À l’approche de la publication annuelle du rapport du Pentagone sur les Évolutions militaires et sécuritaires impliquant la République populaire de Chine, aussi connu sous le nom de rapport sur la puissance militaire chinoise, il est crucial de repenser son utilité. Ce document n’est pas un simple rapport du Département de la Défense américain : il joue un rôle essentiel pour éclairer l’opinion publique sur le plus vaste réarmement militaire mondial depuis la Seconde Guerre mondiale, que Pékin maintient souvent dans une zone d’opacité.
Depuis 1999, le Congrès américain exige que le Pentagone fournisse annuellement une analyse de la « stratégie militaire actuelle et future » de la Chine. Le tout premier rapport, publié en 2000, comptait 23 pages. Celui de l’année dernière était dix fois plus volumineux, témoignant du travail analytique approfondi mené au sein du Pentagone. Ayant participé à cette dynamique en tant que membre de l’équipe chargée de la politique indo-pacifique du Département de la Défense de 2022 à début 2025, j’ai pu mesurer à quel point cette publication est devenue au fil du temps la plus autorisée sur la puissance militaire chinoise, suivie aussi bien par le Congrès que par les institutions gouvernementales américaines, les gouvernements étrangers et les experts extérieurs.
Le contexte stratégique entre Washington et Pékin a drastiquement évolué depuis la parution du premier rapport. L’Armée populaire de libération (APL) de 2025 est désormais bien plus performante et occupe une place centrale dans les ambitions de Pékin, notamment concernant Taïwan, la mer de Chine méridionale et la région indo-pacifique au sens large. Ce constat souligne l’urgence pour le Congrès de repenser ce rapport annuel, afin qu’il reflète mieux les réalités contemporaines et ait un impact plus fort sur les décideurs.
Trois axes essentiels pourraient améliorer ce rapport.
Premièrement, le rapport a atteint un volume comparable à celui d’un livre, ce qui en fait un document souvent tourné vers le passé. Par exemple, l’édition 2023, publiée le 18 décembre 2024, couvrait l’année précédente et le début de 2024. Si sa portée détaillée est précieuse pour les parlementaires, il est tout aussi crucial qu’ils aient accès à des informations plus récentes et fréquentes concernant la modernisation militaire chinoise. Tout en conservant le rapport comme une publication annuelle majeure, le Pentagone pourrait, avec des ressources accrues et une réforme de la loi de 1999, utiliser des technologies d’intelligence artificielle et d’intelligence ouverte pour diffuser des mises à jour régulières et publiques sur les activités militaires chinoises. Pour rendre le contenu plus accessible, le Département de la Défense a déjà commencé à compléter ses rapports par des fiches synthétiques et des événements publics auprès de think tanks ; il devrait pouvoir étendre ces initiatives grâce à un appui législatif plus robuste.
Deuxièmement, le rapport gagnerait à être publié en même temps que la proposition annuelle de budget de la Défense, qui devient publique au printemps. Or, ces dernières années, plus de six mois ont souvent séparé ces deux documents. Même si le rapport ne formule pas de recommandations budgétaires, ses conclusions poussent les élus et le grand public à s’interroger sur les investissements de Washington dans ses capacités de dissuasion militaires. Pour renforcer la pertinence des analyses, il paraît logique que ces deux documents – le rapport stratégique et la demande de financement – soient alignés dans leur calendrier.
Troisièmement, cette réforme devrait inciter une révision plus globale de la manière dont le gouvernement américain communique publiquement sur les ambitions, capacités et comportements de la Chine. La modernisation militaire chinoise est indiscutablement un enjeu majeur, mais elle ne représente qu’un aspect de la stratégie globale de Pékin pour remodeler l’ordre international et rivaliser avec les États-Unis. Le renouveau du rapport sur la puissance militaire chinoise serait une étape nécessaire mais insuffisante. Le Congrès pourrait ainsi exiger d’autres agences – comme le Département de l’Agriculture, le Département des Transports, le Département du Commerce ou celui du Trésor – qu’elles publient aussi leurs analyses publiques relatives aux pratiques coercitives de Pékin, en parallèle de la proposition budgétaire. Une sortie coordonnée de ces évaluations pourrait favoriser un débat public plus large et approfondi sur la nature du défi chinois et la réponse stratégique globale à adopter.
Ces dernières années, le rapport sur la puissance militaire chinoise a été scruté à la lumière des préoccupations bipartites croissantes liées aux capacités accrues de l’APL et à la volonté de plus en plus affirmée de Pékin d’utiliser son armée comme instrument de pression. Il a également confirmé la pertinence du National Defense Strategy de 2022, qui identifie la Chine comme la « priorité stratégique principale » de l’armée américaine. Les éditions récentes ont souligné les difficultés rencontrées par l’APL, notamment en matière de corruption et de rigidité opérationnelle, tout en documentant une progression rapide et constante des forces chinoises sur tous les fronts : nucléaire, maritime, spatial, cybernétique, entre autres.
Le rapport annuel du Pentagone sur la Chine aura le plus d’impact si ses analyses sont mises à profit pour guider des politiques et des choix budgétaires efficaces, répondant à la menace militaire croissante émanant de Pékin. Avant la fin de l’année, le Pentagone présentera probablement le rapport selon un format inchangé depuis plus de vingt-cinq ans. L’année prochaine, ce devrait être différent. Pour que le rapport soit adapté aux défis de 2026, et non à ceux de 2000, le Congrès doit revoir profondément la loi initiale qui l’a instauré, et le Pentagone doit s’engager à concrétiser cette réforme.
Chris Estep est chercheur associé non résident au programme Asie de l’Institute Foreign Policy Research, ancien conseiller principal pour la sécurité indo-pacifique au Département de la Défense, et ancien secrétaire de presse du comité des forces armées de la Chambre des représentants. Les opinions exprimées dans cet article lui sont propres.