-Uni a levé l’interdiction faite à l’Ukraine d’utiliser des armes britanniques pour frapper des cibles sur le territoire russe. Cette décision a provoqué une réaction virulente de Poutine, qui a menacé de riposter contre les installations et équipements britanniques, en Ukraine comme ailleurs.
Dans le même temps, l’historienne politique Amelia Hadfield de l’université de Surrey analyse la revitalisation de « l’entente cordiale » entre la Grande-Bretagne et la France, en dépit des tensions liées au Brexit. Les deux pays, membres fondateurs de l’OTAN et puissances nucléaires européennes, se positionnent en leaders appelant à un effort coordonné en matière de défense et de diplomatie afin de maintenir la cohésion des alliés à court et moyen terme.
Cette dynamique européenne est également saluée aux États-Unis, où plusieurs administrations ont critiqué que Washington assume une part disproportionnée des coûts liés à la défense collective.
D’autant que la perspective d’un second mandat de Donald Trump aux États-Unis inquiète. En février, Trump avait affirmé qu’il encouragerait la Russie à agir comme elle l’entend face à tout pays de l’OTAN ne respectant pas ses engagements financiers, une déclaration prise au sérieux par plusieurs États européens.
Face aux menaces récurrentes de Poutine d’employer des armes nucléaires, récemment ravivées après les déclarations britanniques et françaises, les pays de l’OTAN renforcent leurs capacités nucléaires et leur coordination stratégique, une opération qualifiée de « trump-proofing » par la politologue Natasha Lindstaedt de l’université d’Essex.
La Pologne a notamment proposé d’accueillir des armes nucléaires sur son sol et Emmanuel Macron souhaite « européaniser » la dissuasion nucléaire française au sein de la défense collective de l’UE. Cependant, Lindstaedt rappelle que mettre en avant la dissuasion nucléaire pourrait aussi accroître le risque d’une escalade si une Russie acculée se sent poussée à recourir à ses armes.
En Russie, la Journée de la Victoire est aussi utilisée par Poutine pour renforcer l’endoctrinement militaire des jeunes générations. Jennifer Mathers (université d’Aberystwyth) et Allyson Edwards (université de Bath Spa) expliquent comment la propagande mobilise la jeunesse russe autour de « l’héritage glorieux » de l’armée rouge afin de forger un nouveau patriotisme militaire.
Par ailleurs, après l’élection présidentielle, le gouvernement russe a démissionné collectivement, laissant penser à des remaniements majeurs. Parmi les événements récents, l’arrestation de Timur Ivanov, vice-ministre de la Défense, pour corruption massive dans la reconstruction de Marioupol interpelle. Stephen Hall, spécialiste des régimes autoritaires, souligne que la corruption à ce niveau de l’élite est habituelle en Russie, mais l’affaire pourrait refléter des luttes internes entre le ministère de la Défense et les services de renseignement russes.
Analyse cartographique : Conjointement, l’Institut d’étude de la guerre (ISW) publie régulièrement des cartes détaillant les évolutions du front ukrainien. Ces cartes, analysées par Doug Specht, spécialiste en géographie culturelle à l’université de Westminster, montrent comment les représentations cartographiques peuvent parfois déshumaniser les conflits, rendant abstraites les réalités humaines derrière les lignes tracées.
« Les cartes sont des outils à double tranchant, pouvant être utilisés tant pour le bien que pour le mal, mais il faut toujours garder à l’esprit les vies humaines affectées par les conflits qu’elles représentent », conclut Specht.