Des incidents récents, aussi éloignés que la mer Baltique et les eaux au large de Taïwan, ont mis en lumière la vulnérabilité des infrastructures sous-marines critiques face à des acteurs malveillants. Si ces menaces existent depuis longtemps, l’importance croissante des actifs sous-marins pour l’économie mondiale souligne la nécessité de comprendre ces dangers et de développer des réponses adaptées. Fort heureusement, la prise de conscience s’est renforcée quant à l’importance de ces infrastructures et aux risques spécifiques auxquels elles sont exposées. Cependant, la mise en œuvre de solutions efficaces reste un travail en cours.
Bien que largement invisible pour le grand public, un large éventail d’actifs sous-marins constitue désormais une part cruciale de l’activité économique quotidienne. Cette infrastructure sous-marine critique (CUI) englobe divers équipements disséminés sur le fond des océans et se divise principalement en trois catégories :
- Câbles de communication sous-marins : Successeurs des câbles téléphoniques en cuivre, les réseaux actuels de câbles à fibre optique transportent d’immenses volumes de données, formant un maillage vital pour les communications globales, régionales et nationales.
- Câbles électriques sous-marins : Constitutifs de l’interconnexion des réseaux électriques nationaux et régionaux, ces câbles en cuivre isolés assurent surtout la liaison avec les parcs éoliens offshore, élément majeur de la transition énergétique.
- Oléoducs et gazoducs sous-marins : Ces réseaux de conduites relient les sites de production aux marchés terminaux, souvent sur de longues distances.
Les infrastructures sous-marines sont installées, détenues et exploitées par un large éventail d’acteurs publics et privés. Cette diversité entraîne souvent des redondances, notamment dans le secteur des communications, mais relève aussi d’un manque de standardisation. Leur nature et leur localisation accentuent leur exposition aux attaques et aux disruptions. En particulier, elles bénéficient rarement d’une protection physique significative, leur étendue et leur isolement compliquant la surveillance efficace. Inversement, la concentration de ces infrastructures en points névralgiques — tels que les zones de débarquement des câbles et pipelines — offre des opportunités de perturbation massive par des acteurs hostiles. Le coût financier d’éventuels dommages peut être colossal : par exemple, les explosions de septembre 2022 sur le gazoduc Nord Stream auraient entraîné des pertes directes estimées à plus d’un milliard d’euros.
Une longue histoire de risques
Les attaques d’infrastructures sous-marines ne sont pas nouvelles. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne impériale et l’Empire britannique ont mis en œuvre des actions pour perturber et neutraliser les câbles télégraphiques sous-marins adverses. La suprématie maritime britannique s’avéra déterminante en détruisant une grande partie du réseau allemand, entravant la communication allemande au-delà de l’Europe et rendant leurs échanges vulnérables à l’interception. Cette opération contribua notamment au décryptage par les Britanniques du télégramme Zimmermann, événement clé précipitant l’entrée des États-Unis dans le conflit. Lors de la Guerre froide, l’interception des câbles soviétiques sous-marins par l’OTAN produisit une intelligence précieuse.
Cependant, les attaques hostiles ne représentent pas la menace la plus importante. Une étude récente du RAND Corporation estime que 40 % des perturbations connues sont liées à la pêche et environ 15 % à des aléas naturels comme les tempêtes. Cela n’empêche pas que des incidents récents révèlent le potentiel d’interventions malveillantes, tels que la coupure de deux câbles sous-marins reliant les îles Matsu à Taïwan en février 2023, incidents associés à la présence de navires chinois. En Europe, la région balte connaît plusieurs interruptions depuis le début du conflit russo-ukrainien. En particulier, fin 2024, des câbles de communication sous-marins comme le BCS East-West Interlink, le C-Lion1, ainsi que le câble électrique Estlink 2 furent sectionnés. Bien que l’on suppose des actions de guerre hybride imputées aux services de renseignement russes, aucune preuve formelle d’intention hostile n’a été rendue publique.
Ces incidents illustrent la vulnérabilité des infrastructures à la guerre hybride ou « zones grises ». Dans ce contexte, la coupure d’un câble par l’ancre « accidentelle » d’un navire marchand ou la fuite d’un pipeline pour motifs inconnus favorisent la dénégation plausible. Les perturbations s’avèrent souvent disproportionnées au regard des moyens engagés et la réaction directe limitée. Sur le plan juridique, le droit maritime international peine à évoluer avec cette réalité : les possibilités d’intervention hors des eaux territoriales d’un État restent incertaines. En novembre 2025, le tribunal de district de Helsinki a par exemple rejeté des poursuites contre des membres d’équipage liés à l’affaire Estlink 2, jugeant que les faits ne relevaient pas de sa compétence au regard de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM).
Outre ces attaques de faible intensité, les risques s’élargissent. La démocratisation des technologies comme les véhicules sous-marins sans équipage (UUV) ouvre la voie à des menaces venant de terroristes ou de criminels. À une autre échelle, ce type d’infrastructures pourrait faire l’objet d’attaques massives en prélude à des conflits militaires classiques. Ainsi, l’activité du navire océanographique russe RFS Yantar (projet 22010) pour cartographier les câbles sous-marins dans les eaux européennes et au-delà a été largement rapportée, fournissant potentiellement des données pour une attaque future. En décembre 2025, dans une interview au Financial Times, le Premier Seigneur de la mer britannique, le général Sir Gwyn Jenkins, a alerté sur l’investissement russe accru dans sa Direction principale des recherches en eaux profondes (GUGI), y compris les submersibles profonds, dans un contexte de menace croissante sur les câbles et pipelines britanniques. Comme pour les activités hybrides, les capacités juridiques pour contester ces opérations de surveillance hors eaux territoriales sont limitées.

Une réponse collaborative
La vulnérabilité des infrastructures sous-marines aux actions hostiles a suscité une prise de conscience rapide, poussant à renforcer à la fois les mesures nationales et transfrontalières, notamment en Europe où les risques sont les plus accentués. Si l’Union européenne agit principalement au niveau politique, l’OTAN a créé en février 2023 à son siège de Bruxelles une cellule stratégique de coordination dédiée à la protection des infrastructures sous-marines critiques, suivie en mai 2024 par un centre maritime de sécurité opérationnel implanté au commandement maritime allié (MARCOM) à Northwood, près de Londres. Ce centre est présenté comme un « pôle de réseau et de connaissances consacré aux infrastructures critiques sous-marines » destiné à « aider le commandant MARCOM dans la prise de décision, le déploiement des forces et la coordination des actions ».
Un autre acteur important est la Force expéditionnaire conjointe (JEF), dirigée par le Royaume-Uni depuis Northwood. Regroupant dix membres de l’OTAN dans la région nordique, baltique et de la mer du Nord, la JEF fournit essentiellement un pool de forces à haute disponibilité pour dissuader les acteurs malveillants et réagir rapidement aux incidents, en complément des initiatives de l’OTAN. Cette force a intensifié son attention sur la protection des infrastructures sous-marines, réalisant en 2023 et 2024 des exercices visant à renforcer sa capacité à faire face à cet environnement menaçant. En 2024, les activités nommées NORDIC WARDEN ont réuni pendant un mois navires et aéronefs de la JEF, assurant une couverture sur les infrastructures du Nord-Atlantique jusqu’à la Baltique.
Au-delà de l’Europe, la protection des infrastructures reste majoritairement une initiative nationale, malgré les connexions régionales des équipements concernés. Toutefois, une prise de conscience croissante souligne que les vulnérabilités identifiées en Europe ont une portée mondiale. Ainsi, le plan numérique ASEAN Digital Masterplan 2025 engage timidement la résilience des câbles sous-marins en Asie du Sud-Est et facilite l’accès transnational pour les réparations. Le Dialogue quadrilatéral de sécurité (Quad) entre l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis a également lancé en mai 2023 son programme de protection, baptisé Quad Partnership for Cable Connectivity and Resilience. L’avenir de ce partenariat pourrait néanmoins être soumis aux aléas politiques, notamment liés à la présidence Trump aux États-Unis.

Développer des capacités pratiques
En Europe, une stratégie collaborative pour contrer la menace sur les infrastructures critiques sous-marines est clairement engagée. Toutefois, pour être efficace, cette démarche stratégique doit s’accompagner d’équipements appropriés pour détecter et répondre aux dangers.
Une capacité fondamentale consiste à améliorer la surveillance de ces infrastructures, dont la taille et l’éloignement posent des défis majeurs. Différentes solutions sont en cours d’intégration ou de développement pour y répondre : utilisation d’images satellites pour suivre les navires suspects en surface, déploiement de véhicules de surface autonomes (USV) pour la surveillance à distance des fonds marins, installation de capteurs fixes détectant les anomalies. Les progrès technologiques sont rapides. En novembre 2024, Thales a annoncé un partenariat avec la société française FEBUS Optics pour utiliser la technologie de détection à fibre optique distribuée (DFOS) afin d’améliorer son système sonar BlueGuard. Cette technologie permet de surveiller la zone aquatique autour d’une infrastructure tout au long de sa longueur, détectant les signaux acoustiques à proximité.
Un autre progrès notable réside dans la miniaturisation des systèmes sonar, désormais intégrables aux nouvelles plateformes sans équipage. En décembre 2025, le groupe britannique Cohort (via sa filiale SEA) a obtenu un contrat de plusieurs millions de livres pour fournir 22 systèmes de détection sous-marine KraitArray à Liquid Robotics, filiale de Boeing, destinés à être embarqués sur les USV Wave Glider. Ce système sonar compact offre des performances acoustiques passives de haute qualité, promettant une nette amélioration de la collecte d’informations et de la connaissance du domaine maritime pour la protection des infrastructures.
Parallèlement, des navires spécialisés dans la surveillance sont progressivement mis en service pour déployer et soutenir ces nouvelles capacités. Exemple précoce, le RFA Proteus de la Royal Fleet Auxiliary britannique, un ancien navire de soutien commercial converti en service naval en 2023, est capable de déployer plusieurs types de véhicules sous-marins, offrant au Royaume-Uni une forte capacité de dissuasion et de réaction en eaux profondes. D’autres pays européens ont également annoncé des projets similaires, à l’image du Danemark qui a acquis fin 2025 l’opérationnel Norwind Helm. Ces bâtiments devraient considérablement renforcer les moyens navals européens pour protéger les infrastructures critiques sous-marines.
![Le sonar remorqué KraitArray développé par SEA illustre une gamme de technologies récentes renforçant l’efficacité des drones marins dans la surveillance des infrastructures critiques. [Cohort Plc]](https://www.zonearmee.com/app/uploads/2026/02/4_KraitArray_20251217-Kopie-1024x683-1.jpg)
Une réponse intégrée
Malgré ces avancées, beaucoup reste à faire, notamment pour élaborer des concepts opérationnels adaptés. Au regard de la dispersion et de la dimension des infrastructures, une approche intégrée paraît indispensable, combinant moyens traditionnels (navires, sous-marins, aéronefs habités) et technologies émergentes (véhicules sans équipage, intelligence artificielle). Le projet CABOT de la Royal Navy britannique illustre bien cette orientation. Il vise à établir une capacité de surveillance anti-sous-marine permanente dans l’Atlantique Nord, qui inclut la protection des infrastructures sous-marines. Ce programme se déploie en deux phases :
- Atlantic Net : une capacité transitoire fournie par l’industrie, exploitant des véhicules sans équipage pilotés par des partenaires commerciaux pour collecter des données acoustiques analysées ensuite par l’IA et la Royal Navy. Cette phase relativement peu coûteuse améliore la surveillance sous-marine tout en déchargeant les moyens habités.
- Atlantic Bastion : une solution plus complète, opérée par les forces armées, intégrant un réseau coordonné de navires, submersibles et avions habités et sans équipage. Parmi les plateformes impliquées figurent les frégates anti-sous-marines Type 26, les avions de patrouille maritime P-8A Poseidon, ainsi que des véhicules autonomes envisagés comme la vedette USV Type 92 et l’UUV Type 93 ‘Chariot’.
Bien que nationaux, ces efforts sont susceptibles d’être élargis à d’autres alliés régionaux. La coopération stratégique croissante avec la Norvège, matérialisée par son acquisition des frégates Type 26 et la signature en décembre 2025 de l’accord Lunna House, devrait faire de ce pays un acteur clé du concept Atlantic Bastion.
encore en phase initiale, le projet CABOT représente un chantier d’importance, appelant à tirer des enseignements précieux pour la protection des infrastructures sous-marines en Europe et ailleurs. Néanmoins, il ne saurait être considéré comme une solution universelle. L’attrait des infrastructures sous-marines pour des acteurs hostiles rend impossible la prévention ou l’évitement de toutes les attaques futures. D’où l’importance croissante de la résilience et des capacités rapides de réparation.
Certains observateurs soulignent d’ailleurs que la disponibilité de navires spécialisés dans la réparation pourrait constituer un facteur limitant en cas d’attaque coordonnée. En septembre 2025, le Comité mixte sur la stratégie de sécurité nationale du Parlement britannique a recommandé l’acquisition d’un navire de réparation de câbles véritablement souverain d’ici 2030 dans un rapport sur la résilience des câbles télécommunications sous-marins. Plus largement, il sera crucial d’assurer un partage efficace des informations et une collaboration étroite avec les propriétaires privés de ces infrastructures, ainsi que d’aligner leurs constructeurs et exploitants avec les intérêts nationaux. À ce titre, les États-Unis ont pris des mesures proactives pour empêcher la société chinoise HMN Technologies de dominer le marché du câblage sous-marin, principalement pour des raisons d’espionnage.
![Plusieurs marines introduisent des navires spécialisés pour améliorer leur capacité de surveillance et de protection des infrastructures sous-marines critiques. Le RFA Proteus britannique, entré en service en 2023, en est un exemple. [Copyright Crown 2023]](https://www.zonearmee.com/app/uploads/2026/02/5_RFA-Proteus_20231009-Kopie-1024x683-1.jpg)
Conclusion
Ce bref aperçu montre que le monde entre dans une nouvelle ère pour les menaces pesant sur les infrastructures sous-marines critiques. Ces dangers sont à la fois croissants et multiformes. Si la reconnaissance des risques et l’engagement à les combattre sont encourageants, notamment en Europe où des actions coordonnées sont en œuvre, la complexité du défi est immense. Elle nécessite une réponse intégrée, dépassant le seul cadre opérationnel pour toucher aussi les domaines commerciaux et juridiques. Les progrès technologiques et conceptuels offrent des perspectives prometteuses en matière de surveillance et de détection mais beaucoup de travail reste nécessaire.