Dans une évolution majeure susceptible de relancer la coopération bilatérale en matière de défense, Singapore Technologies Kinetics Ltd (ST Kinetics) — la branche systèmes terrestres de ST Engineering — a officiellement demandé au ministère indien de la Défense (MoD) de lever une interdiction en vigueur depuis dix ans qui empêche la société de participer aux marchés publics en Inde depuis 2012. Cette requête, transmise par voie diplomatique la semaine dernière, intervient dans un contexte de rapprochement des relations indo-singapouriennes et de la stratégie de New Delhi visant à diversifier ses partenariats mondiaux dans le cadre du programme Atmanirbhar Bharat.
L’interdiction avait été décidée à la suite d’une affaire de corruption datant de 2009 impliquant le Ordnance Factory Board (OFB), où ST Kinetics figurait parmi six entreprises internationales accusées de pratiques frauduleuses lors d’un appel d’offres portant sur 1 580 véhicules blindés de transport de canons 6×6. Cette mise à l’écart, entrée en vigueur en mars 2012, empêchait toute collaboration commerciale entre ST Kinetics et le MoD ainsi que ses entités affiliées, excluant notamment la participation aux appels d’offres, les coentreprises et les transferts technologiques. Bien que la durée initiale de dix ans ait pris fin en 2022, l’interdiction a été prolongée de trois années supplémentaires en avril 2025 pour des raisons de procédures non résolues et de contrôles de conformité en cours.
Dans sa demande officielle, ST Kinetics a souligné qu’aucune accusation formelle n’avait jamais été portée contre la société ou ses employés et qu’aucun contrat d’exportation de défense n’avait été obtenu via l’OFB ou le MoD. « Cette mesure provisoire, en place depuis plus de 13 ans, a dépassé son objectif initial et freine des opportunités légitimes de collaboration dans des domaines d’intérêt stratégique commun », a indiqué l’entreprise, selon des sources proches de ST Engineering. L’entreprise a contesté cette décision à plusieurs reprises devant la Haute Cour de Delhi, où les affidavits du MoD ont maintes fois précisé que ST Kinetics n’était pas formellement « blacklistée », mais seulement soumise à une suspension temporaire — une distinction sémantique qui a alimenté des litiges prolongés.
Cette demande coïncide avec des échanges récents au plus haut niveau, notamment lors de la 7e réunion du Comité de coopération en matière de défense Inde-Singapour en octobre 2025, où les deux parties ont exploré des pistes de coproduction de systèmes d’artillerie avancés et de véhicules terrestres sans pilote. Singapour, partenaire clé de l’ASEAN et hôte des formations militaires indiennes dans le cadre de l’accord de coopération de défense de 2003, plaide depuis longtemps pour la levée de cette interdiction afin de débloquer des initiatives conjointes de production. En 2016, Singapour avait conditionné l’approfondissement des discussions sur la coproduction à la levée de la suspension, position déjà exprimée dès 2014 lors de la première demande de révision adressée à l’Inde.
Pour l’Inde, cette requête intervient à un moment crucial, alors que l’armée modernise ses parcs d’artillerie et de véhicules de mobilité, incluant de nouveaux appels d’offres pour des canons de 155 mm nouvelle génération et des véhicules terrestres sans pilote multifonctions. L’expertise de ST Kinetics sur des plateformes telles que le véhicule de transport de troupes blindé Terrex et le Next Defence Vehicle pourrait combler des lacunes stratégiques. Par ailleurs, le véhicule de combat d’infanterie Bionix II et la technologie de blindage Sarcon développés par la société ont fait preuve de leur fiabilité lors d’exercices militaires en Asie du Sud-Est, offrant des solutions modulaires adaptables aux exigences indiennes. Le portefeuille plus large de ST Engineering dans l’intégration de technologies de défense pour les smart cities est également en phase avec le programme indien iDEX, avec un potentiel d’investissements en compensations dépassant les 500 millions de dollars si les obstacles sont levés.
Les experts en défense considèrent cette démarche comme un test important de la politique indienne actuelle en matière de blacklisting. Les réformes introduites par le gouvernement Modi en 2024 ont réduit la durée standard des interdictions de dix ans à des périodes renouvelables d’un an, favorisant la réhabilitation plutôt que l’exclusion permanente. « Cela pourrait constituer un précédent pour une réintégration pragmatique, en particulier pour les entreprises ayant maintenu un casier propre après l’interdiction », a souligné le général (réserviste) Sanjay Kulkarni, expert en acquisitions militaires. Pendant sa mise à l’écart, ST Kinetics a respecté rigoureusement les normes anti-corruption strictes de Singapour, tout en développant ses activités en Europe et au Moyen-Orient.