Article de 688 mots ⏱️ 4 min de lecture

La livraison du dernier lot de six hélicoptères d’attaque AH-64E Apache à l’Inde a été bloquée cette semaine par un incident géopolitique majeur. La Turquie a brusquement refusé l’autorisation de survol à un Antonov An-124 russe transportant le matériel depuis l’Arizona, contraignant l’appareil à faire demi-tour en plein vol et à retourner à sa base américaine. Ce contretemps, qui retarde potentiellement de plusieurs semaines voire mois l’intégration complète de ces hélicoptères lourds américains dans l’armée de terre indienne, suscite une vive colère à New Delhi.

Sur les réseaux sociaux et dans l’opinion publique, plusieurs voix appellent à des mesures de rétorsion : l’Inde devrait interdire le transit aérien ou portuaire turc des envois d’armes à destination du Bangladesh et des pays d’Asie du Sud-Est, où Ankara a signé d’importants contrats pour des drones, des systèmes de défense aérienne et d’autres équipements militaires. Alors que les relations bilatérales se détériorent en raison des positions pro-Pakistan de la Turquie, cette affaire révèle comment les enjeux logistiques deviennent un levier stratégique dans les rivalités du sous-continent indien.

Le 12 novembre, un Antonov An-124 affrété par Boeing (indicatif RA-82039) a décollé de la base aérienne Davis-Monthan à Tucson en Arizona, transportant trois AH-64E Apache démontés destinés à l’unité 105 Helicopter de l’armée indienne à Pathankot. L’itinéraire prévu, passant par l’Atlantique, l’Europe et le Moyen-Orient, nécessitait un survol du territoire turc afin de réduire les coûts en temps et en carburant. Mais à environ 2 200 km du départ, juste avant d’entrer dans la région d’information de vol (FIR) d’Ankara, le contrôle aérien turc a refusé l’autorisation « pour raisons techniques ». L’appareil a dû être dévié par l’Arabie Saoudite et Oman, doublant ainsi les frais de transport, illustrant la vulnérabilité des chaînes logistiques d’armement à l’échelle mondiale.

La réaction indienne ne se limite pas à cet incident isolé : elle vise la montée en puissance des exportations turques d’armement vers ses voisins, où Ankara s’impose comme une alternative économique aux fournisseurs occidentaux. Le Bangladesh, situé à l’est de l’Inde, est devenu une priorité. En octobre 2025, Dacca a conclu un accord majeur pour le système de défense aérienne longue portée SIPER (portée supérieure à 300 km) et des missiles sol-air à courte portée Hisar-O+, d’une valeur de 1,2 milliard de dollars, marquant la première acquisition d’une protection intégrée de l’espace aérien par le pays. À cela s’ajoutent les drones armés Bayraktar TB2, en service depuis 2023, ainsi que les systèmes anti-drones Korkut, et un projet d’usine conjointe de drones à Chittagong pour favoriser la production locale.

Ces équipements, souvent acheminés via l’espace aérien indien ou par les ports de Kolkata et Chennai, pourraient renforcer la posture défensive de Dacca dans un contexte de tensions frontalières avec New Delhi autour de la rivière Teesta. L’impact s’étend aussi à l’Asie du Sud-Est, où la stratégie turque baptisée « Asia Anew » a permis de décrocher 2,5 milliards de dollars de contrats depuis 2023. La Malaisie a commandé en septembre 2025 trois drones MALE Anka pour la surveillance du détroit de Malacca, tandis que l’Indonésie s’intéresse aux avions d’entraînement Hürjet et aux drones d’attaque Bayraktar Akinci fournis par Turkish Aerospace Industries (TAI).

Le Vietnam a signé à Hanoï un accord de défense portant sur des corvettes et des radars de défense aérienne, et les Philippines ont déployé des drones turcs pour leurs opérations en mer de Chine méridionale. Les livraisons, souvent acheminées par des routes maritimes dans la mer d’Andaman ou via les ports de Mumbai, alimentent les inquiétudes indiennes quant à un possible encerclement stratégique, faisant écho à la doctrine chinoise de la « ceinture de perles ».