En 2025, la production en série du missile de croisière SCALP/Storm Shadow, arme stratégique franco-britannique, reprendra après quinze ans d’interruption. Cette relance marque un renforcement notable des capacités de défense européennes face aux défis actuels, notamment révélés par le conflit en Ukraine.

Le 9 juillet 2025, la France a annoncé la reprise de la fabrication du missile SCALP (Storm Shadow au Royaume-Uni), lors d’une visite conjointe du ministre français des Armées et du secrétaire britannique à la Défense sur le site de MBDA à Stevenage. Cette décision illustre la volonté franco-britannique de consolider l’autonomie stratégique de l’Europe dans le domaine des armements de précision, notamment en réponse à la forte demande liée aux tensions géopolitiques actuelles.

Le missile SCALP/Storm Shadow se distingue par sa capacité à frapper avec une grande précision des cibles fortifiées situées en profondeur sur le territoire ennemi. Pesant environ 1 300 kg et mesurant près de 5 mètres, il embarque une ogive BROACH de près de 450 kg conçue pour pénétrer des bunkers ou centres de commandement. Sa portée dépasse généralement 250 km selon les versions, ce qui permet à l’aéronef porteur de rester hors de portée des défenses adverses.

Doté d’un système de guidage sophistiqué combinant GPS, navigation inertielle et navigation référencée terrain (TERPROM), avec un autodirecteur infrarouge pour la phase terminale, le SCALP peut évoluer à basse altitude afin d’éviter les radars ennemis et contourner les menaces. Il est intégré sur plusieurs plateformes comme le Rafale français, l’Eurofighter Typhoon britannique ou les Su-24M ukrainiens adaptés, démontrant une grande polyvalence opérationnelle.

Son coût d’environ 1 million de dollars l’oppose avantageusement à l’American AGM-158 JASSM, comparable en performances mais plus cher (1,2 million de dollars l’unité). Ce rapport coût-efficacité le rend particulièrement attractif pour les forces de l’OTAN.

Le SCALP/Storm Shadow a fait ses preuves depuis sa première utilisation en 2003 en Irak, où les forces britanniques l’ont déployé pour neutraliser des infrastructures stratégiques. En 2011, lors de l’intervention en Libye, il a été employé par les aéronefs français et britanniques pour détruire des positions militaires de Kadhafi.

Plus récemment, depuis 2023, l’Ukraine l’utilise avec succès contre des cibles russes, incluant des infrastructures clés de la Flotte de la mer Noire et des postes de commandement. Ces frappes sont souvent coordonnées avec des drones pour saturer les défenses aériennes russes. Par exemple, un raid en juillet 2025 à Donetsk a visé un quartier général russe, illustrant la précision du missile en zone contestée.

Comparé au missile de croisière russe Kh-101, le SCALP/Storm Shadow bénéficie d’une conception furtive le rendant bien plus apte à franchir des systèmes anti-aériens avancés tels que les S-300.

La reprise de la production intervient dans un contexte de stocks européens fortement amoindris, notamment en raison des livraisons à l’Ukraine. Selon l’Institut français des relations internationales, la France n’a pas renouvelé ses stocks de SCALP depuis 2023, soulignant les pressions qui pèsent sur l’industrie de défense européenne.

MBDA, artisan du missile et conglomérat réunissant la France, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne, a investi dans la modernisation de ses lignes de production à Stevenage. L’entreprise a introduit des automatisations et étendu son organisation du travail afin de doubler la cadence de production par rapport à 2023, a indiqué Éric Béranger, directeur général de MBDA.

Cependant, des tensions entre actionnaires subsistent, certains pays s’inquiétant de la modification des équilibres industriels internes, ce qui illustre les complexités d’une coopération multinationale en matière d’armement.

La décision de relancer la fabrication est également liée aux bouleversements géopolitiques actuels. Engagée dans un conflit prolongé, l’Ukraine a grandement bénéficié du SCALP/Storm Shadow qui lui permet de mener des frappes profondes, y compris en Crimée. L’autorisation donnée en novembre 2024 par les États-Unis et le Royaume-Uni d’attaquer des cibles à l’intérieur du territoire russe a intensifié les opérations, au prix d’une usure rapide des stocks occidentaux.

Face à ces défis, la loi française de programmation militaire 2024-2030 prévoit un budget de 268 milliards de dollars dont une part de 69 millions est dédiée à MBDA pour des programmes de missiles, incluant La production de SCALP.

Par ailleurs, la relance pose les jalons d’une stratégie européenne plus autonome. Le succès du SCALP/Storm Shadow stimule le développement d’une nouvelle génération de missiles, le Future Cruise/Anti-Ship Weapon (FC/ASW), attendu entre 2028 et 2034. Ce système vise à combler les lacunes actuelles, notamment par des améliorations en vitesse et en maniabilité pour contrer des systèmes très avancés comme le S-400 russe.

MBDA travaille également sur un nouveau missile “One Way Effector”, avec une portée de 500 km et une capacité de production mensuelle pouvant atteindre 1 000 unités, témoignage d’une orientation vers des munitions plus accessibles et produites en masse, contrairement au SCALP/Storm Shadow dont la production reste coûteuse et limitée.

L’intégration réussie de ce missile sur la flotte ukrainienne de Su-24M démontre l’adaptabilité européenne. Contrairement à la Russie qui s’appuie essentiellement sur des systèmes domestiques, la collaboration NATO et le soutien occidental permettent à Kyiv d’exploiter pleinement ces moyens de frappe de précision. L’analyste militaire Justin Bronk a souligné en février 2025 que les pilotes ukrainiens utilisent des coordonnées préprogrammées, compensant ainsi l’absence souvent constatée de radars d’attaque sur leurs appareils.

Cette adaptation témoigne cependant des contraintes logistiques auxquelles fait face l’Ukraine, dépendante du soutien occidental pour maintenir ses capacités opérationnelles. La Russie affirme avoir abattu plusieurs Storm Shadow depuis janvier 2025, mais ces affirmations restent à confirmer de manière indépendante.

Économiquement, la relance assure la préservation de plus de 300 emplois chez MBDA à Stevenage, participant à un effort industriel plus large qui soutient plus de 1 300 emplois sur les projets communs franco-britanniques. Cette dynamique s’inscrit dans la volonté des deux pays d’intensifier leur coopération tout en appuyant l’effort ukrainien.

La “Entente Industrielle” annoncée lors d’un sommet en juillet 2025 renforce cet axe stratégique, incluant des initiatives sur la dissuasion nucléaire et les armes à intelligence artificielle, reflétant la montée des défis sécuritaires mondiaux.

Historiquement, le programme SCALP/Storm Shadow symbolise une réussite de la collaboration européenne en matière d’armement. Conçu il y a 35 ans et mis en service en 2002, il a profité de modernisations constantes pour conserver sa pertinence. Son emploi intensif en Ukraine a toutefois exposé les limites du stock existant, soulevant des critiques concernant le retard pris dans le renforcement des capacités de production dès 2022.

Ce retard est révélateur des problématiques plus larges que connaît l’industrie européenne de défense, marquée par des priorités nationales divergentes et une dépendance persistante à des composants hors Europe, ce qui pourrait entraver la capacité de MBDA à répondre à la demande croissante.

La reprise de la production du SCALP/Storm Shadow constitue une étape majeure pour répondre à ces défis. Elle illustre la nécessité d’adapter les moyens militaires aux exigences contemporaines où précision et portée sont essentielles. Néanmoins, des questions demeurent quant à la capacité européenne à soutenir cet effort sur le long terme.