L’intelligence artificielle (IA) va-t-elle bouleverser le monde et absorber le budget de la défense américaine ? Ceux qui travaillent à l’intersection de l’IA et de la sécurité nationale se répartissent en trois catégories : les sprinteurs, convaincus d’une révolution imminente grâce à une intelligence artificielle générale ; les marathoniens, qui tablent sur une diffusion progressive et sectorielle de la technologie ; et les sceptiques, qui y voient une bulle comparable à celle des dot-com.

La stratégie américaine en matière d’IA à court terme devrait s’aligner sur l’une de ces approches. Dans l’hypothèse sprinteur, les États-Unis doivent tout mettre en œuvre pour obtenir rapidement l’intelligence artificielle générale, c’est-à-dire un niveau d’intelligence comparable à celui de l’humain. Si les sceptiques ont raison, l’approche doit être radicalement inverse, en évitant la surcapacité et la surextension. Dans le cas des marathoniens, les États-Unis s’engageraient dans une compétition technologique complexe et de longue haleine avec un pays quatre fois plus peuplé.

Adopter la position sceptique comporte des risques : l’IA est déjà un outil puissant. Au-delà des meilleures pratiques adaptées à la compétition dans ce domaine, les décideurs devraient privilégier l’approche marathonienne pour l’instant, tout en restant flexibles. Cette stratégie offre la possibilité d’ajuster les efforts déployés selon l’évolution des circonstances, minimisant ainsi les dangers de surinvestissement ou d’insuffisance.

Définition des camps

Les arbitrages entre l’IA et d’autres priorités sont déjà nécessaires : le secteur privé américain a investi 109 milliards de dollars en 2024, et certains estiment que les dépenses en capital pourraient atteindre 2 350 milliards d’ici 2030. Comprendre les trois camps aide à déterminer s’il faut augmenter nettement les 3,3 milliards alloués à la recherche et développement en IA pour l’exercice fiscal 2025, ou adopter une posture plus prudente.

Les sprinteurs

Ce groupe considère que l’IA progresse rapidement vers une intelligence artificielle générale (IAG). Ils anticipent des conséquences majeures et quasi immédiates : le pays qui maîtrisera le premier cette technologie en tirera des gains de productivité massifs et auto-entretenus, assurant un avantage géopolitique durable, voire permanent. De plus, le « créateur » de l’IAG pourrait devenir le premier trillionnaire mondial.

Parmi les figures américaines de ce camp figurent les technologues Sam Altman, Dario Amodei et Elon Musk. Aux États-Unis, cette vision, parfois teintée de « doomerisme », bénéficie d’un fort soutien chez les élites technologiques. Même si le scénario marathonien prévaut, les sprinteurs bénéficieront d’avantages à être premiers entrants.

Il serait erroné de rejeter les sprinteurs en raison de conflits d’intérêts liés aux acteurs technologiques. Certains experts en sécurité nationale, comme Ben Buchanan, font partie de ce camp en raison de leur évaluation technique et de leur défiance envers la nature secrète du Parti communiste chinois. De fait, les progrès récents de l’IA ont systématiquement dépassé les prévisions des spécialistes, et certaines analyses sérieuses avancent une arrivée possible de l’IAG avant 2030. Comme le note Julian Gewirtz, la Chine pourrait être engagée en secret dans une course à l’IAG avant les États-Unis.

Cependant, peu d’acteurs chinois semblent adopter ouvertement une position de sprinteurs. En Chine, la promotion publique de l’IAG est découragée par le Parti, qui perçoit cette technologie comme pouvant déstabiliser politiquement le régime. Si l’on en croit les données, la Chine construit moins de centres de données dédiés à l’IA que les États-Unis, et plusieurs de ces infrastructures seraient peu utilisées. Les autorités chinoises privilégient donc la diffusion à grande échelle de l’IA à court terme plutôt que l’acquisition de l’intelligence artificielle générale, confirmant que la compétition devrait ressembler davantage à un marathon qu’à un sprint.

Les marathoniens

Le groupe des marathoniens est majoritaire chez les spécialistes américains et chinois. Il intègre notamment de nombreux technologues chinois ainsi que des experts américains en relations sino-américaines comme Harry Krejsa, William Hannas, Kyle Chan, Bill Drexel, Elsa Kania et Jordan Schneider.

Ils perçoivent l’IA non pas comme un saut unique vers une intelligence artificielle générale, mais comme un processus graduel d’améliorations sectorielles significatives. Même si une disruption est attendue, elle sera inégale et dépendra du contexte. L’IA transformera sans doute certains secteurs clés comme la finance, l’assurance, la santé ou les transports, mais sans générer d’IAG d’ici 2030, voire jamais.

Les marathoniens estiment que l’inférence — c’est-à-dire l’utilisation des modèles IA par les utilisateurs finaux — sera plus déterminante que l’entraînement de ces modèles, à l’inverse des sprinteurs qui misent sur la construction des modèles les plus puissants.

Les sceptiques

Ceux-ci considèrent que l’intelligence artificielle générale est encore à des décennies, voire incertaine. Des penseurs comme Arvind Narayanan, Sayash Kapoor et Gary Marcus mettent en garde contre la mauvaise allocation des ressources causée par une vision trop ambitieuse de l’IA. Ils comparent les attentes autour de l’IAG à une bulle technologique, semblable à celle des premières années du Web.

Dan Wang, analyste spécialisé sur la Chine, avance une perspective liée mais originale : Pékin privilégierait le contrôle politique au détriment de l’innovation. Malgré un historique mitigé en matière de sécurité sur certaines technologies, la Chine pourrait donc favoriser un développement de l’IA conforme à sa doctrine « le Parti d’abord », plutôt qu’une innovation débridée.

Si le scepticisme s’avère pertinent dans certains domaines, il ne doit pas occulter les avancées rapides et significatives déjà constatées dans les outils IA, qui gagnent en puissance et en utilité.

Stratégies propres à chaque camp

Chaque camp formule des stratégies distinctes, avec des compromis et des risques différents. La position sceptique accepte le plus de risques liés au sous-investissement, mais limite ceux liés à la surconstruction. Les sprinteurs peuvent en partie répartir ces risques, tandis que les marathoniens maximisent la flexibilité et outils de mitigation.

Sprinteurs

Dans ce scénario, les États-Unis doivent se mobiliser pleinement pour devancer la Chine dans la conquête de l’IAG. La priorité est donnée à l’entraînement des modèles IA, ce qui nécessite un déploiement rapide et massif de centres de données et une politique énergétique polyvalente et efficace pour assurer une alimentation électrique « rapide et puissante ». La réserve de puces avancées doit être constituée, tout en limitant autant que possible leur accès à la Chine, et des mesures doivent être prises pour freiner le développement chinois de l’IAG.

Protéger les infrastructures critiques, telles que les installations produisant le quartz ultra-pur nécessaire aux semi-conducteurs (comme le site de Spruce Pine), contre d’éventuelles actions offensives chinoises, est également impératif. La réussite du sprint entraînerait une domination géopolitique durable, motivant Pékin à tenter des actions agressives, y compris violentes.

Cette stratégie, à haut risque et potentiellement à très haute récompense, exige de reléguer d’autres investissements de sécurité nationale — par exemple les programmes de chasseurs Next Generation Air Dominance ou de sous-marins d’attaque de nouvelle génération — au second plan. Si le pari de l’IAG ne se concrétise pas, les États-Unis risquent de céder leur leadership technologique à la Chine.

Pour limiter les risques d’une bulle IAG, malgré l’approche sprinteur, des mécanismes de partage des coûts avec alliés et partenaires, un assouplissement des contrôles sur les puces destinées au Moyen-Orient et la construction de centres de données à l’étranger sont envisagés, même si cela pourrait indirectement faciliter l’accès de la Chine à des technologies avancées.

Marathoniens

Dans ce cadre, l’adoption et la diffusion de l’IA sauront plus déterminantes que la seule acquisition d’une intelligence artificielle générale. L’accent est porté sur un déploiement sectoriel sélectif et une maîtrise rigoureuse des coûts. On privilégie l’optimisation pour l’inférence plutôt que la création excessive de modèles.

Le travail d’inférence, plus distribué et moins énergivore que l’entraînement, demandera un maillage dense de centres de données de taille moyenne, situés au plus près des utilisateurs. La stratégie énergétique devra s’adapter à ce besoin de distribution, avec un intérêt particulier pour les centrales nucléaires avancées capables de fournir une énergie stable, encore en phase de déploiement, et des sources renouvelables comme le solaire, notamment couplé à des systèmes de stockage (batteries) et une extension des réseaux électriques pour assurer la fiabilité.

Les batteries avancées joueront aussi un rôle clé dans ce scénario pour permettre l’IA embarquée sur des véhicules autonomes et autres plateformes mobiles. La coopération avec des partenaires comme la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan sera essentielle pour le développement d’avantages stratégiques dans ces technologies duales.

L’Inde, plus grande démocratie mondiale, pourrait s’affirmer comme un allié essentiel en fournissant une partie substantielle des talents et expertises nécessaires dans la compétition face à la Chine. Un travail étroit avec d’autres pays alliés sera aussi indispensable.

Cette approche intermédiaire, bien qu’équilibrée, nécessite des compromis et n’exclut pas certains risques. Les marathoniens peuvent compenser un éventuel excès d’investissement dans l’IA par des investissements dans d’autres domaines technologiques, comme le quantique, ou en se préparant à un redéploiement massif de centres de données dédiés à l’IAG à une plus grande échelle, notamment en anticipant les projets chinois dans ce domaine.

Sceptiques

Selon ce camp, l’enjeu majeur est la surcapacité et la surextension dans le domaine de l’IA. La surestimation des potentialités de l’IA pourrait mener à une infrastructure inutilisée, une surconsommation énergétique et un risque de contagion financière liée à une bulle d’investissement. Leur ligne de conduite est de réserver les fonds aux projets à bénéfices pleinement démontrés, rejetant les « grands paris » tels que l’IAG.

Ils estiment que la priorité doit revenir aux capacités de sécurité nationale hors IA, compte tenu de la montée technologique constante de la Chine. Ce déclin relatif du leadership américain appelle un renforcement quantitatif des capacités militaires traditionnelles — construction navale, armes de barrage, etc.

C’est une posture peu coûteuse mais comportant un risque majeur d’erreur stratégique. En cas de succès des sceptiques, les économies seront significatives. En cas d’erreur, les États-Unis prendraient un retard considérable dans une technologie clé, risquant soit une domination chinoise, soit la nécessité d’investissements massifs de rattrapage. Leur marge de manœuvre est réduite à une simple veille technologique et à la surveillance des développements.

Principales divergences

Ces trois camps divergent sur la politique à adopter face à la compétition sino-américaine en IA, devant faire des choix importants dans quatre domaines clés : allocation des ressources, recrutement et formation des talents, infrastructures et énergie, et relations avec les alliés.

Les sprinteurs orientent tous les moyens sur la course accélérée à l’IAG, quitte à reporter certaines technologies militaires de nouvelle génération. Les marathoniens optent pour une approche sélective selon les secteurs, tandis que les sceptiques appliquent une logique de « présumé inutile tant que prouvé utile ».

Sur la question des talents, les sprinteurs plaident pour l’octroi immédiat de visas aux experts IA d’élite ; les marathoniens renforcent la formation nationale et tissent des liens avec des partenaires comme l’Inde ; les sceptiques insistent sur le développement des compétences numériques auprès du grand public, notamment pour lutter contre la désinformation.

Concernant les infrastructures énergétiques, les sprinteurs envisagent des campus massifs de formation de modèles IA et une construction accélérée de capacités énergétiques, tout en limitant les consommations concurrentes. Les marathoniens prônent une stratégie diversifiée « all-of-the-above » privilégiant l’énergie adaptée à l’inférence, comme le solaire et les batteries avancées, ainsi qu’un déploiement progressif de nouvelles technologies. Les sceptiques craignent les gaspillages liés à une surcapacité.

Enfin, sur les alliances, les sprinteurs prônent des embargos stricts sur les puces tout en misant sur un leadership pérenne américain grâce à l’IAG. Les marathoniens mettent l’accent sur la construction d’un écosystème durable avec les alliés traditionnels et des partenaires comme l’Inde, ainsi que sur les talents issus de régions stratégiques. Les sceptiques voient les contrôles comme pouvant être contre-productifs, espérant un surinvestissement chinois entrainant une bulle.

Prévoir une longue course, être prêt à sprinter

Pour l’heure, l’approche marathonienne sert au mieux les intérêts américains. L’IA est déjà puissante et en progression constante, ce qui limite la pertinence de l’option sceptique. En revanche, la probabilité d’une rapide acquisition de l’IAG reste faible, et l’approche sprinteur semble éloignée.

Cette stratégie intermédiaire offre un cadre permettant aux États-Unis d’ajuster rapidement leurs efforts en fonction des évolutions réelles.

Quelle que soit l’orientation choisie, les autorités américaines devraient favoriser une coopération approfondie entre les entreprises d’IA et les services de sécurité, protéger l’accès à une main-d’œuvre hautement qualifiée, notamment à travers le recrutement international, et maintenir le soutien aux universités de pointe. La réduction de la dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises reste un impératif, mais imposer des droits de douane sur les produits essentiels issus de partenaires fiables pourrait se révéler contre-productif en augmentant les coûts et en favorisant la diversion commerciale chinoise.

Enfin, une politique énergétique pragmatique et diversifiée doit être adoptée pour répondre aux besoins croissants de l’IA, constituant un verrou critique dans cette course technologique. Les décisions doivent être réévaluées constamment face aux derniers développements.

L’IA constituera un élément clé, peut-être déterminant, de la rivalité sino-américaine. Les États-Unis doivent tout mettre en œuvre pour que le camp le plus efficace – sprinteurs, marathoniens ou sceptiques – l’emporte, en appliquant les meilleures pratiques et en ajustant leur stratégie au fil du temps.

Joseph Webster est chercheur principal au Global Energy Center et à l’Indo-Pacific Security Initiative de l’Atlantic Council. Il est également éditeur du China-Russia Report. Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles.

Crédit image : Charlie Fong via Wikimedia Commons