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La Royal Navy s’apprête à traverser une décennie marquée par des choix stratégiques complexes. Entre le maintien du programme Dreadnought, l’achèvement de la construction des frégates Type 26, l’introduction des Type 31 et la conception du Multi-Role Strike Ship (MRSS), la flotte de surface est déjà fortement sollicitée.

Dans ce contexte chargé, BAE Systems présente la frégate polyvalente Adaptable Strike Frigate (ASF), un concept alliant les caractéristiques d’une frégate traditionnelle à des capacités amphibies et modulaires.

Le constructeur britannique décrit ce projet en termes ambitieux : « En intégrant l’adaptabilité tout en offrant une capacité crédible d’autodéfense dans l’environnement maritime, BAE Systems a collaboré avec ses partenaires industriels pour développer le concept de la frégate polyvalente Adaptable Strike Frigate, visant à promouvoir les technologies des futurs navires de guerre. »

Longue d’environ 130 mètres et déplaçant près de 6 000 tonnes, l’ASF se positionnerait entre la frégate haut de gamme Type 26 et les patrouilleurs côtiers légers. Sa proue présente un design conventionnel, équipé d’un canon moyen, de cellules de lancement vertical et de divers capteurs. En revanche, sa poupe est dominée par un bloc mission large. Un pont d’envol adapté aux hélicoptères Chinook surplombe un hangar spacieux. Le navire dispose également de quatre baies pour embarcations sur les flancs et d’une rampe arrière permettant le lancement de navires légers ou de véhicules sans équipage.

Le bloc mission, pièce maîtresse du concept
BAE met l’accent sur la modularité en rappelant que « la frégate polyvalente Adaptable Strike Frigate a été conçue pour accueillir plus de 20 conteneurs TEU ». Ces conteneurs pourraient embarquer des lanceurs de missiles, des drones de déminage, des postes de commandement ou des approvisionnements humanitaires, avec des systèmes spécialisés facilitant leur manutention et leur déploiement en mer. Cette capacité à changer rapidement d’équipement est présentée comme la solution face aux flottes enfermées dans des plateformes monomissions.

Une vision de “système de systèmes”
L’ASF est décrite comme une « vision système de systèmes ». Concrètement, le navire agirait comme un bâtiment mère et un centre de commandement, opérant à la fois des hélicoptères habités et des véhicules sans pilote : surface (USV), sous-marins (UUV) et aériens (UAV). BAE souligne que le navire sera « optimisé pour la létalité et des systèmes de mission adaptables », avec la flexibilité d’embarquer à la fois des armements traditionnels et des technologies émergentes.

La colonne vertébrale numérique du navire est essentielle. Selon BAE, « les systèmes de mission basés sur le cloud seront au cœur des guerres futures afin d’exécuter des opérations à la vitesse machine et au rythme pertinent. » L’ASF est conçue pour s’intégrer dans un cloud de combat plus vaste, fusionnant les données de ses propres capteurs et armes avec celles récoltées par des systèmes autonomes décentralisés. L’objectif est de créer un navire dont la force ne réside pas seulement dans son matériel embarqué, mais dans sa capacité à orchestrer un réseau d’actifs externes.

Équipage réduit, propulsion verte
L’équipage représente une autre rupture intentionnelle. BAE indique que « l’automatisation et un haut niveau d’intégration des systèmes résilients » permettraient au navire de naviguer avec un équipage réduit, d’environ 60 membres, libérant ainsi de l’espace pour des spécialistes embarqués ou une force militaire renforcée. Cette approche reflète les ambitions de la Royal Navy de diminuer les besoins en personnel sur ses futurs bâtiments de combat de surface.

Sur le plan énergétique, l’ASF présente « un design innovant de propulsion offrant une grande manœuvrabilité avec une capacité de sprint, tout en respectant les objectifs NetZero ». L’idée est d’allier efficacité pour les longues missions et vitesse d’accélération nécessaire dans les zones littorales.

Positionnement stratégique : Type 32 ou MRSS ?
La question stratégique majeure concerne la place qu’occupera l’ASF dans la flotte royale. La Royal Navy a défini le Type 32 comme une future frégate polyvalente destinée à servir de plateforme pour les systèmes autonomes et à soutenir les Littoral Response Groups. Sur le papier, l’ASF correspond parfaitement à ces attentes grâce à ses charges modulaires, son intégration autonome, son équipage réduit et sa capacité à embarquer des groupes d’assaut.

En revanche, le programme MRSS vise des navires amphibies lourds de 20 000 à 30 000 tonnes, dotés d’un radier et capables d’opérer des engins d’assaut, des véhicules et des centres de commandement pour des opérations à l’échelle brigade, un gabarit bien supérieur à celui d’une frégate de 6 000 tonnes. L’ASF peut projeter des forces de la taille d’un commando et lancer des embarcations non habitées, mais ne peut rivaliser en terme de capacité amphibie à grande échelle.

Contexte industriel et stratégique
BAE souligne la dimension collaborative de son projet : « lors du développement du concept Adaptable Strike Frigate, BAE Systems a travaillé avec des partenaires de l’industrie commerciale et de la défense pour explorer des concepts et technologies innovantes qui façonneront la conception des plateformes pour les opérations futures. » Cette démarche s’inscrit dans la stratégie plus large du ministère britannique de la Défense, qui considère la construction navale comme un levier industriel et un vecteur de partenariats internationaux.

Cependant, la réalité budgétaire reste un obstacle majeur. Le National Audit Office britannique a catalogué les projets Type 32 et MRSS parmi les plus risqués en matière de maîtrise des coûts. Même si la Royal Navy souhaite disposer des deux, garantir leur financement en parallèle avec les programmes Dreadnought, Type 26 et Type 31 s’annonce particulièrement complexe.

Un aperçu de la flotte future
L’ASF illustre la vision que l’industrie britannique se fait de la guerre navale de demain. Une frégate capable de servir de bâtiment mère pour les systèmes sans équipage, fondée sur des charges modulaires, un équipage réduit et une architecture numérique avancée, marque une rupture avec le modèle classique basé uniquement sur acier et missiles.

Qu’elle voie ou non le jour, cette frégate emblématique annonce une Royal Navy prête à combattre via des réseaux d’armes autonomes, où frégates et navires amphibies fonctionnent comme des plateformes de commandement polyvalentes et des hubs de lancement.

« Adaptable Strike Frigate : intégrer la technologie pour offrir la capacité navale de demain à la vitesse de la pertinence », résume BAE son concept. Pour la Royal Navy, le défi ne réside pas dans la vision stratégique, mais bien dans les ressources disponibles. L’ASF apparaît comme une candidate crédible pour le programme Type 32 ou toute déclinaison qui en découlera, mais reste à déterminer si le Royaume-Uni pourra l’inscrire au budget en parallèle de ses autres engagements navals.