À l’issue de sa visite en Inde, interrompue après quatre ans, le président russe Vladimir Poutine est retourné à Moscou. Au-delà des fastes protocolaires, cette visite s’est révélée riche en enjeux stratégiques et économiques, dans un contexte mondial marqué par la guerre en Europe et les tentatives de négociation d’une paix durable.
Ce déplacement n’était pas motivé par un seul objectif. Il s’agissait d’une combinaison réfléchie de messages géopolitiques, de stratégies de diversification et de négociations économiques, le tout s’inscrivant dans une relation personnelle de longue date entre Moscou et New Delhi.
Poutine avait pleinement conscience que cette visite serait scrutée par les capitales occidentales. Qu’un dirigeant russe sanctionné et diplomatiquement isolé soit accueilli chaleureusement par un membre du Quad et partenaire stratégique des États-Unis en dit long. Ce signal, loin d’être une simple provocation, traduit une volonté plus subtile : alors que le Kremlin tente de conclure un accord de paix en Ukraine, il est essentiel pour Moscou de montrer qu’il n’est pas isolé diplomatiquement et que des puissances majeures hors Occident recherchent toujours un dialogue.
Pour l’Inde, qui s’est abstenue de condamner la guerre en Ukraine tout en proposant de contribuer aux efforts de paix, cette visite confirme son positionnement distinct. New Delhi entend se présenter comme une puissance pivot refusant d’être intégrée dans un camp spécifique. Cependant, ces signaux diplomatiques, malgré leur importance, ne constituaient pas le but principal de la visite.
Sur le plan militaire, Poutine cherchait à consolider la place de la Russie sur le marché indien de la défense. L’Inde demeure le plus grand client russe dans ce secteur, mais la part de marché russe a décliné depuis une décennie. Offres de vente supplémentaires de systèmes de missiles S-400, éprouvés lors de récents affrontements avec le Pakistan, fourniture de chasseurs Su-35 pour moderniser la flotte de l’aviation indienne, et surtout proposition sans précédent de coproduction et de transfert de technologie du chasseur furtif Su-57 : autant d’éléments destinés à retenir l’Inde comme un partenaire-clé du complexe militaro-industriel russe.
De son côté, l’Inde est devenue plus exigeante. Elle demande des conditions de financement améliorées, une plus grande localisation de la production, un transfert complet de technologie, des délais garantis et des protections face aux sanctions internationales. Ces demandes ont été intégrées dans les négociations des deux parties.
L’aspect économique et géographique était aussi central dans ce dialogue bilatéral. La Russie, confrontée à une économie sous pression malgré ses 2,6 trillions de dollars de PIB, victime des sanctions occidentales limitant ses débouchés export et ses financements, a besoin d’un nouveau moteur de croissance. L’Inde, elle, cherche à diversifier ses marchés en dehors de la sphère occidentale et a conscience que sa politique commerciale tournée vers l’Ouest est vulnérable face aux guerres commerciales et au ralentissement économique mondial.
Par ailleurs, le paradoxe démographique russe, avec une pénurie de main-d’œuvre alors que son territoire est immense, la pousse à envisager des importations de travailleurs à court terme, faisant de l’Inde, avec son réservoir quasiment inépuisable, un interlocuteur privilégié.
Un objectif majeur est d’augmenter le commerce bilatéral à 100 milliards de dollars dans les cinq ans, avec des échanges en monnaies nationales. Le fonds considérable accumulé par Moscou en roupies grâce aux achats indiens de ressources naturelles (minerais, pétrole brut, or, diamants) pourrait permettre à la Russie d’investir et d’importer en Inde avec une grande marge de manœuvre.
Pour faciliter ces échanges, les deux pays étudient le développement de nouvelles voies commerciales internationales, telles que le corridor Nord-Sud reliant la Russie à l’Inde via l’Asie centrale et l’Iran.
Un autre enjeu stratégique central est le besoin pour la Russie de rééquilibrer sa dépendance croissante à la Chine. Depuis 2022, face à son isolement, Moscou s’est largement appuyé sur Pékin sur les plans politique, militaire et technologique, mais cette position est perçue au Kremlin comme insoutenable à long terme pour conserver le statut de grande puissance.
Ce que propose l’Inde, c’est un partenaire asiatique hors sphère chinoise, reconnu internationalement et disposant d’un marché important pour les secteurs de la défense, de l’énergie et du nucléaire. Cette relation offre à la Russie une marge de manœuvre entre Pékin et le reste du monde non occidental.
Pour l’Inde, qui conserve en mémoire la détente Chine–États-Unis des années 1970, perçue comme une trahison stratégique, le renforcement du lien avec la Russie demeure une sécurité connue face aux tensions régionales.
La signature d’un accord logistique militaire, permettant à chaque pays l’usage des bases et ports de l’autre, bénéficie aux deux acteurs. La Russie obtient un accès stratégique à l’océan Indien, axe vital du commerce mondial, tandis que l’Inde gagne un « parapluie russe » protecteur contre l’activité accrue d’autres puissances navales dans sa région, tout en consolidant sa présence dans la « nouvelle grande partie » liée aux routes arctiques et aux droits miniers associés.
Cependant, cette visite soulève des questions délicates concernant la relation de chacun avec Washington. Les récentes discussions entre la Russie et les représentants américains sur l’Ukraine montrent que Moscou accorde une grande importance aux négociations directes avec les États-Unis. Parallèlement, l’Inde reste un pilier essentiel de la stratégie indo-pacifique américaine et un acteur clé du Quad, alliance dont un des objectifs implicites est de contenir la Chine.
Cette situation crée une dynamique fluide et imprévisible. Si les pourparlers américano-russes progressent, l’Inde pourrait jouer un rôle d’intermédiaire diplomatique privilégié et bénéficier d’une période favorable où elle se positionnerait au centre d’une possible relation triangulaire entre les États-Unis, la Russie et elle-même.
À l’inverse, en cas d’échec des négociations, Washington pourrait intensifier la pression sur New Delhi pour réduire ses liens avec Moscou, notamment dans les domaines pétrolier et militaire. Ce contexte géopolitique complexe structure les choix futurs de l’Inde, qui doit jongler entre son partenariat avec Washington et ses relations historiques avec Moscou tout en préservant son autonomie stratégique.
Enfin, la question du calendrier de cette visite apparaît cruciale. Comme l’a suggéré un diplomate en confidence, un report plus long aurait pu entraîner un glissement de l’Inde vers l’Occident, réduisant l’influence russe sur la scène internationale.