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New Delhi. La nomination de Sergio Gor au poste d’ambassadeur des États-Unis en Inde suscite de nombreuses interrogations, tant en Inde qu’aux États-Unis, et même parmi les experts et diplomates du monde entier, de Tokyo à Paris en passant par Londres.

Le 22 août, via sa plateforme Truth Social, le président américain Donald Trump a annoncé la nomination de Sergio Gor comme nouveau ambassadeur des États-Unis en Inde. Trump a précisé que, parallèlement à ses fonctions d’ambassadeur, Gor assumera également le rôle d’« envoyé spécial pour les affaires d’Asie du Sud et centrale ». Louant les compétences de Gor, Trump a souligné : « En tant que directeur du personnel présidentiel, Sergio et son équipe ont recruté près de 4 000 patriotes America First dans chaque département de notre gouvernement fédéral en un temps RECORD – nos départements et agences sont remplis à plus de 95 % ! »

Trump décrit Gor comme « un grand ami », affirmant qu’il « a été à mes côtés pendant de nombreuses années. Il a travaillé sur mes campagnes présidentielles historiques, publié mes livres best-sellers et dirigé l’un des plus grands Super PACs soutenant notre mouvement ». Pour lui, « dans cette région la plus peuplée du monde, il est essentiel d’avoir quelqu’un en qui j’ai une confiance totale pour faire avancer mon agenda et aider à RENDRE L’AMÉRIQUE GRANDE DE NOUVEAU. Sergio sera un ambassadeur incroyable ».

Trois éléments frappent dans cette annonce. Premièrement, cette nomination intervient plus de sept mois après l’investiture de Trump. Les ambassadeurs auprès de plusieurs pays importants comme la Chine, la France, le Japon ou le Royaume-Uni avaient déjà été nommés et certains avaient pris leurs fonctions après confirmation par le Sénat américain.

Deuxièmement, cette décision arrive alors que les relations entre l’Inde et les États-Unis connaissent leur plus grande tension depuis vingt-cinq ans, époque à partir de laquelle des liens s’étaient renforcés, notamment depuis la visite remarquée du président Bill Clinton en Inde en mars 2000. Plusieurs facteurs expliquent cette détérioration.

L’Inde dément tout rôle de Trump dans le récent cessez-le-feu

Le point le plus notable est la ferme dénégation par l’Inde de toute implication de Trump dans le cessez-le-feu intervenu entre l’Inde et le Pakistan après le conflit de 88 heures du 7 au 10 mai 2025. Par ailleurs, les négociations tarifaires bilatérales sont au point mort, bien qu’elles semblaient proches d’un accord fin juin/début juillet. Le 1er août, Trump a instauré une taxe de 25 % sur les produits indiens, suivie d’une pénalité supplémentaire de 25 % le 7 août, notamment en raison des achats d’hydrocarbures russes par l’Inde, considérés par Washington comme un soutien à la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. De surcroît, l’Inde est un membre fondateur des BRICS, regroupement perçu par Trump comme anti-américain, en particulier à cause de ses ambitions visant à remplacer le dollar américain en tant que monnaie de réserve internationale.

Troisièmement, Donald Trump n’a proféré aucun commentaire positif concernant l’Inde ou les relations bilatérales dans son message sur Truth Social. Pourtant, les liens entre l’Inde et les États-Unis ont considérablement progressé au cours des vingt-cinq dernières années, jusqu’à atteindre un statut de « partenariat stratégique global et complet ». Cette progression a été totalement ignorée, sans doute en raison de la volonté du président américain d’accentuer la pression économique sur l’Inde.

Officiellement, l’Inde a peu réagi, se contentant de dénoncer l’injustice des tarifs imposés. En revanche, plusieurs responsables et diplomates américains issus d’administrations précédentes avancent que Trump cherche une reconnaissance, notamment via un prix Nobel, pour son rôle supposé dans la paix entre l’Inde et le Pakistan lors du récent conflit. De son côté, le Pakistan, qui avait mené des attaques terroristes coûteuses en vies humaines en Inde et déclenché ce conflit, a proposé la candidature de Trump au Nobel, tout en concluant un accord autorisant les États-Unis à explorer des ressources minières sur son territoire montagneux.

Malgré ces tensions, certains membres de l’establishment américain soulignent des points positifs dans cette nomination.

Le profil de Sergio Gor

Né en Ouzbékistan en 1986, Sergio Gor arrive à un poste crucial en Inde dans un contexte diplomatique sensible. Il a entamé sa carrière politique en tant qu’aide auprès de personnalités républicaines de premier plan et a collaboré avec le Comité national républicain. Gor s’est fait connaître lors de la campagne présidentielle défaite de Trump en 2020, puis s’est rapidement imposé dans l’entourage intime du président. En 2021, il a co-fondé la maison d’édition conservatrice Winning Team Publishing avec Donald Trump Jr., diffusant plusieurs ouvrages du président et de figures conservatrices majeures.

Après la victoire de Trump en 2024, Gor a été nommé à la tête du bureau présidentiel du personnel, chargé de sélectionner les candidats aux postes clés au sein du gouvernement fédéral, un rôle conférant un pouvoir politique certain. Les observateurs notent que cette désignation témoigne de la confiance profonde que Trump lui accorde.

Cependant, Sergio Gor est également une figure controversée. Les médias américains rapportent qu’il aurait usé de son influence pour bloquer certaines nominations, notamment au sein du Conseil de sécurité nationale. Il est perçu comme un partisan de la ligne « restrictrice » en politique étrangère, prônant une approche plus limitée des intérêts américains à l’étranger, et appelant à la prudence quant aux interventions militaires coûteuses. Cette posture s’oppose à celle des « primacistes », défenseurs d’une politique étrangère américaine plus expansive et affirmée.

Gor a également été impliqué dans la rupture entre Trump et Elon Musk, notamment suite au rejet de Jared Isaacman, allié de Musk, pour le poste de directeur de la NASA.

Si son lien privilégié avec Trump est un atout indéniable, son absence de connaissance approfondie de l’Inde, ainsi que son manque d’expérience diplomatique et en politique étrangère, représentent des faiblesses notables.

Réactions à la nomination

Les réactions au sein de l’establishment américain sont variées, mais globalement positives. Steve Bannon, ancien stratège en chef de Trump et figure majeure du mouvement MAGA, a salué la nomination comme une évolution positive pour l’Inde, estimant que la proximité de Gor avec le président profitera aux deux pays. L’analyste spécialisé en Asie du Sud, Michael Kugelman, a souligné que cette désignation « pourrait être un pas positif pour l’Inde, car les États-Unis signalent l’importance des liens bilatéraux en postant un envoyé spécial pour deux régions clés à New Delhi ».

En revanche, plusieurs experts stratégiques indiens s’inquiètent de ce choix, notamment de la double casquette de Gor, à la fois ambassadeur en Inde et envoyé spécial pour l’Asie du Sud et centrale. Kanwal Sibal, ancien secrétaire aux Affaires étrangères, a vivement critiqué cette décision, estimant que cela revient à « réunir de nouveau Inde et Pakistan à travers une double attribution, parmi d’autres reproches. Ce mandat spécial brouille également la dimension indo-pacifique des relations américano-indiennes ». Pour Brahma Chellaney, analyste reconnu, ce double rôle réduit l’Inde « d’un partenaire global à un acteur régional sud-asiatique ».

Conclusion

Faute d’exposition et de compréhension suffisantes des réalités indiennes, Sergio Gor risque de prolonger l’approche hostile adoptée par Trump à l’encontre de l’Inde ces derniers mois. Il est évidemment légitime pour un ambassadeur de promouvoir les intérêts de son pays et ses positions sur les grandes questions. Toutefois, une mission essentielle d’un ambassadeur est également de transmettre avec honnêteté et intégrité les vues du pays hôte afin de construire et renforcer les relations bilatérales. On peut douter que Gor possède les outils nécessaires pour assumer pleinement ce rôle.

L’Inde a clairement dénoncé les taxes douanières de 25 % imposées par les États-Unis, ainsi que la seconde sanction de 25 % liée à ses achats de pétrole russe, qualifiées d’« injustes, non fondées et déraisonnables ». Il est improbable que la position raisonnable de New Delhi soit efficacement relayée à Washington par l’intermédiaire de l’ambassade de Gor.

En associant à l’ambassadeur la responsabilité des affaires d’Asie du Sud et centrale, Trump donne à entendre qu’il considère l’Inde au même niveau que les autres pays sud-asiatiques, et non comme un « partenaire stratégique global unique ». Or, les précédents ambassadeurs américains à New Delhi ont toujours joué un rôle clé dans la consolidation des liens chaleureux bilatéraux. En confiant des responsabilités supplémentaires à Gor, il est probable que les relations recevront moins d’attention et de temps que nécessaire.

Du point de vue indien, la nomination de Gor pourrait être perçue non pas comme une avancée diplomatique mais comme un recul stratégique, témoignant d’une décision bureaucratique peu réfléchie qui déprécie le rang de l’Inde sur la scène de la politique étrangère américaine. Pour les optimistes, toutefois, son accès privilégié à Trump et sa place dans l’univers MAGA pourraient permettre d’amplifier la voix indienne à Washington.

Cette remise en cause du statut de partenaire stratégique et la nouvelle « hyphenation » (mise en parallèle) Inde-Pakistan ne présagent pas d’une amélioration facile des relations bilatérales entre New Delhi et Washington.