Le 3 juin 2025, la India Foundation, en collaboration avec le India Habitat Centre, a organisé une table ronde intitulée « Relations indo-pakistanaises à l’aune de l’opération Sindoor ».

Des décideurs politiques, spécialistes de la sécurité et universitaires se sont réunis pour analyser l’évolution des relations entre l’Inde et le Pakistan suite à l’opération Sindoor, une opération militaire historique lancée par l’Inde en représailles à l’attentat terroriste meurtrier commis le 22 avril 2025 contre des touristes hindous dans la région de Pahalgam, au Jammu-et-Cachemire. Lancée le 7 mai 2025, cette opération a été suspendue temporairement, le Premier ministre Modi précisant qu’elle n’était pas encore achevée.

Le débat réunissait notamment l’ambassadrice Ruchi Ghanashyam, ancienne haute-commissaire indienne au Royaume-Uni ; l’ambassadeur T.C.A. Raghavan, ancien haut-commissaire indien au Pakistan et ex-directeur général de l’Indian Council of World Affairs (ICWA) ; ainsi que Raj Chengappa, journaliste senior et directeur éditorial du groupe India Today.

Il a été souligné que l’hostilité persistante entre l’Inde et le Pakistan, née lors de la partition de 1947, s’est exacerbée avec le recours accru de l’armée pakistanaise aux attaques militaires et au terrorisme par des groupes soutenus par Islamabad. La méfiance stratégique n’a jamais véritablement diminué, malgré certaines tentatives sincères des deux côtés.

Selon les intervenants, la situation actuelle se caractérise par une « interface minimale, voire inexistante, entre les gouvernements de deux pays dotés de l’arme nucléaire », révélant l’absence d’une relation bilatérale significative.

L’attaque terroriste de Pahalgam, le 22 avril 2025, qui a fait 26 morts – principalement des touristes hindous –, a rompu cette fragile « interface minimale ». L’Inde a lancé l’opération Sindoor en réponse, attribuant l’attentat à des organisations soutenues par le Pakistan telles que Jaish-e-Mohammed et Lashkar-e-Taiba.

Fin de la retenue stratégique

L’opération Sindoor a marqué une rupture avec la politique traditionnelle de retenue stratégique de l’Inde.

Ciblant neuf infrastructures terroristes dans le Pakistan et au Pakistan-occupé Kashmir (PoK), dont les bastions de Bahawalpur et Muridke, l’opération a débuté le 7 mai 2025 aux premières heures, avec des frappes précises de missiles et aériennes. L’Inde a démontré ses capacités militaires modernes, notamment son armée de l’air qui a déployé des chasseurs Rafale équipés de missiles SCALP, de missiles de croisière BrahMos et de munitions drones israéliennes SkyStriker.

Décrite comme « ciblée, mesurée et non escalatoire », l’opération s’était d’abord abstenue de toucher des installations militaires pakistanaises directes. Cependant, face à des ripostes pakistanaises frappant infrastructures civiles et militaires, l’Inde a fini par viser des objectifs stratégiques cruciaux, notamment des bases aériennes telles que Nur Khan, Rahim Yar Khan et Sargodha.

Cette opération tri-services, employant des systèmes locaux comme BrahMos et Akash, a prouvé la capacité de l’Inde à mener des opérations multidomaines en profondeur sur le territoire pakistanais.

Après l’attaque de Pahalgam, l’appareil sécuritaire indien a opéré un tournant conceptuel, privilégiant désormais l’action cinétique à la pression non cinétique persistante. L’opération Sindoor incarne ce changement et montre que l’Inde est prête à frapper des cibles militaires en profondeur au Pakistan en cas de futures attaques terroristes.

Du soft power au hard power

Comme l’a souligné l’ambassadeur Raghavan, cette évolution traduit le passage de l’Inde d’une approche centrée sur le soft power à une posture intégrant le hard power, posant les jalons d’une affirmation géopolitique renforcée dans une région complexe.

L’opération a clairement signifié la volonté de l’Inde de punir sévèrement le Pakistan pour son soutien au terrorisme, appuyée par la suspension du Traité des eaux de l’Indus (IWT), une mesure diplomatique classique qui a tendu un peu plus le rapport de forces et signifié la détermination indienne à employer aussi des moyens non militaires pour accroître la pression.

Raj Chengappa a insisté sur la dynamique d’escalade provoquée par l’opération Sindoor. Il a souligné que malgré les victoires tactiques indiennes, la guerre de l’information menée avec succès par le Pakistan a capté une certaine audience internationale. Selon lui, l’opération a déclenché un cycle de représailles, avec des frappes aériennes pakistanaises, des tirs de missiles à courte portée et des essaims de drones sur des installations militaires indiennes, accompagnés d’une intense campagne de guerre électronique. Le silence initial de l’Inde a permis à Islamabad de contrôler le récit et de présenter le conflit comme une démonstration de sa résilience.

Chengappa a décrit l’opération Sindoor comme une « démonstration de force décisive ».

Frappes toujours plus sévères

Le Premier ministre Narendra Modi a fixé l’impératif d’« augmenter la mise à chaque fois », symbolisant une nouvelle normalité dans la lutte indienne contre le terrorisme.

Il a averti que le déficit de canaux diplomatiques solides risquait d’aggraver l’escalade, tout en précisant que les attaques indiennes visaient le « chef du serpent », et non de simples exécutants.

Ambassadrice Ghanashyam a souligné les limites de la diplomatie face à un système militaire fondé sur un récit conflictuel. Forte de ses 38 ans d’expérience diplomatique et de multiples interactions avec le Pakistan, elle a rappelé que la diplomatie seule ne pouvait suffire à stopper le soutien pakistanais au terrorisme.

Elle a soutenu que l’opération Sindoor constituait un pas essentiel vers une action décisive, convergeant avec le point de vue majoritaire selon lequel l’Inde doit combiner diplomatie et mesures militaires fermes pour contrer les provocations pakistanaises.

L’ambassadeur Raghavan a insisté sur la responsabilité de l’Inde à maintenir un fort dispositif dissuasif post-Sindoor, qualifiant l’opération de « mesure lourde mais nécessaire et justifiée » en réponse à l’attentat de Pahalgam.

Le débat a aussi évoqué l’« effet Rashomon » dans les relations indo-pakistanaises, phénomène selon lequel les deux pays interprètent différemment les mêmes événements. Raghavan a insisté sur la nécessité pour l’Inde de clarifier ses objectifs stratégiques afin d’éviter les malentendus.

L’opération Sindoor illustre la tolérance zéro de l’Inde envers le terrorisme

Le message de tolérance zéro porté par l’opération Sindoor a été mal compris au Pakistan, qui a considéré la victoire indienne (estimée à 60-40) comme une victoire pour Islamabad. L’armée pakistanaise a présenté cette opération comme une démonstration réussie dissuadant un adversaire plus puissant, nourrissant un sentiment de victoire nationale.

Selon Chengappa, ce récit a été renforcé par la guerre de l’information pakistanaise, très active sur les réseaux sociaux et sur des plateformes comme X.

Par exemple, la réticence indienne à démentir d’éventuelles pertes aériennes a laissé place aux accusations non confirmées pakistanaises sur des avions abattus. Pour réduire ces discordances narratives, le panel a souligné l’importance d’une communication stratégique indienne plus claire.

Les représailles réciproques qui ont suivi l’opération Sindoor – opérations de drones pakistanais, frappes de missiles sur le territoire indien – illustrent l’absence de canaux diplomatiques puissants, exacerbant les risques.

La période 2021–2025 a été marquée par une stabilité limitée, avec des réponses mûres à certaines crises comme le tir accidentel du BrahMos ou la trêve de 2021, sans progrès significatif sur les questions majeures que sont le terrorisme ou le différend du Cachemire.

Malgré le succès tactique de l’opération Sindoor, ni le recours à la force ni la diplomatie n’ont permis de franchir un cap décisif, les deux nations n’ayant aucun avantage unilatéral majeur. Si la campagne militaire a renforcé le coût pour le Pakistan d’utiliser le terrorisme, les relations bilatérales éprouvent toujours une grande difficulté à avancer.

La doctrine Modi : zéro chantage nucléaire

L’opération Sindoor a redéfini les règles d’engagement, posant les bases de la « doctrine Modi » : refus du chantage nucléaire, considération du terrorisme transfrontalier comme un acte de guerre, et lien étroit entre les ressources hydriques et la sécurité, en allusion indirecte au Traité des eaux de l’Indus.

Force industrielle militaire de l’Inde

La capacité d’autonomie militaire et industrielle de l’Inde s’est manifestée par la destruction réussie de bases aériennes pakistanaises et l’atteinte d’infrastructures terroristes, les systèmes indigènes surpassant les armes chinoises fournies au Pakistan.

Le panel a toutefois averti que les contraintes économiques du Pakistan et sa dépendance à l’aide extérieure – notamment chinoise – limitent sa capacité à maintenir une dissuasion conventionnelle stable, ce qui pourrait le pousser à adopter des tactiques plus risquées. Pour favoriser la stabilité, une réévaluation stratégique est recommandée.

Les experts ont formulé plusieurs recommandations :

  • Amélioration de la communication : pour contrer la narrative pakistanaise et clarifier les objectifs indiens, il est impératif que l’Inde investisse substantiellement dans la guerre de l’information, notamment en assurant une diffusion cohérente des messages au plus haut niveau gouvernemental.
  • Engagement diplomatique : bien que la diplomatie seule soit insuffisante, la relance de canaux comme la ligne directe DGMO pourrait aider à prévenir une escalade involontaire, comme cela avait été le cas lors du tir accidentel du BrahMos.
  • Dissuasion soutenue : sur la lancée de l’opération Sindoor, l’Inde doit maintenir une posture militaire crédible, ne jamais baisser la garde et rester vigilante face aux actions des acteurs étatiques et non étatiques pakistanais.
  • Plaidoyer international : dans la foulée de l’opération, l’Inde a envoyé des délégations multipartites dans des capitales clés pour promouvoir une action concertée contre le terrorisme transfrontalier. Ces initiatives doivent se poursuivre afin de renforcer la narration indienne et de présenter l’Inde comme une démocratie mature, unie dans la lutte contre le terrorisme issu de l’étranger.

Conclusion

L’opération Sindoor a constitué un tournant majeur dans les relations indo-pakistanaises, faisant basculer la politique indienne de la retenue stratégique vers une posture plus proactive et affirmée.

Si le succès tactique de l’opération est indéniable, le débat a également mis en lumière les problèmes persistants tels que le décalage des narrations, les risques d’escalade et l’absence d’un partenariat bilatéral solide. Malgré l’augmentation du coût pour le complexe militaro-sécuritaire pakistanais, les efforts en vue d’une stabilité durable restent entravés par l’« effet Rashomon » et la narration triomphaliste de Islamabad.

Les analyses de Chengappa, Ghanashyam et Raghavan convergent vers la nécessité d’une stratégie globale combinant communication stratégique, puissance militaire ferme et diplomatie sélective pour gérer la relation tendue entre Inde et Pakistan dans les années à venir.

(L’auteure est chercheuse à la India Foundation.)