Article de 2557 mots ⏱️ 12 min de lecture

Depuis les attaques brutales du Hamas le 7 octobre, un sentiment familier d’angoisse m’envahit face au gouvernement israélien, qui a dilapidé la sympathie et le soutien de nombreux pays dans le monde. Tragiquement, c’est là que la comparaison avec le 11 septembre révèle toute sa pertinence. Ce qui a pris aux États-Unis environ deux ans et demi, depuis les ruines fumantes du World Trade Center jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2003, Israël l’a accompli en quelques semaines. Après cette attaque, le président Joe Biden s’est rendu en Israël où il a adressé un message ferme de soutien au Premier ministre Benjamin Netanyahu et à d’autres responsables israéliens, tout en les mettant en garde contre les erreurs commises par les États-Unis après le 11 septembre. Mais ces conseils sont restés lettre morte dans un climat de rage, de honte et de manœuvres politiques à la suite de la sanglante offensive du Hamas. Malgré l’influence importante de l’Amérique, Biden n’a pas encore eu la volonté d’imposer des limites à Israël. Le résultat est un véritable cauchemar pour les Palestiniens de Gaza, ainsi que pour les otages détenus et leurs familles.

L’opération militaire israélienne à Gaza est à la fois stratégiquement et moralement perdue d’avance. Cette campagne maximaliste laissera une trace durable qui pèsera sur Israël pendant des années. Ses coûts ont des répercussions dans le monde entier, affectant en premier lieu le partenaire le plus proche d’Israël, les États-Unis. La politique américaine devrait refléter ces réalités, notamment en menaçant de suspendre tout soutien matériel et politique à Israël si un cessez-le-feu immédiat n’est pas annoncé pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire, si les lois de la guerre ne sont pas respectées en cas de reprise des combats, et si un programme politique concret en faveur de la gouvernance palestinienne de Gaza n’est pas engagé.

Un désastre irrécupérable

Pour qu’une action militaire réussisse, elle doit viser un objectif politique réalisable. L’ambition de Netanyahu n’était pas seulement la défaite du Hamas, mais son élimination totale. Cet objectif a été qualifié d’impossible par de nombreux experts et observateurs de la région, et je partage cet avis. Cela s’explique par l’enracinement du groupe dans la société palestinienne et la capacité démontrée des groupes islamistes militants à s’adapter, survivre et perdurer malgré les conflits et la répression. Plus de deux mois après cette déclaration, Netanyahu a requalifié cet objectif dans une tribune publiée à Noël, où il détaille également deux autres « préconditions à la paix » : la démilitarisation de la bande de Gaza et la « déradicalisation » de la société palestinienne — notion ambiguë et potentiellement porteuse de conflits durables.

Le caractère maximaliste de la politique israélienne est déjà problématique, mais elle ne propose pas non plus de solution claire quant à la gouvernance future de Gaza, ni sur les acteurs impliqués dès que les hostilités cesseront. Alors, vers quoi la stratégie militaire israélienne se dirige-t-elle vraiment ? L’armée mène une opération de ratissage à grande échelle, divisant la bande de Gaza et poussant sa population vers le sud, dans des zones dites « sûres », tout en recherchant les otages et en saisissant les infrastructures souterraines. Si ces actions sont efficaces à un niveau tactique, elles ne satisfont pas les exigences maximalistes énoncées par Netanyahu. Certes, le Hamas et ses groupes associés ont subi de lourdes pertes, mais le nombre de ses combattants n’a jamais été la principale source de son pouvoir politique. Cette guerre pourrait même renforcer la position du Hamas. Israël n’a pas non plus réussi à libérer la majorité des otages enlevés le 7 octobre. Pire encore, la nature même des opérations israéliennes met leur vie en danger, comme en témoigne le cas récent de trois otages israéliens portant un drapeau blanc, abattus par des troupes israéliennes. Cela ne correspond pas à une stratégie militaire cohérente, mais plutôt à l’absence d’une telle stratégie — il s’agit d’une opération punitive à grande échelle, autrement dit, d’une punition collective.

Dans une lettre célèbre de 1864 adressée à la ville d’Atlanta, le général William T. Sherman écrivait : « La guerre est une cruauté, et vous ne pouvez pas l’affiner. » La guerre est toujours intrinsèquement marquée par la violence, la mort et la destruction. Toutefois, les armées modernes sont capables de mener des opérations plus mesurées, prudentes et pourtant efficaces contre des bastions urbains, comme l’ont démontré les forces américaines et leurs alliés lors de la reprise de Mossoul face à l’État islamique. Ces approches modèrent l’ampleur des souffrances des civils sans changer l’essence cruelle du conflit.

Israël n’a pas choisi cette voie. Une enquête du Washington Post souligne :

Israël mène sa guerre à Gaza à un rythme et avec un niveau de destruction probablement supérieurs à ceux de tout conflit récent, détruisant plus de bâtiments en un temps bien plus court que pendant la bataille d’Alep de 2013 à 2016 ou la campagne menée par les États-Unis pour vaincre l’État islamique à Mossoul et Raqa en 2017.

Ce désastre a provoqué un coût humain prévisible : environ 20 000 Gazans sont morts depuis le début du conflit, dont près de 5 000 enfants, tandis que des dizaines de milliers ont été blessés et que plus de 80 % des habitants ont été déplacés.

L’ampleur des destructions et la mortalité civile massive confirment les analyses d’une publication israélienne, +972 Magazine, qui a révélé que l’armée israélienne avait considérablement assoupli ses règles d’engagement, autorisant des frappes sur un large éventail de bâtiments, même en sachant à l’avance que les pertes civiles seraient importantes.

L’armée dispose de dossiers sur la majorité des cibles potentielles à Gaza — y compris les habitations — qui évaluent le nombre probable de civils tués lors d’une attaque. Ces chiffres sont connus en amont par les services de renseignement de l’armée, qui savent aussi peu avant l’opération combien de civils seront nécessairement tués.

Dans un cas évoqué, le commandement militaire israélien a approuvé sciemment la mort de centaines de civils palestiniens afin d’assassiner un seul commandant militaire haut placé du Hamas. « Le nombre de morts civiles « acceptées » comme dommages collatéraux est passé de quelques dizaines lors d’opérations précédentes à plusieurs centaines, » a confié une source.

Israël ne se contente pas d’accepter ces pertes civiles élevé de manière privée, il les justifie publiquement. Un porte-parole des Forces de défense israéliennes (FDI) a qualifié le ratio de deux civils tués pour un militant comme étant « très positif ». Ce chiffre est contesté, certaines analyses évoquent un ratio pouvant atteindre 9 civils pour un combattant. Quel que soit le vrai chiffre, les tactiques israéliennes garantissent un nombre élevé de victimes non combattantes, ce dont l’armée et le gouvernement israéliens ont pleinement conscience et qu’ils assument ouvertement.

Pour aggraver ce tableau, Netanyahu fait pression sur ses partenaires occidentaux pour qu’ils poussent l’Égypte à accueillir les Palestiniens de Gaza dans le Sinaï, ce qui suscite de nombreuses inquiétudes, notamment parce que certains alliés d’extrême droite de Netanyahu prônent la dépopulation de Gaza — une forme de nettoyage ethnique — idée qui figure même dans un document gouvernemental israélien.

En résumé, Israël ne peut réussir même selon ses propres critères et n’envisage aucun résultat politique réaliste concernant Gaza, alors que ses actions militaires n’apportent rien d’utile à une réalité meilleure ou plus sûre pour Israéliens et Palestiniens. Les seuls effets tangibles de cette opération sont sa destruction massive et son mépris grotesque pour la vie des civils, y compris femmes, enfants, personnes âgées et malades. Le coût politique, stratégique et moral à long terme de la mort de tant de civils dépasse de loin les bénéfices tactiques temporaires liés à l’élimination des combattants du Hamas.

Des analystes comme Audrey Kurth Cronin ont expliqué qu’une campagne plus productive et moins odieuse aurait été possible dès le départ, visant à affaiblir les sources politiques du Hamas et prenant en compte sa tactique consistant à provoquer une riposte militaire disproportionnée tout en utilisant des boucliers humains. Mais pour diverses raisons — notamment la rage et la honte après l’attaque du Hamas, ainsi que l’idéologie et le cynisme de Netanyahu et de ses alliés — ces options ont été écartées. Israël a accepté de combattre selon les termes politiques et stratégiques imposés par le Hamas. Certains experts américains continuent à soutenir une plus grande efficacité militaire israélienne, mais il est désormais trop tard.

Il est difficile de surestimer le degré d’erreur de la part d’Israël. Comme l’écrivait Garrett M. Graff à propos des États-Unis après le 11 septembre : « Ils ont presque tout raté. » C’est aussi le cas d’Israël depuis le 7 octobre.

Le poids du leadership

Nombreux sont ceux qui connaissent la citation de Sherman : « La guerre est une cruauté, et vous ne pouvez pas l’affiner. » Mais moins connaissent la suite : « ceux qui ont amené la guerre sur notre sol méritent toute la haine que le peuple peut déverser. » Le Hamas, avec sa dépravation et son sadisme brutaux, mérite cette haine. Quant à Netanyahu, il a été éprouvé lors de ce moment historique mondial et s’est révélé incapable, inapte et indigne.

Et Biden ? Il convient d’abord de souligner que l’administration Biden a su, en grande partie, empêcher que le conflit ne déborde dans les pays voisins d’Israël et des territoires palestiniens.

En dehors de cela, la politique américaine est un échec. Après un soutien sans réserve à Israël dans les heures sombres qui ont suivi, le gouvernement israélien a rejeté les appels de Washington à protéger les civils et à s’engager dans un programme politique crédible pour l’après-guerre à Gaza. Cet appui diplomatique et militaire pratiquement illimité a permis à Netanyahu d’enfermer son pays dans une impasse. La conduite de cette guerre semble dictée davantage par les faiblesses politiques du Premier ministre israélien que par les besoins réels d’Israël.

Les dégâts provoqués aux intérêts américains sont déjà considérables, au-delà des coûts réputationnels liés à la défense d’Israël dans un contexte d’accusations de crimes de guerre, tandis que d’autres conflits sont combattus avec la même fermeté ailleurs. Des routes maritimes stratégiques et des bases militaires américaines sont attaquées par des militants soutenus par l’Iran. La guerre à Gaza est aussi un détour matériel et politique par rapport à deux théâtres bien plus cruciaux : l’Ukraine, où le sort du conflit reste incertain, et la région indo-pacifique, où les États-Unis et leurs alliés peinent à contenir la montée en puissance de la Chine. Par ailleurs, la menace du terrorisme islamiste en Occident atteint son plus haut niveau depuis plusieurs années.

On ne sait pas si Biden perçoit clairement l’ampleur du problème. En tant que président, il a souvent résisté à changer de cap, même en fonçant droit dans les écueils. Bien que le président critique désormais plus ouvertement Israël sur les pertes civiles, Netanyahu peut l’ignorer tant qu’une menace crédible et clairement exprimée de couper le soutien américain n’est pas mise en œuvre. C’est pourtant ce que Biden doit faire : annoncer que l’aide militaire et de renseignement sera suspendue rapidement à défaut d’un cessez-le-feu ; exiger des modifications substantielles, visibles et durables des méthodes et pratiques israéliennes en cas de reprise des hostilités ; obtenir une déclaration publique d’Israël garantissant le retour de tous les habitants de Gaza dans leurs quartiers, sans déplacement massif poussé par l’extrême droite ; exiger la participation à la reconstruction ; et un engagement politique pour établir une autorité de gouvernance nouvelle, ni israélienne ni hamasside, à Gaza.

Cette menace — car il s’agit bien d’une menace — doit être claire et strictement chronométrée pour être efficace, car Netanyahu cherchera toujours à faire traîner le temps. Il est vrai qu’une telle décision pourrait avoir des conséquences négatives pour Israël si elle intervient alors que les négociations sur un cessez-le-feu et la libération des otages sont en cours. Mais trop de vies sont perdues à Gaza pour attendre davantage. Permettre à Israël de poursuivre cette phase intense de l’opération jusqu’à la fin janvier, comme l’a rapporté la presse, doit être inacceptable pour Biden.

Il est possible d’adopter une cohérence dans la politique en partant de plusieurs constats. D’abord, les attaques du 7 octobre étaient atroces et ne peuvent être dissociées du contexte plus large dans lequel s’inscrit la campagne militaire d’Israël. Ensuite, bien que le soutien international en faveur d’Israël ait été massif, on a aussi assisté à une montée scandaleuse de l’antisémitisme, y compris dans certaines institutions occidentales influentes, minimisant la souffrance d’Israéliens et de Juifs. Troisièmement, le nombre élevé de victimes civiles de l’opération israélienne est également atroce et résulte de l’architecture même des opérations et des choix de ciblage. Contrairement aux déclarations officielles, Israël ne respecte pas les lois de la guerre — un choix, non une fatalité. Enfin, les États-Unis ne devraient plus soutenir cette opération, du moins pas sous sa forme actuelle.

Les peuples israélien et palestinien sont pris en otage par un leadership défaillant, extrême et intéressé, les conduisant vers la mort. Le résultat est prévisible. Comme l’a écrit l’ancien ministre britannique de la Défense Ben Wallace, les méthodes de Netanyahu vont « alimenter le conflit pour cinquante ans ». Le Premier ministre israélien reste inflexible. La veille de Noël, il a déclaré : « Nous intensifions la guerre dans la bande de Gaza. »

Washington peut et doit comprendre comment Israël est arrivé à ce point, mais ne doit pas continuer à soutenir l’une des plus grandes catastrophes humanitaires du XXIe siècle. Cette calamité ne sert ni les intérêts américains ni ceux du peuple israélien, et ne fait qu’assurer misère, famine et mort aux habitants de la bande de Gaza.