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Fin décembre 2025, des forces soutenues par les Émirats arabes unis ont lancé une offensive dans six gouvernorats du sud du Yémen, s’emparant de provinces riches en pétrole situées le long de la frontière saoudienne. En quelques jours, des frappes aériennes saoudiennes et des troupes appuyées par Riyad ont effacé ces avancées. Le territoire contrôlé par le Conseil de transition du Sud (Southern Transitional Council) soutenu par les Émirats s’est réduit à presque rien. Le Conseil a alors annoncé discrètement sa dissolution.

Ce conflit marque la première confrontation militaire directe entre des forces appuyées par ces deux États du Golfe, dont la coopération a structuré la sécurité régionale pendant plus d’une décennie. Au-delà d’un simple désaccord tactique, cet épisode révèle une divergence stratégique majeure qui pourrait avoir des conséquences durables. Comprendre cette fracture est essentiel pour les décideurs américains et européens, car le Golfe demeure un point nodal pour les marchés énergétiques mondiaux, les routes maritimes et les dispositifs multilatéraux de sécurité.

Développementalisme désescalatoire versus activisme préventif

Au fond, la divergence saoudo-émiratie reflète des visions opposées quant à la stabilité régionale, et plus précisément sur la nature du risque majeur : l’intervention ou la retenue. Le « développementalisme désescalatoire » saoudien considère l’effondrement d’État comme la principale menace, en cherchant à réduire les conflits et à protéger ses frontières afin de préserver sa transformation intérieure. À l’inverse, l’« activisme préventif » émirati anticipe la dégradation des arrangements fragiles en privilégiant une intervention extérieure visant à remodeler un ordre régional jugé instable.

La démarche saoudienne s’inscrit dans un paradigme de désescalade et une logique de protection du territoire. En tant qu’État continental de taille importante doté d’une forte capacité d’absorption, l’Arabie saoudite considère la région comme globalement maîtrisable, et privilégie la désescalade en cas de conflits, ainsi que l’isolation des répercussions transfrontalières. Riyad ne cherche pas à transformer la région, mais à se transformer elle-même à travers des plans stratégiques ambitieux tels que la « Vision 2030 ». Elle évite les interventions extérieures susceptibles de diluer les ressources consacrées aux priorités domestiques ou d’entraîner des effets secondaires régionaux.

Cette prudence repose sur un postulat saoudien : « Les États imparfaits ne posent pas problème, le véritable enjeu est l’effondrement étatique ». Un gouvernement faible peut être réformé, mais un État en faillite ouvre un vide que les milices et extrémistes exploitent, générant des conséquences en cascade, notamment des flux de réfugiés et du terrorisme. L’objectif saoudien est donc de préserver la légitimité des États existants, même fragiles, ainsi que leurs frontières internationalement reconnues, considérées comme la base la moins mauvaise de la stabilité régionale. Cette logique s’est traduite par l’évolution de la politique saoudienne au Yémen, centrée aujourd’hui sur la sécurisation des frontières et la limitation de l’influence houthie, tout en se recentrant sur le développement interne.

À l’inverse, les Émirats adoptent une posture d’activisme préventif, voyant l’ordre régional non comme simplement imparfait, mais comme fragile et susceptible de se détériorer sans intervention. Dans cette optique, l’Iran et ses alliés régionaux sont perçus comme des forces corrosives affaiblissant une situation déjà précaire. Là où un acteur plus puissant comme l’Arabie saoudite pourrait tolérer une situation régionale durablement insatisfaisante, les Émirats pourraient ne pas avoir ce luxe.

Abu Dhabi ne considère pas cet activisme comme une rivalité directe avec Riyad, mais comme une affirmation d’« autonomie stratégique » vis-à-vis de son voisin plus puissant. Les Émirats estiment disposer de l’agilité nécessaire pour agir avec créativité, en développant des systèmes portuaires globaux, en soutenant les Accords d’Abraham, et en appuyant le Conseil de transition du Sud.

Riyad reproche toutefois aux Émirats de renforcer par moment des milices séparatistes qui contrôlent leurs propres sources de revenus et sapent l’autorité des États hôtes de l’intérieur, avec le risque que l’Arabie saoudite supporte les conséquences immédiates en cas d’instabilité. Ce fut précisément la lecture saoudienne du conflit yéménite.

La divergence entre les deux pays porte essentiellement sur la nature même de l’ordre régional et la localisation du principal risque : l’activisme aventureux ou la désescalade complaisante. Une majorité d’autres États de la région semblent pencher vers la préférence de Riyad pour la containment des conflits — Oman, Koweït, Jordanie et l’Égypte notamment. À l’inverse, le camp de l’intervention préventive est plus restreint, comprenant surtout les Émirats arabes unis et, dans une certaine mesure, Israël.

Ce déséquilibre — entre l’ampleur de la prudence à la saoudienne et la profondeur de la capacité d’intervention émiratie — illustre pourquoi le différend saoudo-émirati est devenu crucial dans la politique contemporaine du Golfe. Il souligne aussi la nécessité pour chacun des deux capitales de définir clairement les limites de leur tolérance au risque afin d’éviter maladresses et déstabilisations.

Sources des tensions saoudo-émiraties au Yémen

Ces approches antagonistes ne se contentent pas de s’opposer théoriquement : elles produisent des effets concrets, notamment en cas d’absence de coordination ou de compréhension mutuelle. Le Yémen représente un exemple parlant.

Du point de vue émirati, le Conseil de transition du Sud constituait un levier destiné à remodeler la gouvernance du sud yéménite, en limitant notamment l’influence des factions islamistes liées, en particulier à Islah, soutenue par l’Arabie saoudite. L’objectif était vraisemblablement d’instaurer des structures capables d’assurer une stabilité à long terme dans une zone historiquement difficile à gouverner. Selon la vision d’Abu Dhabi, laisser perdurer le statu quo aboutirait à des issues pires : chaos renouvelé, extension de l’influence islamiste ou avancées houthies. Cette logique d’intervention précoce a conduit à l’action de décembre 2025.

Riyad avait opté pour une politique de désescalade à l’égard des Houthis, ce qui a pu amener certains observateurs à penser à tort que l’Arabie saoudite renonçait à l’usage de la force au Yémen. La réaction rapide de Riyad contre la prise de territoire du Conseil de transition a donc surpris ce dernier et ses alliés, mais s’inscrivait en réalité dans le cadre stratégique saoudien. Riyad considérait l’avancée séparatiste dans le sud, en particulier la conquête des provinces d’Hadramaout et d’Al-Mahra frontalières, comme une menace directe à la sécurité nationale. Laisser faire aurait affaibli le gouvernement yéménite reconnu internationalement, offert un terrain d’exploitation aux Houthis pour diviser gouvernement et Conseil de transition et réduit l’influence de l’Arabie saoudite dans ce théâtre qu’elle juge vital. Dès lors, la riposte énergique saoudienne s’éclaire, bien qu’elle reste sujette à débat.

Un autre aspect vient s’ajouter : Riyad est convaincu que le Conseil de transition n’a pas agi de son propre chef, mais sous l’autorisation d’Abu Dhabi. Le Royaume interprète cette initiative comme une priorité donnée à ce Conseil au détriment de sa relation avec Riyad, autrement dit un acte d’hostilité. Par ailleurs, la perspective d’une indépendance du sud yéménite représente pour Riyad un risque incontrôlé que sa stratégie régionale vise précisément à éviter.

Dans ce contexte, l’avancée du Conseil n’a pas seulement motivé la décision saoudienne d’un recours militaire, mais a été perçue comme un défi ouvert de la part des Émirats envers ce que Riyad estime être son rôle naturel de leadership régional. L’Arabie saoudite se voit désormais comme la gardienne d’un consensus régional sur la question yéménite.

Conséquences plus larges dans le Golfe

La fracture croissante entre Riyad et Abu Dhabi pèse sur la cohésion politique du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Elle révèle des désaccords sur le leadership, la perception des menaces et les marges d’action unilatérales acceptables. Pour Riyad, les défis sécuritaires aggravés ou facilités par un État membre du CCG sont un problème qualitativement différent des menaces externes, surtout lorsque ces tensions détournent l’attention collective de la priorité commune, à savoir la containment de l’Iran.

Ces enjeux sont indissociables des questions de leadership et de légitimité régionale. La place de l’Arabie saoudite au sein du CCG et dans le Golfe repose depuis longtemps sur un statut – contesté – de « premier parmi ses pairs », consolidé par sa puissance militaire, économique, et l’autorité symbolique du roi, « khâdim al-haramayn » (serviteur des deux saintes mosquées de La Mecque et Médine). Sous le règne du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud et la direction ferme du prince héritier Mohammed ben Salmane, cette revendication reste au cœur de la stratégie régionale saoudienne. Toute initiative d’un membre plus petit du CCG, comme les Émirats, qui semble contourner ou défier cette autorité est vécue à Riyad non comme un simple désaccord politique, mais comme un défi à l’ordre régional.

Cette rivalité s’est également manifestée au-delà du Yémen, notamment autour d’Israël. Des responsables saoudiens ont constamment affirmé que la normalisation avec Israël doit être conditionnée à la création d’un État palestinien, conformément à l’Initiative de paix arabe de 2003 portée par l’Arabie saoudite. Cette position s’est renforcée après l’indignation suscitée par la guerre israélienne à Gaza et les poursuites engagées par Riyad devant la Cour internationale de Justice pour génocide présumé, position soutenue par Riyad. Dans ce contexte, Riyad se montre extrêmement sensible à l’idée qu’un autre État du Golfe, ayant normalisé ses relations avec Israël et développant une politique de sécurité de plus en plus autonome, fragilise sa position diplomatique sur un sujet central pour le monde arabe.

Les tensions saoudo-émiraties ont aussi gagné l’espace informationnel, avec des campagnes sur les réseaux sociaux associées à des comptes liés aux États et à des médias proxys. Ces affrontements renforcent les narratifs publics, réduisent les marges diplomatiques de manœuvre et accroissent le coût politique du compromis. Ces dynamiques figent la rivalité plutôt qu’elles ne favorisent la désescalade et masquent la véritable question : l’absence d’un accord sur les limites à l’autonomie, au leadership et à la divergence acceptée dans l’ordre régional de sécurité.

Au-delà de la région, ces tensions ont des répercussions plus larges. Jusqu’alors, les acteurs externes considéraient que l’Arabie saoudite et les Émirats évitaient la compétition ouverte dans un même théâtre, notamment dans les domaines de la lutte antiterroriste, de la sécurité maritime et de la déconfliction. Cette hypothèse semble aujourd’hui caduque. Les initiatives de coopération sécuritaire qui prenaient le CCG comme un bloc unifié nécessiteront désormais une calibration au cas par cas et la reconnaissance explicite que Riyad et Abu Dhabi peuvent poursuivre des objectifs concurrents dans le même espace opérationnel.

Malgré ce différend, aucun coup diplomatique dur, boycott économique ou fermeture de frontières n’a été instauré entre les deux pays. Ce qui a changé, en revanche, est la couverture politique que Riyad accordait traditionnellement à Abu Dhabi. Beaucoup d’États arabes perçoivent les membres du CCG à travers le prisme saoudien. En autorisant des critiques officielles et semi-officielles des politiques émiraties, Riyad a partiellement levé ce parapluie protecteur, suscitant des critiques chez certaines voix moins entendues.

Les effets de cette reconfiguration sont déjà visibles en dehors du Yémen. Dans la Corne de l’Afrique, où la rivalité dans le Golfe interagit depuis longtemps avec l’accès aux ports et la sécurité maritime, le récent désaveu par la Somalie des accords avec les Émirats et son rapprochement avec Riyad reflètent ce nouvel équilibre. Ces évolutions concernent l’une des routes maritimes les plus stratégiques au monde, démontrant que la rivalité intra-golfeenne impacte désormais la sécurité du détroit de Bab el-Mandeb et de l’océan Indien, au-delà d’un simple différend bilatéral.

Conclusion

La tension entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis traduit des réponses différentes à deux questions clés : comment maintenir la stabilité régionale, et quels risques sont acceptables entre agir ou ne rien faire ?

Alors que Riyad privilégie la consolidation, la retenue et la protection contre les menaces, Abu Dhabi opte pour la transformation et l’intervention précoce. Ces deux stratégies découlent de perceptions divergentes des menaces, de priorités internes et de cultures stratégiques distinctes. Les événements de fin décembre 2025 et début janvier 2026 au Yémen illustrent à quel point cette divergence peut rapidement modifier la dynamique régionale lorsque ces deux puissances agissent de manière concurrente.

Cette compétition ne se limite pas à la sphère sécuritaire. Les domaines du commerce, de l’investissement et des infrastructures — longtemps perçus comme techniques ou à l’abri des rivalités politiques — sont désormais directement affectés par la concurrence saoudo-émiratie. Pour les partenaires extérieurs, cette réalité complexifie l’évaluation des risques dans des secteurs présumés bénéficier d’une unité du Golfe, renforçant la nécessité d’intégrer analyses politiques et rivalités stratégiques aux côtés des opportunités économiques.

Les décideurs américains et européens doivent désormais intégrer que la politique du Golfe est marquée par une compétition entre deux approches différentes à Riyad et Abu Dhabi. L’avenir géopolitique régional se façonnera à travers les interactions entre l’activisme préventif émirati et le développementalisme désescalatoire saoudien. Il reste incertain laquelle des deux stratégies s’avérera la plus durable face aux pressions économiques, sécuritaires et internationales persistantes. Gérer cette réalité — plutôt que supposer une convergence — constitue désormais un défi analytique et opérationnel capital pour ceux qui s’intéressent à la sécurité du Golfe, aux marchés énergétiques et à la stabilité régionale.

H. A. Hellyer, Ph.D., évolue depuis vingt ans à l’interface entre les politiques gouvernementales et les think tanks, spécialisé en géopolitique et sécurité du monde arabe, du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Asie du Sud-Est. Senior associate fellow au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies et senior fellow au Center for American Progress, il a été coorganisateur d’un groupe de travail du gouvernement britannique sur la lutte contre la radicalisation, avec des expériences au Brookings Institution, Carnegie Endowment et Foreign Office britannique.