Une froide nuit de décembre 2022, des attaques coordonnées contre deux postes électriques dans le comté de Moore, en Caroline du Nord, ont privé près de 45 000 personnes d’électricité pendant cinq jours. Parmi elles, des milliers de familles militaires, dont la mienne, vivant dans ce comté et travaillant à la base de Fort Bragg, notamment dans la communauté des opérations spéciales. Menée à l’aide de tirs à l’arme à feu, cette attaque a paralysé le quotidien. Une personne dépendante d’un appareil à oxygène est décédée à cause de cette coupure d’électricité.
Cette attaque contre les postes électriques a mis en lumière une réalité longtemps redoutée : la flotte vieillissante de transformateurs électriques américains, pilier aussi bien de la vie civile que de la préparation militaire, peut être mise hors service rapidement, à moindre coût, avec des conséquences dévastatrices.
Les transformateurs sont essentiels pour l’utilisation, la distribution et la transmission de l’électricité alternative. Ils constituent un maillon critique et vulnérable de la plupart des postes de transformation. Ces équipements augmentent ou abaissent silencieusement la tension électrique à chaque étape, de la centrale électrique jusqu’à la prise murale. On recense des dizaines de millions de transformateurs à travers les États-Unis, depuis les petits boîtiers posés sur les poteaux de quartiers résidentiels jusqu’aux énormes transformateurs de liaison inter-états pesant plusieurs centaines de tonnes. Beaucoup fonctionnent depuis plusieurs décennies. Ces anciens transformateurs peinent à gérer de manière fiable les demandes croissantes provoquées par les nouvelles technologies et sont plus exposés aux attaques physiques et aux intrusions cybernétiques. On estime à 80 millions le nombre de transformateurs américains âgés de plus de 40 ans. Cette flotte n’a pas été conçue pour une ère marquée par une demande en énergie en forte hausse, des adversaires sophistiqués, des menaces cybernétiques permanentes et des événements climatiques extrêmes. Largement sans protection, elle reste une cible vulnérable, ce qui représente un défi de sécurité nationale majeur encore trop méconnu.
Pour relever ce défi, les États-Unis devraient investir dans la fabrication nationale de transformateurs, constituer une réserve nationale d’unités d’urgence, alléger certaines régulations internes et renforcer la résilience des postes électriques. Ces mesures permettraient de réduire les délais de rétablissement après une perturbation, tout en diminuant la dépendance à l’égard des fournisseurs étrangers. Soutenu par un leadership fédéral constant et une flexibilité réglementaire ciblée, cet axe stratégique pourrait transformer le réseau électrique américain, d’une structure fragile à un pilier solide de la résilience nationale.
Définir le problème
L’attaque dans le comté de Moore n’est pas un cas isolé. En 2013, des saboteurs ont ouvert le feu sur le poste de transformation de Metcalf, près de San Jose, en Californie, mettant en péril l’alimentation électrique de la Silicon Valley. Une analyse fédérale a conclu que la destruction coordonnée de seulement neuf postes critiques pourrait déclencher une panne nationale durable durant des semaines, voire des mois. Dans le pire scénario, ces coupures pourraient s’étendre jusqu’à 18 mois. Protéger physiquement chacun des 55 000 postes répartis à travers le pays est irréaliste. Renforcer les infrastructures des postes abritant les transformateurs les plus critiques exigerait des investissements colossaux, une surveillance constante et un personnel de sécurité important — des ressources indisponibles à l’échelle nationale.
La vulnérabilité des transformateurs américains est une opportunité exploitée par des adversaires étrangers. La Chine et l’Iran ont développé des capacités avérées pour cibler l’infrastructure électrique américaine en temps de paix comme en temps de conflit. Par exemple, le National Counterintelligence and Security Center a découvert des composants électroniques malveillants intégrés dans un transformateur haute tension fabriqué en Chine, suscitant la crainte que ces équipements étrangers permettent un sabotage à distance des éléments clés du réseau. La Russie a, de son côté, mené des attaques répétées contre le réseau ukrainien en ciblant des autotransformateurs d’époque soviétique, des équipements massifs reliant le système énergétique.
Les États-Unis subissent une grave pénurie de transformateurs haute puissance, indispensables à la stabilité du réseau électrique. Leur remplacement est complexe et long. Les délais de livraison ont plus que doublé depuis 2021, dépassant désormais 120 semaines pour un transformateur capable d’alimenter une ville de la taille de Pittsburgh. Pour les plus gros modèles, l’attente peut atteindre quatre ans. La production nationale limitée et la rareté mondiale de l’acier électrique spécialisé aggravent la situation. Par ailleurs, les surtaxes imposées pour soutenir la fabrication d’acier domestique ont resserré les approvisionnements et augmenté les coûts des transformateurs importés, notamment en provenance du Mexique, du Canada et de la Chine.
Parallèlement, le réseau américain subit une pression sans précédent. La numérisation, entraînée par l’intelligence artificielle, les centres de données hyperscale et l’électrification accrue, surcharge une infrastructure déjà vieillissante. Les centres de données devraient consommer plus de 9 % de l’électricité américaine d’ici 2030, tandis que la demande totale en énergie est appelée à augmenter de 25 % d’ici cette même année, puis de près de 80 % d’ici 2050. La multiplication des événements climatiques extrêmes, tels que les ouragans et les incendies, conjuguée à ces charges croissantes, fait grimper les taux de défaillance des transformateurs anciens, au moment où les chaînes d’approvisionnement sont contraintes. Certaines compagnies d’électricité rapportent des retards dans la réalisation de projets pouvant dépasser deux ans en raison de cette pénurie, ce qui représente un risque significatif pour la sécurité nationale si des mesures correctives ne sont pas prises.
Un impératif de sécurité nationale
La vulnérabilité des transformateurs n’est plus une inquiétude hypothétique : elle constitue désormais un impératif de sécurité nationale urgent. La communauté du renseignement américaine évalue que des États adverses comme la Chine, la Russie et l’Iran ne se contentent pas de planifier des attaques sur les infrastructures critiques, ils s’y préparent activement. Les grands transformateurs se situent à l’intersection de la sécurité intérieure, de la continuité économique et de la capacité militaire. En cas de conflit majeur, même des frappes limitées sur le réseau pourraient provoquer des pannes régionales en cascade paralysant la logistique des déploiements, perturbant le commandement et le contrôle, et créant une panique généralisée. La Russie a déjà bombardé à plusieurs reprises le réseau ukrainien. Les cyberopérations chinoises ont ciblé les réseaux de services publics américains, suggérant une préparation au sabotage potentiel. Cette vulnérabilité ne se limite pas aux acteurs étrangers.
Des extrémistes internes ont également identifié le réseau électrique comme une cible facile. Le Department of Homeland Security met en garde contre la montée de l’intérêt des groupes terroristes et extrémistes pour les attaques contre les postes, en raison de la possibilité de provoquer un chaos social avec peu de moyens techniques. En 2023, des agents fédéraux ont déjoué un projet néonazi visant à neutraliser des postes près de Baltimore. Contrairement aux cyberattaques, les attaques physiques demandent peu d’expertise technique et peuvent s’effectuer avec des armes semi-automatiques facilement accessibles. L’Amérique fait face à des menaces multiples : acteurs étatiques, organisations criminelles et extrémistes domestiques reconnaissent tous cette faiblesse.
Les transformateurs ne sont pas seulement des infrastructures, mais aussi des leviers essentiels du pouvoir national. Des attaques ciblées sur les nœuds haute tension peuvent retarder la mobilisation militaire, couper les communications et paralyser la vie urbaine et industrielle. Ces équipements seraient des cibles privilégiées pour un ennemi cherchant à semer le chaos et entraver les déploiements militaires, puisque quasiment toutes les installations militaires américaines dépendent du réseau commercial.
Face à cette réalité, renforcer physiquement les postes critiques semble irréaliste. Une solution plus pragmatique, conforme à la volonté exprimée par l’administration Trump de privilégier la dérégulation et les mécanismes de marché, serait d’accroître la résilience du réseau, afin de mieux absorber et récupérer des perturbations plutôt que de tenter de les empêcher totalement. Avec des milliers de postes disséminés dans tout le pays, souvent non gardés et de très grande taille, il est temps de privilégier la gestion et le rétablissement des pannes plutôt que leur prévention absolue.
Progrès et évolution des politiques
Jusqu’à la fin de 2024, l’administration Biden avait amorcé certains progrès en matière de résilience du réseau. Elle a notamment signé le National Security Memorandum-22 et consacré des financements à la recherche sur des technologies innovantes et flexibles pour les transformateurs afin d’atténuer les goulots d’étranglement des chaînes d’approvisionnement. De plus, la Stratégie nationale de résilience 2025 a institutionnalisé la planification de la résilience et la responsabilité partagée entre secteurs comme l’énergie, les communications et les services d’urgence. Le Département de l’Énergie a invoqué le Defense Production Act pour stimuler la production domestique de transformateurs et a soutenu l’industrie par une certaine flexibilité réglementaire. Pourtant, un rapport récent du Government Accountability Office soulignait que le Département de l’Énergie n’avait pas encore fixé d’objectifs clairs ni de calendriers précis pour l’augmentation de la production. Malgré une base prometteuse, le suivi des engagements a fait défaut. En fin de compte, l’administration, dont j’ai fait partie, n’a pas concrétisé ses promesses en matière de production et de résilience des transformateurs.
La deuxième administration Trump a déjà commencé à réduire les avancées obtenues sous Biden. Un décret présidentiel de mars 2025, bien que présenté comme une réforme des responsabilités de la FEMA, marque un recul du rôle fédéral dans la préparation aux urgences, notamment la résilience du réseau, en transférant cette charge aux États. Cette approche est erronée. Le réseau électrique américain est un système intrinsèquement interconnecté à l’échelle nationale. Comme l’a souligné un expert lors d’une émission 60 Minutes, « il n’y a personne aux commandes » de la résilience du réseau à l’échelle nationale. Sans coordination fédérale, les États risquent de ne protéger que leurs intérêts propres, négligeant les vulnérabilités communes. L’interconnexion dépasse les frontières étatiques, et une défaillance régionale peut se propager à l’ensemble du pays. La résilience systémique requiert précisément l’action collective que le gouvernement fédéral est censé diriger. Les initiatives étatiques, même bien intentionnées, ne peuvent remplacer des normes, financements et coordination nationaux. En période de menaces croissantes et de chaînes d’approvisionnement contraignantes, réduire volontairement le rôle fédéral est une stratégie risquée et à court terme.
Recommandations
Pour une administration Trump axée sur la relance industrielle et la dérégulation, plusieurs mesures pratiques permettraient de renforcer la sécurité économique, énergétique et nationale des États-Unis.
- Lancer rapidement la production nationale de transformateurs. Le Congrès devrait prolonger des crédits d’impôt tels que le 45X, accorder subventions ou garanties de prêts pour de nouvelles lignes de production, et financer des programmes d’apprentissage. Mais les incitations seules ne suffiront pas. Il serait nécessaire d’exiger qu’en cinq ans une part des transformateurs utilisés dans les infrastructures électriques critiques de la défense soit produite aux États-Unis ou par des alliés proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique a mobilisé une capacité industrielle extraordinaire ; une telle urgence est requise aujourd’hui.
- Constituer une réserve de transformateurs, physique et virtuelle. L’administration pourrait confier au corps des ingénieurs de l’armée un projet pilote d’acquisition d’unités d’urgence, tandis que le Département de l’Énergie assurerait des contrats de réserve sous le Defense Production Act. Le Congrès pourrait allouer plusieurs centaines de millions de dollars à cette initiative, une somme minime comparée au coût d’une panne majeure.
- Moderniser le réseau en imposant des normes de résilience. Malgré les incertitudes sur les financements issus des lois Infrastructures Bipartisan Act et Inflation Reduction Act, les fonds disponibles devraient être conditionnés à des exigences garantissant que les transformateurs soient à la fois performants et résilients. Des mesures comme des capteurs de coupure à distance, des connexions pour unités mobiles, et le déploiement de transformateurs à semi-conducteurs dans les postes critiques doivent devenir obligatoires pour les équipements subventionnés.
- Assouplir les régulations en période de crise. L’administration pourrait autoriser des dérogations temporaires sur les tarifs douaniers ou les exigences de contenu national pour accélérer l’accès aux stocks mondiaux et permettre aux utilities d’acquérir des pièces de rechange indispensables sans délai. Les nouvelles normes d’efficacité énergétique pour les transformateurs, bien que cruciales pour la transition énergétique, pourraient être suspendues temporairement pour des unités dédiées à l’urgence, sans perturber la production générale. Ce type d’allègement réglementaire, signature de la politique de l’ère Trump, serait un levier pragmatique et politiquement viable pour remédier rapidement à cette vulnérabilité de sécurité nationale.
Un tournant national
Les États-Unis sont à un moment charnière. Les efforts gouvernementaux récents ont enfin intégré la sécurité des transformateurs dans l’agenda national, avec stratégies, financements et consensus croissant pour ne plus tolérer les retards. L’inaction risquerait de favoriser des adversaires qui ciblent activement les failles des infrastructures américaines. La réussite se manifesterait par l’absence d’incident : les transformateurs fonctionneraient, le réseau tiendrait bon et les lumières resteraient allumées. Cette victoire silencieuse vaut la peine d’être poursuivie, car son contraire serait beaucoup plus bruyant : pannes généralisées, chaos social et exposition stratégique. Les moyens existent. Ce qu’il faut désormais, c’est de la constance et de la volonté, de la part des décideurs, de l’industrie et des États, pour garantir que le réseau américain puisse résister à un choc et s’en remettre.
Jesse Humpal, Ph.D., officier de l’US Air Force, sert au sein du Strategic Studies Group du Chef d’état-major de l’US Air Force. Il a précédemment occupé la fonction de Directeur de la résilience au Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden.
Les opinions exprimées sont celles de l’auteur seul et ne reflètent pas la position de quelconque entité gouvernementale américaine.