Alors que l’Armée de l’air indienne (IAF) fait face à un déficit préoccupant de ses escadrons et à une montée en puissance des menaces venues de la Chine et du Pakistan, la perspective prochaine d’une commande du chasseur russe Su-57E de cinquième génération soulève de nombreux débats. Présenté comme un avion furtif performant, le fait que l’IAF envisage de l’utiliser principalement pour des missions de suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD), tirant parti de sa capacité à emporter des armements lourds sur de longues distances, intrigue. Pour certains analystes, ce virage révèle un doute sous-jacent sur les performances réelles en matière de furtivité, orientant le Su-57E vers un statut de « mini-bombardier » à l’instar du polyvalent Su-30MKI, privilégiant la capacité de charge utile plutôt que l’invisibilité dans un espace aérien hautement contesté.
Les rumeurs autour du Su-57E se sont amplifiées cette semaine avec des révélations selon lesquelles l’Inde serait en négociations avancées pour l’acquisition de deux escadrons – soit 36 à 40 appareils – livrés clé en main par la Russie, accompagnées de propositions d’assemblage local de 3 à 5 appareils supplémentaires dans l’usine de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) à Nashik. Cette stratégie progressive, indépendante du projet quelque peu bloqué du Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA), place le Su-57E comme un renfort « palliatif » aux flottes de Rafale et Su-30MKI, axé sur la frappe à longue portée, à la suite de l’expérience acquise lors de l’Opération Sindoor en mai. L’accent mis sur les missions SEAD – qui nécessitent de pénétrer des réseaux de défense aérienne denses pour neutraliser radars et sites de missiles sol-air – illustre une approche pragmatique de l’IAF : si la furtivité véritable est hors de portée, la puissance brute et l’emploi d’armes à longue portée pourraient suffire.
L’Opération Sindoor, marquée par un fort recours aux drones, a révélé les faiblesses des défenses aériennes pakistanaises, tout en soulignant l’impératif pour l’IAF de disposer de plateformes capables de délivrer des frappes décisives au-delà de la portée visuelle (BVR). Sur ce point, le Su-57E se distingue, grâce à ses soutes internes accueillant des armes impressionnantes comme le missile air-air R-37M (portée supérieure à 300 km) et les dérivés hypersoniques Kinzhal pour les frappes au sol – des charges utiles bien supérieures à celles de concurrents furtifs plus légers tels que le F-35. Selon certaines sources, l’IAF envisagerait même d’intégrer le R-37M sur des Su-30MKI modernisés, témoignant ainsi d’une évolution doctrinale vers l’emploi de « munitions lourdes » dans les opérations de suppression et destruction des défenses aériennes ennemies (SEAD/DEAD).
Cette approche ne relève pas d’un simple enthousiasme, mais d’une nécessité stratégique. Face à la montée en puissance de la flotte chinoise de J-20 qui atteindrait désormais 200 appareils, et à l’intérêt pakistanais pour les J-35 turcs, l’IAF doit s’équiper d’actifs polyvalents capables de contrer des systèmes intégrés de défense aérienne (IADS). La super-manoeuvrabilité et la fusion de capteurs du Su-57E pourraient lui permettre d’opérer efficacement dans ces environnements, à condition de pouvoir survivre à la phase d’entrée. Cependant, certains critiques jugent que le choix d’affecter un appareil aussi sophistiqué à des missions SEAD – traditionnellement très risquées pour des avions non furtifs – traduit un certain scepticisme quant à ses véritables qualités de discrétion radar.
RCS sous le feu des critiques : furtivité limitée ou compromis stratégique ?
Au cœur des interrogations réside la signature radar (RCS) du Su-57, estimée entre 0,1 et 0,5 mètre carré en configuration « propre » (sans charges externes), ce qui reste très élevé comparé aux 0,0015 m² du F-35, souvent considéré comme un standard de furtivité. Les forums spécialisés et cercles de défense indiens relaient des inquiétudes remontant au défunt programme FGFA (Fifth Generation Fighter Aircraft), que l’Inde avait abandonné en 2018, en partie à cause des performances décevantes, dont la furtivité jugée insuffisante.
Des discussions récentes sur Reddit entre passionnés de défense indiens détaillent comment l’attachement inévitable d’armements externes – notamment dans les missions SEAD où missiles et brouilleurs sont indispensables – gonfle significativement la RCS du Su-57E, le rendant « bien moins performant » que certains chasseurs dits « 4.5 génération » en configuration propre, comme le Rafale.
Un analyste aéronautique a résumé ironiquement sur X : « Su-57E pour la SEAD ? C’est comme envoyer un boxeur fantôme dans un combat au couteau – des mouvements impressionnants, mais pourra-t-il échapper aux radars ? » Des comparaisons avec le F/A-18 Super Hornet, dont la RCS propre est d’environ 1 m², mettent en lumière le profil furtif mitigé du Su-57E, dont la RCS peut être jusqu’à 1 000 fois plus élevée que les standards évolués de la cinquième génération une fois chargé. L’intérêt conditionnel de l’Inde, avec notamment des exigences d’échange des radars russes par des AESA à base de GaN indiens comme le modèle Uttam, reflète une volonté de compenser ces défauts par des adaptations nationales.
| Aspect | Su-57E | F-35 | Su-30MKI (Modernisé) |
|---|---|---|---|
| Estimation RCS (configuration propre) | 0,1–0,5 m² | 0,0015 m² | ~10–20 m² |
| Charge utile maximale | 10 tonnes (interne/externe) | 8 tonnes | 8 tonnes |
| Principales armes SEAD | R-37M (300+ km), Kinzhal | JSOW, HARM | BrahMos, Spice |
| Rôle privilégié (vue IAF) | Frappe à longue portée / SEAD | Polyvalent furtif | Supériorité aérienne / frappe |
| Coût unitaire estimé | 50 à 70 M$ | plus de 80 M$ | 60 M$ (modernisé) |
Ce tableau éclaire les raisons pour lesquelles l’IAF pourrait privilégier les forces brutes du Su-57E : une agilité supérieure et une charge utile plus importante pour les missions SEAD, même si la discrétion radar reste inférieure.
Ce parcours du Su-57E évoque l’alchimie opérée par l’IAF avec le Su-30MKI, intégré en 2002 comme avion de supériorité aérienne mais devenu, grâce aux intégrations de missiles BrahMos et d’armements guidés, une sorte de mini-bombardier polyvalent. Aujourd’hui, plus de 260 Su-30MKI forment l’épine dorsale des capacités de frappe à distance, abattant des cibles hors de portée visuelle tout en lançant des armes à distance de sécurité – un rôle que le Su-57E pourrait renforcer avec sa capacité exceptionnelle de 10 tonnes. Certains usagers du réseau X spéculent : « Rafale pour la domination aérienne, Su-57E pour les frappes profondes – comme nous avons transformé les Flankers en bombardiers. »
Ses partisans insistent qu’il ne s’agit pas de résignation mais d’une doctrine pragmatique : les immenses frontières de l’Inde exigent une flexibilité multi-rôles plus que la pure furtivité, d’autant plus que le programme AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) est prévu pour 2035. Toutefois, d’autres mettent en garde contre une dépendance excessive à la technologie russe, évoquant les risques liés aux sanctions et les retards dans le développement des moteurs. Comme l’indique un message publié sur X : « Le gouvernement doit envoyer une équipe de l’IAF en Russie pour examiner le Su-57E – ne répétons pas les erreurs du FGFA. »