Alors que la Finlande et la Suède intègrent l’OTAN, la réaction de la Russie à cet élargissement continue de susciter de nombreuses interrogations. Malgré son engagement majeur dans le conflit ukrainien, Moscou déploie des stratégies hybrides visant à contester cette extension, notamment dans la région baltique. Deux ans après les premiers pronostics, un bilan actualisé met en lumière les enjeux militaires et géopolitiques liés à cette évolution.
Comment évaluez-vous aujourd’hui la réponse russe à l’expansion de l’OTAN dans la région baltique, deux ans après votre premier article ?
Notre analyse reste globalement constante. La Russie perçoit l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN comme une menace, mais son attention immédiate reste fixée sur la guerre en Ukraine, ce qui limite ses options militaires pour contrer cette expansion. Une grande partie des forces conventionnelles russes est mobilisée dans ce conflit, ce qui empêche Moscou, pour l’heure, de renforcer sa posture militaire dans des zones stratégiques comme le Haut-Nord.
Cependant, sur la période récente, la Russie a multiplié les pressions indirectes, notamment via des tactiques de guerre hybride. Moscou continue d’émettre des menaces verbales à l’encontre d’Helsinki et de Stockholm. Ces méthodes de pression devraient rester des éléments centraux de la politique étrangère russe vis-à-vis de l’OTAN, et plus particulièrement des nouveaux membres nordiques.
Tant que la guerre perdure, cette dynamique devrait se maintenir. Au-delà du conflit ukrainien, les risques d’une action russe plus directe dans la région nordique-baltique pourraient même augmenter, notamment dans un contexte de conflit élargi, en raison d’un engagement américain en Europe potentiellement moins solide, comme cela a été observé sous l’administration Trump.
Vous avez mentionné la vulnérabilité accrue de la péninsule de Kola depuis l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN, confirmée récemment par les renseignements militaires finlandais. Moscou prévoit d’y renforcer ses forces terrestres dès que ses ressources seront reconstituées. Ce calendrier pourrait-il s’accélérer si la Chine intensifie son soutien militaire à la Russie ?
Effectivement. Le soutien militaire chinois, associé à l’appui de partenaires tels que l’Iran et la Corée du Nord, constitue un multiplicateur de force pour la Russie. Le transfert de drones, la fourniture de composants essentiels et même l’envoi de troupes ont permis à Moscou de maintenir son effort de guerre en Ukraine plus de trois ans. Une intensification de cette coopération renforcerait la capacité russe à reconstruire rapidement ses forces conventionnelles, condition indispensable pour consolider sa présence militaire dans le nord-ouest russe, notamment sur la péninsule de Kola.
Ces tendances indiquent que la coopération au sein de cet « axe de troubles » et l’affrontement sino-russo-occidental resteront des facteurs clés dans la géopolitique des années à venir. L’OTAN doit anticiper la perspective d’une Russie revitalisée, soutenue par ces puissances alliées, susceptible de représenter une menace directe aux frontières de l’alliance au-delà du conflit ukrainien.
Vous avez souligné l’utilisation par la Russie de tactiques de « zone grise » pour riposter à l’élargissement de l’OTAN, notamment dans l’attente de ressources militaires supplémentaires. Quels types d’actions hybrides ont été observées ces deux dernières années ? Ont-elles été plus ou moins marquées que prévu ?
Plusieurs incidents dans la mer Baltique témoignent de l’emploi croissant de ces tactiques.
- Des navires civils traînant leurs ancres auraient endommagé des infrastructures critiques sous-marines, telles que câbles en fibre optique, lignes électriques et pipelines reliant la Finlande, la Suède, l’Allemagne et les États baltes. Aucun acteur précis n’a encore été officiellement accusé, mais plusieurs responsables soupçonnent fortement la Russie.
- Le brouillage des signaux GPS, spécialement dans l’est de la Finlande et dans la Baltique, s’intensifie, perturbant la navigation aérienne et maritime. Là encore, la responsabilité russe est suspectée.
- En novembre 2023, la Russie a renouvelé la tactique consistant à instrumentaliser les demandeurs d’asile pour déstabiliser la Finlande, en dirigeant vers la frontière finno-russe des flux migratoires non documentés. En réaction, la Finlande a fermé sa frontière terrestre, mesure restée en vigueur depuis.
Nous ne nous sommes pas prononcés sur l’ampleur avec laquelle Moscou utiliserait ces méthodes pour saper la position de l’OTAN en région nordique-baltique-arctique. Par ailleurs, il serait erroné d’attribuer exclusivement à l’élargissement de l’Alliance ces actes hostiles. Une étude du Center for Strategic and International Studies souligne que la Russie a engagé une campagne stratégique de sabotage et subversion en Europe, visant particulièrement les pays qui soutiennent activement l’Ukraine, parmi lesquels figurent les États nordiques et baltes.
Vous aviez évoqué la possibilité d’une menace militaire renouvelée pour les pays baltes, redoutée de longue date. La performance décevante des troupes russes en Ukraine modifie-t-elle cette évaluation ? Le risque d’invasion demeure-t-il réel ?
La préoccupation d’une attaque russe contre un pays membre de l’OTAN reste tangible, malgré les difficultés militaires rencontrées par Moscou en Ukraine. Cette inquiétude se traduit par d’importants efforts européens d’amélioration des capacités de défense, ainsi que par les évaluations des services de renseignement prévoyant un conflit possible avec la Russie dans un horizon de cinq à dix ans.
Cette appréhension repose sur la persistance des intentions hostiles russes et sur la rapidité attendue de la reconstitution militaire de Moscou. Vladimir Poutine ambitionne clairement de remodeler l’ordre sécuritaire européen. Si personne ne peut dire quelle prise de risque cela impliquerait, l’éventualité d’une agression contre un État de l’Alliance est prise très au sérieux, d’autant plus qu’un moindre engagement américain dans la sécurité européenne pourrait accroitre la vulnérabilité du continent.
Sur le plan des capacités, la Russie est déjà engagée dans une économie de guerre qui devrait perdurer, et ses alliances avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord renforcent ses possibilités de remontée en puissance rapide.
Avec le recul, modifieriez-vous certains éléments de votre analyse initiale ?
Rétrospectivement, nous avons sans doute été trop pessimistes quant à la montée en tension nucléaire russe dans la région nordique-baltique-arctique en réaction à l’adhésion de la Finlande et de la Suède. La communication publique russe sur le volet nucléaire n’a pas été particulièrement agressive envers ces pays.
Moscou continue ses exercices annuels de la triade nucléaire dans la région de la mer de Barents et, bien que sa doctrine nucléaire ait été assouplie en septembre 2024, ces changements s’expliquent surtout par la guerre en Ukraine plutôt que par le récent élargissement de l’OTAN.
En juin 2024, la Russie a étendu ses manœuvres avec armes nucléaires tactiques près de la frontière ukrainienne au district militaire de Leningrad, limitrophe de plusieurs membres de l’OTAN incluant la Norvège, la Finlande et les États baltes. Cette décision intervient après que certains alliés ont autorisé l’usage par l’Ukraine d’armes fournies pour des frappes sur le territoire russe, et s’inscrit donc davantage dans le cadre du conflit ukrainien que dans celui de l’élargissement de l’Alliance.