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Une tension fondamentale, et de plus en plus critique, caractérise aujourd’hui l’industrie américaine de la défense. Elle oppose la puissance industrielle traditionnelle à l’agilité numérique, la physique de la fabrication d’armes à la logique du déploiement logiciel. D’un côté, les titans de l’industrie de défense classique, qui forment l’acier de la puissance américaine. De l’autre, les pionniers issus de la tech financée par capital-risque, promettant de blitzscaler un système nerveux intelligent et autonome. Nombre de décideurs considèrent cette opposition comme une compétition nécessaire. Pourtant, il s’agit d’une fausse dichotomie qui méconnaît la nature des conflits modernes et, si elle perdure, risque de favoriser les adversaires des États-Unis.

Nous évoquons ce conflit entre pionniers et titans car il se manifeste chaque jour dans nos activités. Stephen, à la croisée des rôles chez Blue Forge Alliance, Booz Allen Hamilton et en tant qu’investisseur au fonds DCVC de Palo Alto, observe ce champ de bataille à travers le prisme d’un intégrateur traditionnel et constructeur naval historique. Austin, lui, incarne la dynamique rapide et effervescente en tant que fondateur soutenu par capital-risque d’une société d’autonomie maritime. Ces expériences biaisent certes notre regard, mais elles traduisent aussi nos intérêts à créer un terrain d’entente favorable.

Face aux défis conjoints posés par la menace chinoise en pleine accélération et les conflits intenses en Ukraine et au Moyen-Orient, nourrir une guerre interne entre acteurs industriels nationaux est non seulement contre-productif, mais aussi une vulnérabilité stratégique. En particulier dans le domaine de la puissance navale, capable de contrebalancer la montée en force chinoise uniquement grâce à la synergie des technologies et des capacités industrielles. La Chine applique explicitement une stratégie d’« intégration militaire-civile pilotée par l’État » pour dominer technologiquement. Les États-Unis ne peuvent pas se permettre une industrie fragmentée, où leurs atouts majeurs restent cloisonnés par des cultures ou types contractuels divergents. L’avenir de la dissuasion américaine repose non pas sur la sélection d’un vainqueur, mais sur la construction délibérée d’un écosystème industriel résilient, coopératif et unifié, composé de titans, de pionniers et des traducteurs capables de combler le fossé entre eux.

La puissance militaire-technique américaine s’est fondée sur ces primes — les titans. Des entreprises comme Lockheed Martin, Northrop Grumman ou General Dynamics maîtrisent la conception d’immenses plateformes complexes et capitalistiques. Le F-35 Joint Strike Fighter n’est pas qu’un avion : il incarne un écosystème de production intégré à l’échelle mondiale, illustrant les défis colossaux du façonnage du métal, de la gestion sécurisée des chaînes d’approvisionnement mondiales et de l’intégration de milliers de sous-systèmes matériels. La valeur des titans dépasse la simple fabrication : ils assurent la maintenance, la logistique et la modernisation indispensables à la pérennité des plateformes sur plusieurs décennies. Leur savoir-faire institutionnel est capital pour évoluer dans les programmes hautement sécurisés de la nation et leur infrastructure physique permet une production à une échelle inaccessible aux start-ups. C’est là la puissance industrielle, condition sine qua non de la projection globale du pouvoir américain.

En contraste, les pionniers émergent de la Silicon Valley, où la réussite des entreprises logicielles se mesure en semaines plutôt qu’en années. Des sociétés comme Anduril Industries, Palantir Technologies ou ShieldAI cherchent à répondre rapidement aux besoins du Pentagone en adoptant une culture orientée produit, financée par du capital-risque. Elles misent sur des talents en ingénierie logicielle et intelligence artificielle, souhaitant voir leurs codes déployés dans des délais courts. Ces pionniers accélèrent le développement de logiciels d’autonomie ou de gestion de combat, mais ne peuvent ignorer la réalité massive de la construction matérielle : la fabrication d’équipements lourds, notamment de navires de guerre, demande du temps, des capitaux et fait face à des contraintes sévères sur la main-d’œuvre, l’infrastructure et les chaînes logistiques. Leur monnaie n’est pas l’acier, mais le code, ce qui limite leur capacité à générer une puissance militaire brute uniquement via le logiciel.

Le danger de cette fausse opposition est que ces deux mondes sont en réalité hautement complémentaires. Se concentrer exclusivement sur l’un au détriment de l’autre affaiblit l’ensemble. Un bombardier de nouvelle génération est une ressource amoindrie si son logiciel de planification de mission met des années à être actualisé. C’est la raison d’être de la stratégie Software Defined Warfare, pour laquelle l’un d’entre nous s’est engagé durant 18 mois, et qui est désormais une pierre angulaire de la stratégie logicielle du Pentagone. Un algorithme brillant reste stratégiquement inutile s’il ne peut pas s’intégrer de manière sécurisée sur un réseau mondial de plateformes. Le titan fournit le matériel résilient, la « périphérie », tandis que le pionnier apporte le logiciel adaptatif.

Pour que cette fusion soit possible, un troisième acteur est essentiel : l’intégrateur numérique, ou traducteur. Ce rôle est souvent incarné par des entreprises comme Booz Allen Hamilton, qui disposent d’un savoir-faire et d’un héritage uniques. Booz Allen n’est pas un constructeur principal, ni une start-up innovante financée par capital-risque. Depuis plus d’un siècle, l’entreprise accompagne le gouvernement dans la résolution de problèmes opérationnels et stratégiques complexes. Lors de la Seconde Guerre mondiale, alors que la Marine américaine faisait face à l’immense défi d’une guerre sur deux océans, elle s’est appuyée sur Booz Allen pour conceptualiser ses plans stratégiques et organiser ses forces. Cette tradition de partenaire stratégique et de vivier intellectuel civil pour les forces armées illustre la fonction moderne du traducteur.

Aujourd’hui, Booz Allen incarne l’élément de liaison indispensable dans ce paradigme unifié. Elle intervient là où ni les titans ni les pionniers ne souhaitent s’engager : l’intégration et le développement à l’échelle limitée, qui exigent des financements importants en ingénierie non récurrente. Ces traducteurs maîtrisent à la fois le langage des bureaux d’exécution de programmes du Pentagone et celui des équipes d’ingénierie de Silicon Valley. Par exemple, dans le cadre du programme « Thunderdome » visant à mettre en place une architecture cybersécuritaire zéro-trust, le Département de la Défense s’est tourné vers Booz Allen pour renforcer et adapter des technologies commerciales aux standards militaires, à grande échelle. Cette fonction d’intégration est centrale pour des leaders comme le général James Rainey, commandant l’Army Futures Command, qui déclarait récemment que « toutes les pièces du puzzle sont là », mais qu’il faut surtout « quitte à cesser de vendre des morceaux, quelqu’un rassemble l’équipe avec l’intégralité de ces capacités conçues pour l’objectif ».

Lorsque l’armée accélère l’adoption de l’intelligence artificielle, une société comme Booz Allen apporte non seulement des algorithmes, mais aussi les savoir-faire en science des données, en ingénierie numérique et en expertise opérationnelle nécessaires à l’intégration de l’IA dans des flux de travail réels. Ils comblent ainsi le fossé entre le logiciel novateur d’un pionnier et le déploiement sûr et efficace sur une plateforme d’un titan, assurant que l’ensemble soit supérieur à la somme des parties. Leur rôle n’est pas de créer le « quoi », mais de livrer le « comment ». Or, alors que le gouvernement réduit ce type de contrats pour les traducteurs, il est urgent que cette fonction de liaison soit reconnue et valorisée par les dirigeants publics qui maîtrisent à la fois les enjeux navals et la culture du développement produit.

Le principal obstacle à cette unification reste une bureaucratie qui encourage la division. Le système d’acquisition du Pentagone, avec ses « couleurs de l’argent » séparant recherche-développement et achats, crée une « vallée de la mort » où les innovations prometteuses des nouveaux entrants échouent souvent à se traduire en capacités opérationnelles. Ce système est encore conçu pour acquérir des navires, pas des abonnements logiciels. Et dans les bureaux d’acquisition de logiciels d’entreprise, il n’existe aucun mandat pour accélérer la construction navale.

Cette même bureaucratie pense pouvoir rétablir un équilibre en internalisant les fonctions commerciales aujourd’hui assurées par les traducteurs. Pourtant, ces bonnes intentions conduiraient à un résultat pire pour les citoyens américains.

Une réforme significative ne saurait se limiter à un simple ajustement du Federal Acquisition Regulation. Il faut exiger dès la conception des plateformes majeures des architectures ouvertes permettant à des logiciels diversifiés de rivaliser et s’intégrer. Il convient de créer des mécanismes contractuels favorisant les partenariats — et non les empêchant — entre primes, start-ups et intégrateurs. Et il est vital d’opérer un changement culturel valorisant les gestionnaires de programmes capables de rapidité, d’adaptabilité et d’intégration réussie, au lieu de se focaliser uniquement sur le respect du budget fixé il y a dix ans sur du matériel.

Face à une Chine qui renforce sa fusion militaire-civile pilotée par l’État, les États-Unis ne peuvent se permettre une industrie fragmentée dont les forces majeures restent isolées. Un écosystème divisé est un cadeau offert à Pékin. L’impératif stratégique est clair : exploiter la puissance industrielle des titans, fusionner cette force avec la vitesse numérique des pionniers et mobiliser l’expertise intégratrice des traducteurs. Forger ce paradigme unifié constitue le défi industriel majeur de notre époque. La capacité des États-Unis à dissuader, et si nécessaire à l’emporter dans les conflits futurs en dépend.

Austin Gray est cofondateur et directeur de la stratégie chez Blue Water Autonomy.

Stephen Rodriguez est directeur de commission à l’Atlantic Council, président de Blue Forge Alliance et président du Defense Technology Board de Booz Allen Hamilton.