Article de 2169 mots ⏱️ 10 min de lecture

Les États-Unis subissent chaque année des pertes estimées entre 225 et 600 milliards de dollars, dues au vol de secrets commerciaux, à la contrefaçon de logiciels et de produits, principalement orchestrés par le gouvernement chinois. Les deux puissances sont aujourd’hui engagées dans une lutte économique aux enjeux existentiels, mêlant prospérité, sécurité nationale et influence mondiale, dans un conflit qui s’éloigne des modèles de guerre traditionnels.

Cette guerre économique moderne s’appuie sur des principes stratégiques millénaires. L’économie n’est plus un simple levier du pouvoir national, mais un véritable domaine opérationnel dans lequel s’exerce l’art de la guerre économique. Cette « guerre économique » s’appuie sur des instruments tels que la politique commerciale, le contrôle des investissements et les sanctions pour atteindre des objectifs stratégiques.

La rivalité économique entre les États-Unis et la Chine est prolongée et complexe. Le Parti communiste chinois (PCC) s’appuie sur cette lutte économique pour renforcer son pouvoir interne, en affaiblissant les industries américaines et en gagnant des positions stratégiques de marché. Cette réalité impose aux décideurs américains de s’adapter et d’intégrer pleinement les dynamiques économiques dans leurs stratégies de défense. Les militaires et experts en sécurité nationale doivent désormais maîtriser ces enjeux pour chercher à obtenir un avantage, dissuader l’adversaire et, si nécessaire, l’emporter sur le terrain.

Sun Tzu retrouve une actualité stratégique

La maxime intemporelle de Sun Tzu, « L’art suprême de la guerre est de vaincre sans combattre », s’applique parfaitement à ce XXIe siècle. En 1999, deux officiers de l’Armée populaire de libération chinoise ont publié Unrestricted Warfare, un ouvrage défendant une conception élargie du conflit, dépassant le champ de bataille traditionnel. Selon eux, les systèmes financiers, les réseaux commerciaux et les flux d’informations peuvent être exploités comme armes pour atteindre des objectifs stratégiques sans recourir à la force armée.

Bien que cette théorie ne soit pas officielle, son influence transparaît nettement dans les politiques chinoises. Par exemple, l’Initiative « Belt and Road » lie des dizaines de pays dans un réseau d’infrastructures et d’échanges, tandis que le programme Made in China 2025 vise à dominer les secteurs de haute technologie, de l’intelligence artificielle à la fabrication avancée. Ces efforts s’accompagnent d’une modernisation militaire ambitieuse, traduisant la volonté de porter la puissance économique chinoise en levier géopolitique afin de garantir la pérennité du régime communiste tout en remodelant les normes internationales.

Le Parti communiste chinois au cœur de la stratégie

Pour le PCC, la domination économique n’est pas une conséquence accidentelle de la croissance, mais une stratégie délibérée qui s’étend du chantage à la dissimulation, en passant par une adhésion apparente aux normes mondiales. Depuis 2006, les plans quinquennaux successifs de la Chine priorisent l’innovation scientifique, l’autonomie technologique et la compétitivité globale, avec pour objectif clair de réduire la dépendance aux puissances étrangères, de contrôler les chaînes d’approvisionnement critiques et d’asseoir la Chine comme première puissance économique et technologique mondiale.

Cette logique s’oppose au modèle américain, qui, pendant des décennies, a perçu son engagement économique avec la Chine comme un jeu gagnant-gagnant, naïvement convaincu que l’intégration chinoise dans le marché global aboutirait à une libéralisation politique et une prospérité réciproque. En sous-estimant la détermination du PCC à maintenir son pouvoir, Washington a contribué à façonner la Chine qu’elle combat aujourd’hui. Si cette intégration a permis à des centaines de millions de Chinois d’émerger de la pauvreté, elle a également été exploitée pour capter la technologie et des positions stratégiques, comme en témoigne la manière dont la Chine a profité de l’ouverture des marchés occidentaux dans des secteurs clés.

Le cas emblématique du marché des drones

Dans les années 1990, les chercheurs chinois se sont profondément intégrés aux écosystèmes académiques occidentaux, notamment dans le domaine des télécommunications, profitant des normes ouvertes de la recherche pour absorber et transférer des innovations vers des entreprises liées à l’État. L’accès libre à la recherche a facilité le vol de secrets industriels, le transfert forcé de technologies et la manipulation des standards. Grâce à de vastes soutiens étatiques, une couverture politique et des marchés protégés domestiques, les entreprises chinoises ont pu se développer rapidement, surenchérir leurs concurrents et dominer les marchés mondiaux, en excluant les rivaux étrangers du marché intérieur.

Les États-Unis ont subi de plein fouet cette compétition déloyale, voyant s’effondrer leur secteur manufacturier dans des domaines stratégiques tels que les panneaux solaires, les batteries lithium-ion, les composants d’éoliennes ou les véhicules électriques. Ce schéma a permis à la Chine d’acquérir des avantages compétitifs significatifs dans les sphères militaire, économique et technologique. Le secteur des drones commerciaux illustre cette stratégie.

Entreprise phare, DJI a capté plus de 70 % du marché mondial des drones commerciaux à la fin des années 2010, grâce à l’appropriation des technologies étrangères, à leur industrialisation rapide et à la domination de l’État sur le marché. Cette avancée autorise la Chine à contrôler les composants critiques et les plateformes logicielles et de données, excluant ainsi les entreprises américaines du marché chinois et des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Ce modèle d’appropriation de la propriété intellectuelle, de montée en puissance rapide et d’exclusion des concurrents, largement mené par des acteurs privés liés à l’État, a procuré à la Chine deux avantages stratégiques majeurs. D’une part, une vulnérabilité accrue des États-Unis sur les chaînes d’approvisionnement des minerais rares, batteries, aimants spécialisés ou composants électroniques indispensables aux systèmes sans pilote. D’autre part, un avantage potentiel sur le champ de bataille, les drones jouant un rôle clé dans les opérations de renseignement, surveillance et frappe de précision. Selon des rapports récents, la Chine intensifie son déploiement de drones, en fournissant même des systèmes à des groupes partenaires, dont certains sont tombés entre les mains d’acteurs hostiles, notamment des groupes terroristes, ce qui accroît les menaces pesant sur les forces et infrastructures américaines à l’étranger.

Prise de conscience et adaptation américaine

La Stratégie nationale de défense américaine de 2018 a marqué un tournant en reconnaissant que la compétition entre grandes puissances, notamment avec la Chine, constituait le défi central du XXIe siècle. Cependant, cette notion de compétition suppose des règles du jeu égalitaires, lesquelles ne correspondent pas à la réalité des méthodes chinoises. Cette déséquilibre s’est révélé surtout lors de la pandémie de COVID-19, avec la pénurie mondiale d’équipements médicaux soulignant la dépendance critique des États-Unis à l’égard des chaînes d’approvisionnement chinoises.

Le phénomène de dépendance structurelle, particulièrement dans les minerais critiques tels que les terres rares, le lithium ou le cobalt, était déjà bien établi avant la crise sanitaire. Il s’est renforcé par des investissements étatiques chinois à l’étranger, des contrats pluriannuels et une mainmise sur les capacités de transformation. Ces dynamiques sont encore accentuées par des projets d’infrastructure internationaux à forte empreinte géopolitique, comme l’initiative « Belt and Road ». La pandémie de COVID-19 a agi comme un catalyseur, provoquant une prise de conscience rapide des risques liés à cette vulnérabilité stratégique.

Le dernier plan stratégique de défense américain de 2022, quelles que soient les administrations successives, souligne désormais largement cette menace. Il s’accorde sur la nécessité d’une approche globale face à cette guerre menée dans les salles de réunion, les chaînes d’approvisionnement et les laboratoires de recherche, une guerre où s’affrontent technologies, commerce et gouvernance mondiale. Ce nouveau visage de la guerre économique, parfois qualifiée d’agression en zone grise ou de guerre hybride, exige des réponses adaptées aux spécificités du XXIe siècle.

Dans cette perspective, l’objectif de la guerre, selon Carl von Clausewitz, reste de désarmer l’ennemi, mais désormais sans recourir à la force cinétique. Des secteurs industriels clés ont disparu face à la domination chinoise, des technologies stratégiques ont été captées, des infrastructures ont changé de mains par le poids économique, non militaire. Cette réalité renforce la nécessité de considérer l’économie comme une fonction essentielle de la guerre moderne.

Une doctrine de guerre économique en gestation

Connaître son adversaire et soi-même, principe fondamental de Sun Tzu, revient à comprendre que les forces américaines — notamment leurs marchés ouverts et leur système politique fragmenté — ont été exploitées par la Chine, qui mise sur les vulnérabilités liées à la dépendance aux chaînes d’approvisionnement. Si l’on contrôle l’accès aux technologies critiques, aux minerais stratégiques ou aux marchés globaux, on neutralise en profondeur les capacités d’action adverses, que ce soit dans les domaines militaire ou économique. Ce nouvel art de la guerre économique est durable, non cinétique et intégré à l’ensemble de l’activité géostratégique, avec un impact parfois supérieur à celui des conflits traditionnels.

Pour faire face à cette menace, les États-Unis doivent développer une politique économique d’État cohérente, incluant une politique industrielle affirmée. Des mesures récentes telles que les investissements publics dans des entreprises stratégiques comme Intel ou dans des sociétés exploitant des minerais critiques montrent cette volonté. Toutefois, pour être efficaces, ces moyens nécessitent une stratégie claire, une doctrine organisée, des pouvoirs définis et un partenariat public-privé solide.

Plusieurs textes législatifs, comme le Creating Helpful Incentives to Produce Semiconductors Act de 2022, ainsi que les recommandations du Congrès, du département du Trésor, du Commerce et de la Défense témoignent d’une prise de conscience collective. On note également la création d’instances dédiées, dont la Coordination entre agences reste cependant perfectible, afin de dépasser des réponses fragmentées et réactives, pour adopter une posture proactive.

Les défis militaires et l’importance de la collaboration

Les chefs militaires doivent étendre leur vigilance au-delà des espaces traditionnels (air, mer, terre, espace et cyber) pour identifier les vulnérabilités économiques susceptibles de menacer les opérations. L’accès aux chaînes d’approvisionnement stratégiques conditionne la capacité des forces à mener des missions rapides et efficaces, pilier essentiel du maintien de la sécurité et de la dissuasion.

Ce défi impose aussi de nouvelles compétences, souvent peu présentes dans les états-majors classiques. Il devient vital d’identifier et de développer des talents capables de combiner expertise financière, industrielle, et militaire — parfois issus des réserves ou d’acteurs civils expérimentés. La coopération étroite avec les alliés et partenaires économiques est également cruciale, afin de protéger les chaînes d’approvisionnement communes et maintenir l’interopérabilité face aux méthodes d’hostilité économiques adverses.

Par ailleurs, le rôle du secteur privé est central. Les entreprises disposent des informations et des leviers nécessaires pour détecter et atténuer les risques économiques menaçant les missions de défense. Leur implication proactive est indispensable, aux côtés des institutions gouvernementales, pour ériger un front commun efficace face aux agressions économiques.

La guerre économique est aujourd’hui un domaine d’action étatique à part entière, doté de dimensions stratégiques, opérationnelles et tactiques. La mobilisation durable des partenariats publics-privés, nationaux et internationaux, est indispensable pour sécuriser les technologies et les chaînes d’approvisionnement essentielles tout en préservant les valeurs défendues. L’innovation reste le point fort des États-Unis, capable d’être une force motrice pour relever ces défis complexes et assurer la sécurité et la prospérité futures.

Tim Welter, Ph.D., est chercheur principal au Potomac Institute for Policy Studies où il dirige le Global Competition Project. Son parcours inclut des expériences au Congrès, au Pentagone, dans l’industrie et le milieu académique, avec un focus sur la politique de sécurité nationale et la guerre économique.

Margaret McWeeney, Ph.D., est analyste en recherche au Potomac Institute for Policy Studies et à l’International Center for Terrorism Studies, spécialisée dans la guerre hybride et les menaces sécuritaires non étatiques.