Dans le secteur très compétitif de l’aéronautique indienne, peu de programmes incarnent autant les ambitions d’autonomie nationale que le Twin Engine Deck Based Fighter (TEDBF). Conçu comme un chasseur embarqué multirôle pour la Marine indienne, le TEDBF était présenté comme un appareil de « génération 5 moins », combinant des capacités intermédiaires entre la 4e et la 5e génération, avec des caractéristiques semi furtives et deux moteurs GE F414. Pourtant, à l’aube de 2025, ce projet reste en suspens, avec une revue critique de conception (Critical Design Review – CDR) toujours non finalisée malgré des échéances initialement optimistes. Selon les experts, s’il avait abouti, le TEDBF aurait pu se révéler une solution nationale rentable face à l’appel d’offres du Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA) de l’Indian Air Force (IAF), offrant une puissance comparable au Rafale tout en réduisant significativement la dépendance aux importations.
Présenté par l’Aeronautical Development Agency (ADA) en 2020, le TEDBF promettait un premier vol dès 2026, suivi rapidement par la construction de prototypes. Son design dérive des concepts navalises du Tejas, visant à remplacer la flotte vieillissante de MiG-29K embarqués sur l’INS Vikrant et les porte-avions à venir. Les premières maquettes présentaient une configuration delta-canard avec des prises d’air supersoniques sans diverteur (DSI) et des éléments semi furtifs frontaux, optimisés pour réduire la visibilité radar dans les zones maritimes contestées. Toutefois, des contraintes techniques et une extension du périmètre sont rapidement apparues, entraînant des ajustements, notamment un recentrage sur un profil frontal moins focalisé sur la réduction de la section radar, comme le montrent les maquettes récentes.
Lors du salon aéronautique de Bengaluru en février 2025, la Marine indienne a exposé une maquette grandeur nature du TEDBF, confirmant le design affiné. Qualifié de plateforme « génération 4.5 plus » par les ingénieurs de l’ADA, le chasseur offre des soutes internes pour armes, assurant une furtivité partielle, un avionique avancé partagé avec l’AMCA, et une capacité de charge dépassant les 6 tonnes. Les spécialistes ont souligné son potentiel pour intégrer le missile BrahMos et dominer les opérations de guerre électronique, ce qui en ferait un atout polyvalent pour contrer les porte-avions de la Marine populaire de libération (PLAN) dans l’océan Indien.
Cependant, malgré cette vitrine, le projet a buté sur plusieurs obstacles. À la mi-2025, il n’avait pas encore obtenu la validation de la revue préliminaire de conception (Preliminary Design Review – PDR), condition sine qua non pour passer au CDR, encore moins un financement pour les prototypes. Les commentaires sur les réseaux sociaux et forums de défense reflètent cette frustration : « Beaucoup de travail reste à faire… le PDR du TEDBF n’est toujours pas validé », déplorait un analyste, estimant une induction pas avant 2033-2035, même avec des décisions immédiates. Les responsables de la Marine, invoquant des exigences en pleine évolution pour une interopérabilité avec la 5e génération, ont repoussé les délais en avril, décalant la CDR au mieux à 2026. Des discussions récentes évoquent une certaine instabilité du design – « il ressemble désormais à un Rafale avec quelques améliorations » – et des blocages budgétaires, avec un feu vert du Comité de Sécurité du Cabinet (CCS) toujours en attente.
Pour l’IAF, confrontée à une pénurie d’escadrons et à un processus MRFA en sommeil – qui envisagerait finalement 114 Rafale via un accord gouvernement à gouvernement –, le TEDBF représente un scénario séduisant mais hypothétique. Des experts, notamment sur le forum defence.in, militent pour une version terrestre du TEDBF dans l’appel d’offres, estimant qu’elle pourrait permettre la production de plus de 150 appareils avec un risque réduit grâce à des synergies avec le Tejas Mk2 et l’AMCA. « Si l’IAF s’engage à commander 120 exemplaires, le coût diminuera », soulignait un commentateur, vantant les pièces interchangeables partagées qui limiteraient les risques techniques.
On peut imaginer : un dérivé TEDBF en service début 2030, motorisé par deux F414 offrant un rapport poussée/poids supérieur à celui du Rafale monocéphale. Avec un ratio puissance à vide d’environ 1,1:1, il promettrait une grande maniabilité en combat rapproché et des charges utiles plus lourdes – jusqu’à 8 tonnes en configuration ferry –, permettant des configurations d’armement spécifiques comme les missiles Rudram ou le missile air-air ASRAAM indigène. Avec un coût estimé à moins de 100 millions de dollars par appareil grâce à la production locale (contre environ 200 millions pour un Rafale importé), il réduirait les sorties en devises étrangères tout en stimulant l’écosystème industriel de HAL. « C’est un gros porteur avec un moteur plus puissant que le Rafale », notait un intervenant sur X, ouvrant la voie à des améliorations avioniques ou à l’intégration de réservoirs externes conformes sans alourdir la facture. Cette vision correspond aux incitations du ministère de la Défense pour une variante TEDBF destinée à l’IAF, évoquée dès décembre 2024 pour atteindre des économies d’échelle. Pourtant, le silence des hauts responsables de l’IAF demeure, avec une priorité donnée aux importations face aux tensions frontalières. Les critiques soulignent l’ironie : tandis que la Marine pousse pour des améliorations furtives, potentiellement au prix de délais rallongés, un « chasseur à risque faible de classe Rafale génération 4.5 » s’éloigne inexorablement.
Des lueurs d’espoir subsistent. Des sources internes à l’ADA laissent entendre qu’une approbation CCS pour le développement de prototypes est imminente, portée par le feu vert de 2 milliards de dollars accordé à l’AMCA l’an dernier. Des maquettes de cockpit pour les études d’ergonomie sont en cours, et des tests en soufflerie pourraient bientôt finaliser la configuration. Si le financement est débloqué d’ici la fin d’année, la découpe des premiers éléments métalliques pourrait commencer en 2026, respectant les délais initiaux pour les prototypes – bien que cela ne concerne pas encore les escadrons de production.