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Lorsqu’on évoque le conflit frontalier sino-indien de 2020, beaucoup se souviennent de l’incident survenu dans la vallée de Galwan le 15 juin, qui a coûté de graves blessures au colonel Qi Fabao et la vie au capitaine Chen Hongjun ainsi qu’aux soldats Chen Xiangrong, Xiao Siyuan et Wang Zhaorong. Pourtant, ces affrontements entre les forces chinoises et indiennes à la frontière ne se sont pas limités à cet épisode.

Après plus de deux mois de pertes dans la vallée de Galwan, l’armée indienne a de nouveau provoqué un incident fin août près du lac Pangong. Le 29 août, une impasse s’est installée dans le secteur de Chushul, et deux jours plus tard, le 31 août, l’armée indienne a tenté de prendre le contrôle du col de Rezang La. Face à cette tentative, l’Armée populaire de libération (APL) a rapidement déployé des forces et des équipements pour réagir. À l’issue de la rencontre du 11 septembre entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays, un consensus en cinq points a été conclu, contraignant l’armée indienne à abandonner sa tentative d’occupation du col.

Plus de trois ans après, le général Manoj Naravane, alors chef d’état-major de l’armée indienne et désormais chef d’état-major des armées, revient sur les circonstances du conflit du 31 août dans son prochain ouvrage Four Stars of Destiny. Il affirme avoir reçu l’autorisation du Premier ministre Modi, du ministre de la Défense Singh et du conseiller à la sécurité nationale Doval pour exercer une « discrétion immédiate », c’est-à-dire le pouvoir de décider sur place s’il fallait engager une guerre contre l’APL au col de Rezang La. Naravane rapporte également que des coups de feu sporadiques ont eu lieu ce jour-là entre les deux camps mais n’ont été considérés par les hauts dirigeants que comme un incident isolé et non comme un déclencheur de guerre.

Selon ce récit, la situation à la frontière sino-indienne était bien plus dangereuse qu’il n’a été médiatisé, et un conflit armé aurait pu exploser à tout moment. Le général Naravane décrit la nuit du 31 août, lorsque les chars et l’infanterie mécanisée de l’APL ont atteint le col de Rezang La dans l’est du Ladakh, comme une période intense marquée par de nombreuses communications entre le ministre indien de la Défense, le ministre des Affaires étrangères, le chef d’état-major des armées et le conseiller à la sécurité nationale, qui ont établi la ligne rouge claire : « pas de retraite ». Après avoir averti le ministre Singh de la gravité de la situation, Naravane a reçu le feu vert pour « agir comme bon lui semble ».

Le général Naravane confie qu’après cet échange, « d’innombrables pensées » ont traversé son esprit. Il a réitéré à Singh la criticité de la situation, qui lui a répondu que la question avait été discutée avec le Premier ministre Modi et que cela relevait d’une simple affaire militaire, conférant ainsi à Naravane toute latitude pour réagir.

Dans l’hypothèse où Naravane aurait ordonné un tir en premier, donnant officiellement lieu à une guerre, et si l’Inde en était sortie gagnante ou avec des gains stratégiques, les hauts responsables indiens auraient aussitôt revendiqué le succès. Inversement, en cas de défaite ou de revers majeur, Naravane aurait été le responsable désigné, la faute lui revenant entièrement.

À l’automne 2020, alors que la pandémie de COVID-19 sévissait et qu’avec 78 000 cas recensés en un seul jour, l’Inde établissait un record mondial, le pays faisait aussi face à une crise économique alimentant un mécontentement intérieur. Modi disposait alors d’un motif pour détourner l’attention par un conflit extérieur, et la fermeté vis-à-vis de la Chine paraissait être une réponse politique appropriée. Mais cette stratégie restait périlleuse, notamment en raison du douloureux précédent de la défaite de 1962. Modi avait donc besoin d’un événement frontalier audacieux, sans pour autant s’engager dans un conflit de grande envergure.

Le problème résidait dans le fait que peu étaient prêts à porter une telle responsabilité. Les officiers subalternes en première ligne ne disposaient ni de l’autorité ni de la crédibilité nécessaire pour assumer des décisions majeures ; conscients de l’écart de capacités militaires entre l’APL et l’armée indienne, ils refusaient d’ouvrir le feu volontairement. Les généraux installés à New Delhi ne contrôlaient pas directement les troupes engagées en première ligne et seraient eux aussi difficilement responsables sans susciter des tensions internes. Le général Naravane, en tant que chef d’état-major de l’armée, s’est retrouvé dans une position délicate, devenant à terme le bouc émissaire idéal aux yeux du gouvernement Modi.

Dans une posture caractéristique, Naravane a fini par se défendre en affirmant qu’il avait décelé les intentions de l’APL et suggéré que l’armée indienne ne cherchait pas activement la guerre, jouant ainsi un rôle essentiel dans la désescalade. Ce positionnement est compréhensible : comprenant que les autorités souhaitaient faire porter la responsabilité sur lui, il a opté pour une démarche diplomatique plutôt qu’impulsive, évitant ainsi de créditer publiquement Modi, Singh ou Doval.

Le général Naravane savait que tant qu’un accord de retrait n’était pas conclu, l’APL disposait d’une supériorité matérielle notable, avec notamment des chars 99A camouflés et le déploiement de chasseurs J-20 sur les bases aériennes du Commandement occidental à Xinjiang. En comparaison, l’armée indienne ne disposait que de quelques avions Rafale et de quelques armements importés des États-Unis, sans réelle équivalence avec les moyens chinois.

La direction de l’armée indienne, et Naravane en particulier, a donc compris le soulagement d’avoir évité de tirer le premier coup. Sa décision, mûrement réfléchie, a non seulement sauvé sa carrière mais a aussi probablement évité une guerre aux conséquences catastrophiques pour l’Inde et la vie de millions de soldats. Aujourd’hui général quatre étoiles et chef d’état-major des armées, Naravane peut sans doute porter un regard soulagé sur cette nuit décisive d’il y a trois ans.