Fin 2025, la Cour suprême des États-Unis a bloqué un déploiement prévu de la Garde nationale dans la région de Chicago. Pourtant, plusieurs mois auparavant, un mémo fédéral avait déjà commencé à redéfinir la notion de « préparation » des forces de la Garde au niveau national. Si la décision de la Cour était de nature procédurale et non définitive sur le fond, elle représentait une rare intervention immédiate limitant un déploiement que les autorités de l’Illinois jugeaient contraire aux limites légales du pouvoir fédéral sur les forces détenues par les États.
Si l’affaire de Chicago a fait grand bruit, le changement le plus significatif s’est opéré dans l’ombre quelques mois plus tôt. En août 2025, le Bureau de la Garde nationale a demandé à chaque État de mettre en place une « force d’intervention rapide » destinée aux opérations de gestion des troubles civils. Cette directive a uniformisé les délais, les programmes de formation et les équipements. Des standards initialement minimaux pour la préparation peuvent ainsi devenir des pratiques permanentes sans que cela soit largement perçu.
En tant que commandants en chef de la Garde nationale de leur État lorsqu’elle est engagée en « State Active Duty » ou sous le statut Title 32, les gouverneurs portent la responsabilité ultime des déploiements intérieurs. Les instructions fédérales qui redéfinissent la préparation autour de missions de maintien de l’ordre modifient plus que les seules formations : elles restreignent la marge de manœuvre des États et inscrivent les gouverneurs dans un cadre imposé par le gouvernement fédéral. Sur la durée, ce glissement peut générer des priorités divergentes, affecter la confiance du public et compliquer la coopération avec les forces de l’ordre civiles.
Les gouverneurs ne doivent pas considérer la force d’intervention rapide comme une simple question technique ou un différend partisan. Il s’agit bien d’un enjeu de fédéralisme et de gestion des risques. Une politique d’État proactive, de préférence formalisée par une loi ou directive exécutive, peut définir les priorités opérationnelles, restreindre et circonscrire les rôles dans la gestion des troubles civils, et poser des conditions claires pour l’intervention de la Garde auprès des autorités civiles. Sans cette précision, les standards fédéraux risquent de s’imposer par défaut, laissant les États gérer seules les conséquences.
Rien dans ces directives sur la force d’intervention rapide n’exigeait une nouvelle législation. Elles s’appuient sur des autorités existantes qui encadrent déjà la formation et l’équipement de la Garde, comme pour les missions anti-drogue, le soutien en cybersécurité ou les mobilisations à l’étranger. Mais elles entraînent une conséquence inédite : elles redéfinissent le socle de la « préparation » pour l’emploi intérieur, plaçant de facto les gouverneurs sous la contrainte de missions et de délais décidés à Washington. En cas de déploiement problématique, la responsabilité politique, juridique et médiatique retombera sur les gouverneurs, et non sur le Pentagone.
La couverture médiatique avait souvent présenté l’affaire de Chicago comme un débat sur les troubles civils. Or la question centrale est bien celle du fédéralisme et de la double vocation de la Garde nationale. Tant que les forces demeurent sous contrôle des États, sauf lors d’une fédéralisation conforme à la Constitution (pouvoir de « convocation de la milice ») et aux lois associées, c’est le gouverneur, non le gouvernement fédéral, qui décide des missions intérieures, des priorités de formation et des règles d’engagement.
Un cadre juridique favorise celui qui agit le premier
La décision de la Cour suprême dans l’affaire Perpich c. Département de la Défense (1990) a confirmé que le gouvernement fédéral peut entraîner et déployer des unités de la Garde pour des missions nationales sans le consentement du gouverneur. Dans la pratique, cette prérogative permet à Washington d’imposer des exigences uniformisées lorsque des financements, matériels ou évaluations de préparation fédéraux sont en jeu.
Cependant, lorsque la Garde reste sous contrôle étatique, le gouverneur dispose de pouvoirs étendus : il organise, forme, équipe les forces ; définit leurs missions prioritaires ; coordonne leur action avec les services d’urgence et de police locaux ; et fixe les limites des activations sur le territoire. Ces attributions sont inscrites dans les législations des États et, pour les forces sous Title 32, dans la relation de commandement qui lie un commandement d’État à un soutien fédéral pour la formation et les ressources.
Ce fragile équilibre est maintenu seulement si les deux niveaux de gouvernement assument pleinement leurs responsabilités. L’administration fédérale définit la préparation nationale via le financement, l’équipement et les exigences de mobilisation. Mais les États ont le devoir de traduire ces paramètres en politique concrète pour l’emploi intérieur : quelles missions prioriser, quels garde-fous imposer aux actions contre les troubles civils, comment intégrer la Garde aux agences civiles. Or, en raison de l’avantage procédural du fédéral, les gouverneurs sans politique claire se retrouvent à réagir aux modèles de Washington au lieu de façonner une stratégie propre adaptée à leur État.
Ce phénomène d’« dérive administrative » conduit à la normalisation de la force d’intervention rapide. Des capacités initialement prévues pour appuyer le maintien de l’ordre deviennent des standards étendus, mieux dotés, standardisés et régulièrement exercés, au point qu’ils deviennent la norme plutôt que l’exception. Les calendriers imposés par Washington orientent les attentes des acteurs locaux, et la Garde peut peu à peu changer d’image : d’acteur flexible de gestion des urgences d’État, elle se rapproche d’une force militaire fédérale associée à la sécurité intérieure.
Tout cela reste légal. La question est de savoir si c’est pertinent ou non.
Les gouverneurs doivent commander, pas seulement être des clients
La plupart des gouverneurs considèrent la Garde comme une ressource d’urgence spécialisée, sollicitée lors de débordements hospitaliers, d’incendies majeurs ou de perturbations climatiques, sans pour autant orienter ses priorités de formation tout au long de l’année. Ce modèle ignore une responsabilité essentielle du commandement : définir les objectifs militaires, ce que les forces doivent être prêtes à faire en priorité, et ce qu’elles doivent accomplir seulement dans un cadre restreint.
Un commandant militaire ne se contente pas de déployer des troupes, il établit les missions qui orientent leur préparation. Lorsqu’une mission devient le standard d’entraînement, elle s’inscrit durablement dans l’institution. Ainsi, les forces d’intervention rapide équipées de boucliers et d’outils non létaux de contrôle de foule renforceront ces compétences jusqu’à ce qu’elles deviennent routinières. Si les gouverneurs souhaitent que leur Garde excelle dans la lutte contre les feux de forêt, la réponse aux cyberattaques, le soutien médical intensif ou la protection des infrastructures critiques, ces missions doivent être permanentes. En revanche, le soutien aux troubles civils doit être strictement circonscrit à la sécurité publique — protéger civils et secouristes contre un danger immédiat, sous des règles explicites — et ne pas constituer un critère principal de préparation.
Il existe des exemples d’États qui ont anticipé l’évolution de la Garde pour préparer une possible activation fédérale. La Californie a ainsi formé la « Task Force Rattlesnake » pour intégrer des unités de la Garde dans la lutte contre les feux de forêt. Plusieurs autres États ont constitué des équipes d’assistance cyberaprès des attaques par rançongiciels contre des hôpitaux et administrations locales. Ces missions ont renforcé la confiance du public en ancrant la Garde dans son rôle traditionnel de partenaire des autorités civiles plutôt que comme un outil coercitif de politique intérieure.
La loi fédérale et la pratique autorisent la Garde à appuyer les autorités civiles en cas de désordres, y compris dans des cas extrêmes de fédéralisation. La question n’est pas la légitimité des missions de maintien de l’ordre, mais leur équilibre.
Les partisans d’une force d’intervention rapide standardisée avancent des arguments légitimes : rapidité, interopérabilité et un socle commun d’entraînement peuvent aider les gouverneurs à gérer émeutes, violences collectives ou catastrophes dépassant les capacités locales. Une force prête d’intervention rapide limite les décisions ad hoc en disposant d’unités entraînées, équipées et soigneusement planifiées en matière de communications. Mais ces bénéfices dépendent d’une politique étatique claire. En l’absence de priorités et de garde-fous définis par les États, la standardisation peut institutionnaliser une posture que les gouverneurs n’ont pas choisie. Alors que les partisans soulignent ces avantages, les détracteurs voient dans la force d’intervention rapide un risque de facilitation de la fédéralisation pour réprimer les désordres intérieurs, en fusionnant la Garde dans un outil national de contrôle. Les gouverneurs doivent contrer cela en adoptant leurs propres politiques.
Sans politique d’État, la crise devient improvisation
Les États-Unis ont déjà constaté les risques d’une politique floue sur la Garde. Lors des émeutes de 2020 à Minneapolis, dirigeants locaux et étatiques ont donné des directives contradictoires sur les prérogatives de la Garde, la coordination avec la police et les règles d’usage de la force. Un rapport législatif a pointé une absence de directives claires et un manque de planification intégrée avec les autorités civiles, entraînant une mobilisation lente, une chaine de commandement confuse et de forts risques pour les civils comme pour les militaires.
Les tribunaux peuvent bloquer certaines interventions, mais leurs décisions restent ponctuelles, réactives et liées aux contentieux spécifiques. L’ordonnance de la Cour suprême dans le dossier de l’Illinois en décembre 2025 en est un exemple. Le pouvoir judiciaire peut stopper des déploiements un par un, mais il ne peut pas remplacer les politiques structurées dont ont besoin les gouverneurs pour éviter l’imposition de normes fédérales comme standard de préparation. À Portland, Oregon, un juge fédéral a ainsi suspendu en 2025 un déploiement de la Garde pendant qu’il examinait la légalité, puis a définitivement interdit cette intervention. Les détails varient, mais la dynamique est constante : les tribunaux interviennent toujours une fois que l’intervention est déjà une crise.
Faute de politique claire, l’improvisation peut combler le vide. Et sous pression politique, l’improvisation favorise souvent les actions coercitives visibles plutôt que les options graduelles de désescalade. Par exemple, lors des manifestations de Ferguson en 2014, l’absence de règles précises a mené à un déploiement policier très militarisé — véhicules blindés, gaz lacrymogènes — exacerbé par un manque de dialogue avec la communauté. De même, lors des manifestations de Portland en 2020, les tactiques improvisées des agents fédéraux — véhicules banalisés, contrôle brutal des foules — ont accentué les violences, comme l’ont révélé des enquêtes ultérieures.
Le moment d’agir est avant que ces normes ne s’enracinent.
Un cadre politique d’État pour réduire les risques liés à la Garde
Un cadre politique d’État crédible, idéalement inscrit dans la loi pour assurer sa pérennité quel que soit le gouvernement fédéral, repose sur cinq principes fondés sur les lois existantes et l’expérience récente. Cette approche permet à chaque État d’adapter ses propres normes malgré la force d’intervention rapide fédérale imposant un standard uniforme, incarnant ainsi le principe de fédéralisme plutôt que le contrôle descendant.
Le premier principe est la conception des missions. Les gouverneurs doivent formuler des directives écrites affirmant que les principales missions étatiques de la Garde sont la lutte contre les feux de forêt, la gestion des inondations, l’assistance aux incidents cybernétiques, la capacité de soutien médical en cas de crise et la résilience des infrastructures critiques. Les missions liées aux troubles civils doivent être limitées et cadrées en termes de soutien (sécurité des périmètres, évacuation, logistique, aide médicale), avec un rôle dans le contrôle des foules explicitement défini et strictement encadré légalement. En vertu des autorités de formation du Title 32, les gouverneurs peuvent orienter les programmes de formation en cohérence avec ces priorités.
Le deuxième principe est une coordination civil-militaire rigoureuse. Des relations d’entraînement régulières entre la Garde et les forces de police locales doivent être établies, encadrées par des instructeurs civils spécialisés dans la désescalade, la communication et les droits constitutionnels. La loi du Colorado de 2020, limitant l’usage de certaines armes chimiques et instaurant un rapport détaillé, constitue un modèle pour intégrer la protection des droits civiques dans les politiques de la Garde. L’objectif est d’obtenir une vision opérationnelle partagée, avec des rôles distincts, et non une fusion des forces étatiques et fédérales.
Le troisième principe est l’alignement interétatique. Le Emergency Management Assistance Compact de 1996, approuvé par le Congrès, permet aux gouverneurs d’échanger des ressources de la Garde en cas de catastrophe. Il offre aussi un cadre pour que les États conviennent à l’avance des limites des missions. Les gouverneurs doivent négocier un accord régional précisant que tout déploiement interétatique de la Garde doit concerner uniquement des missions vitales, et que tout soutien aux opérations de maintien de l’ordre nécessite l’autorisation écrite des deux gouverneurs concernés. Ces accords doivent également établir des normes communes pour la documentation, l’usage de la force et la publication des bilans d’intervention.
Le quatrième principe est la capacité parallèle. La loi fédérale autorise les États à créer des forces de défense d’État, également appelées forces de réserve étatiques, qui ne peuvent être fédéralisées. Même une petite unité centrée sur la cyberassistance, la logistique, la gestion des abris et le soutien médical de base offre une résilience précieuse lorsque les mobilisations fédérales mobilisent fortement la Garde. Ces forces parallèles renforcent la position des gouverneurs en garantissant qu’une capacité d’urgence reste toujours sous commandement étatique.
Le cinquième principe est la responsabilité par la loi. Les assemblées législatives doivent exiger des rapports publics rapides sur les déploiements de la Garde, définir clairement les seuils d’activation, instaurer un contrôle civil et consacrer dans la loi les priorités en matière de sécurité des personnes. La transparence n’est pas un frein, mais une condition essentielle pour la confiance du public.
Le moment d’agir est aujourd’hui
L’affaire de Chicago prouve que la justice peut ponctuellement arrêter une intervention de la Garde nationale. La directive sur la force d’intervention rapide montre qu’il est possible pour Washington de redéfinir par avance et sans déploiement les paramètres de base de la préparation domestique.
Ces mémorandums sont conformes à la légalité, mais la légalité ne suffit pas à mesurer les risques pour les gouverneurs. Une fois que la posture de la Garde sera orientée vers une capacité rapide de coercition intérieure, il sera politiquement difficile de revenir en arrière.
Les gouverneurs disposent d’un laps de temps limité pour définir leurs politiques avant que les normes fédérales ne s’imposent comme la règle nationale. Il ne s’agit pas de confrontation mais de clarification. Ils doivent définir les missions, standards de formation, mécanismes de contrôle et partenariats avant que le vide ne soit comblé par les directives fédérales. Il est aussi crucial d’agir collectivement, au-delà des clivages partisans et des frontières étatiques, pour préserver une Garde fidèle à sa vocation historique et aux communautés locales.
La Garde nationale reste l’une des institutions publiques les plus respectées aux États-Unis précisément parce qu’elle est ancrée dans les communautés locales, loin des polémiques nationales. Les citoyen-soldats qui secourent les voisins lors des incendies, tiennent les refuges en période de tempêtes hivernales, réparent les routes détruites par les inondations ou restaurent les communications hospitalières après une cyberattaque incarnent la mission historique de la Garde. La coercition intérieure n’est que la limite extrême de cette mission, pas son cœur.
Si les gouverneurs veulent préserver cet équilibre, ils doivent commencer à commander dès maintenant, pas attendre le prochain mémo fédéral. Cela signifie reconnaître la nécessité de rapidité et d’interopérabilité tout en insistant pour que les États définissent leurs priorités, seuils et garde-fous en matière d’emploi intérieur. Une politique et une législation étatique sont les leviers pour maintenir la confiance, l’efficacité et l’ancrage communautaire de la Garde nationale.
Jesse Humpal est officier actif de l’US Air Force et professeur adjoint à l’US Air Force Academy. Les opinions exprimées lui sont propres et ne reflètent pas nécessairement les positions officielles de l’Académie, de l’Air Force, ni du Département de la Défense.
Crédit image : Pfc. Azavyon McFarland via DVIDS