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Le conflit entre la Russie et l’Ukraine, qui dure depuis trois ans, entre dans une phase particulièrement dangereuse. Le Kremlin ravive la menace nucléaire, cette fois en réaction aux discussions à Washington sur la livraison à Kiev de missiles de croisière Tomahawk potentiellement dotés d’une capacité nucléaire.

Pour de nombreux observateurs, la situation évoque une inquiétante familiarité, rappelant l’année 1962 et la crise des missiles de Cuba, qui avait placé le monde au bord d’une guerre nucléaire. À l’époque, le déploiement par l’Union soviétique de missiles nucléaires à Cuba, à seulement 145 kilomètres de la Floride, avait précipité les États-Unis au seuil du conflit. Aujourd’hui, la Russie met en garde contre ce qu’elle perçoit comme une menace similaire, Washington armant un État voisin avec des armes capables de porter des charges nucléaires.

L’ex-président russe Dmitri Medvedev, désormais vice-président du Conseil de sécurité, a lancé l’alerte la plus récente. Sur la plateforme russe Max, il a averti que l’éventuelle fourniture américaine de missiles Tomahawk à l’Ukraine « pourrait avoir des conséquences désastreuses pour tous, notamment pour Trump ».

La mention de Medvedev à l’égard de l’ancien président américain et actuel homme politique Donald Trump souligne la conviction de Moscou que cette décision engagerait directement Washington, et pas seulement Kiev, dans le conflit.

« Ce ne sera pas le drapeau de Kiev mais celui des États-Unis qui accompagnera les tirs », a écrit Medvedev. « La livraison de ces missiles pourrait avoir des conséquences désastreuses pour tous. En premier lieu, pour Trump. »

Ces déclarations interviennent peu après celles du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a indiqué aux journalistes que le lancement et la gestion des Tomahawk « nécessiteraient inévitablement la participation d’experts américains », suggérant ainsi que la frontière entre soutien indirect et engagement direct des États-Unis deviendrait floue, et dangereuse.

« La manipulation de missiles aussi sophistiqués exigerait inévitablement l’implication de spécialistes américains. C’est un fait évident », a souligné Peskov.

Pour le Kremlin, cette implication pourrait être interprétée comme une entrée directe de l’OTAN dans la guerre, franchissant ainsi un seuil expressément mentionné dans la doctrine nucléaire russe comme une ligne rouge.

Parallèlement, l’ancien président Donald Trump a confirmé que les États-Unis étudiaient la possibilité de transférer des missiles Tomahawk à l’Ukraine via des intermédiaires de l’OTAN. Ce plan, a-t-il expliqué, dépendrait de la volonté de la Russie de mettre fin au conflit.

« Les États-Unis ne vendraient pas directement de missiles à l’Ukraine, mais les remettraient à l’OTAN qui pourrait, à son tour, les fournir aux Ukrainiens », a déclaré Trump. « Oui, je pourrais dire à [Poutine] que si la guerre ne se termine pas, nous pourrions le faire. Peut-être pas, mais nous pourrions. Ils veulent que des Tomahawk leur soient envoyés ? Je ne pense pas. »

Ces propos, à moitié menace et à moitié stratégie de négociation, reflètent la nature imprévisible de Trump. Mais ils risquent également de déclencher le type d’escalade que Washington tente d’éviter depuis le début du conflit en février 2022.

Après ces déclarations, le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy aurait assuré Washington que tout missile à longue portée fourni par les États-Unis ne serait utilisé que contre des cibles militaires à l’intérieur du territoire russe. Cette garantie, donnée lors d’un appel téléphonique le 13 octobre, semble peu rassurante pour Moscou, qui considère toute arme américaine tirée contre la Russie comme une provocation directe.

L’analogie avec la crise des missiles de Cuba ne relève pas du simple effet de style. En 1962, l’administration américaine de John F. Kennedy avait découvert le déploiement de missiles soviétiques nucléaires à Cuba. Le face-à-face tendu de 13 jours qui suivit est largement considéré comme le moment où le monde fut le plus proche d’une guerre nucléaire.

Les parallèles actuels sont frappants : alors que Washington s’opposait autrefois à la présence d’armes soviétiques à ses portes, c’est désormais Moscou qui refuse la présence d’armes américaines à proximité de ses frontières.

Dans les deux cas, la question centrale est la proximité et la perception. En 1962, les missiles à Cuba pouvaient atteindre Washington en quelques minutes. Aujourd’hui, des Tomahawk lancés depuis l’Ukraine pourraient atteindre Moscou en moins d’une heure.

« Le symbole est trop proche pour être ignoré », explique Elena Tikhonova, analyste politique basée à Moscou. « La Russie joue le même rôle qu’ont eu les États-Unis en 1962 : elle est encerclée et menacée par des systèmes à capacité nucléaire positionnés à sa porte. »

Le danger est accentué par un changement subtil mais crucial dans la doctrine nucléaire russe. En novembre dernier, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, confirmait que Vladimir Poutine avait approuvé une révision autorisant la riposte nucléaire si la Russie était attaquée avec des « roquettes non nucléaires fournies par l’Occident ».

« L’utilisation par les forces ukrainiennes de roquettes occidentales non nucléaires contre la Russie peut provoquer une réponse nucléaire », déclarait alors Peskov.

Ce changement, longtemps considéré par les analystes occidentaux comme une posture, prend aujourd’hui une dimension particulièrement inquiétante. Le Tomahawk est un système dual : il peut embarquer une charge conventionnelle ou nucléaire. Si l’Ukraine ne possède pas d’armes nucléaires, l’ambiguïté sur la nature des ogives pourrait suffire à provoquer une réaction russe excessive.

« Du point de vue de Moscou, ce n’est pas la charge du missile qui importe », estime l’ancien diplomate américain William Parker. « C’est ce qu’ils ne peuvent pas savoir pendant ces minutes critiques après le lancement. Cette incertitude rend la situation extrêmement volatile. »

Mis en service dans les années 1980, le missile de croisière Tomahawk reste une arme américaine polyvalente et robuste. Capable d’atteindre des cibles à plus de 2 400 kilomètres avec précision, il a été utilisé dans presque toutes les grandes opérations militaires américaines depuis la guerre du Golfe.

Chaque missile coûte environ 1,3 million de dollars et porte une ogive de 454 kilogrammes. Conçu pour voler à vitesse subsonique et s’adapter au relief, son profil radar discret complique sa détection et son interception.

L’arme a connu plusieurs évolutions :

  • Le bloc I (années 1980) comprenait des versions nucléaires (TLAM-N) et antinavires.
  • Les blocs II et III ont amélioré la précision et la coordination des attaques.
  • Le bloc IV (actuel) offre une capacité de vol en essaim et une mise à jour en temps réel des cibles via un lien de données bidirectionnel.

Aux États-Unis, les Tomahawk sont généralement lancés depuis des destroyers ou des sous-marins. Dans le cas ukrainien, leur déploiement supposerait des systèmes terrestres adaptés fournis par l’OTAN, nécessitant un entraînement poussé et un soutien technique américain, soit précisément la « participation spécialisée » redoutée par le Kremlin.

Malgré cette rhétorique vindicative, plusieurs analystes estiment que les avertissements russes relèvent davantage de la dissuasion que d’une véritable intention d’intervention directe.

L’Ukraine a déjà employé des systèmes occidentaux à longue portée, comme les missiles américains ATACMS et les Storm Shadow franco-britanniques, pour frapper des cibles en Russie. Ces armes, susceptibles de porter des ogives nucléaires, n’ont pourtant pas provoqué de riposte nucléaire.

De même, lorsque les États-Unis et leurs alliés ont livré des avions de combat F-16 et Mirage 2000 à l’Ukraine au début de l’année – eux aussi capables de charger des armes nucléaires –, la Russie a lancé de fortes mises en garde, sans toutefois passer à l’acte.

« Nous avons déjà vu cette stratégie », commente le colonel à la retraite Marcus Ellwood, ancien stratégiste de la défense à l’OTAN. « Chaque fois que l’Occident fournit un nouveau type d’armement, Moscou fixe une ligne rouge. Mais cette ligne bouge quand les armes arrivent. C’est un message stratégique, pas forcément le prélude à l’Armageddon. »

Toutefois, le poids symbolique du Tomahawk – lié à la capacité nucléaire de la marine américaine – rend cette escalade particulièrement sensible.

Pour Donald Trump, la proposition Tomahawk s’inscrit dans une stratégie de diplomatie coercitive plus large : utiliser la menace militaire comme levier de négociation. En évoquant cette option sans s’y engager formellement, il se positionne comme un défenseur résolu de la fermeté tout en gardant une porte ouverte à un éventuel apaisement.

Les analystes soulignent que cette tactique joue aussi bien sur le plan intérieur, renforçant l’image de Trump en leader déterminé à défier ses adversaires, tout en maintenant l’idée d’une possible détente entre Washington et Moscou, à condition que Poutine accepte une fin de la guerre favorable aux intérêts américains.

Pour Poutine, l’enjeu est existentiel. Permettre à des Tomahawk d’atteindre Moscou représenterait non seulement un risque militaire, mais aussi psychologique : ce serait admettre l’échec de la dissuasion occidentale et l’inefficacité des lignes rouges russes.

Cette perception pourrait fragiliser sa position intérieure, où ses partisans durs lui reprochent déjà une réponse trop modérée face à l’agression occidentale.

Même s’ils étaient déployés, la plupart des experts doutent que les Tomahawk modifient substantiellement la dynamique sur le terrain. Le conflit est à l’arrêt, et les contre-offensives ukrainiennes peinent à progresser malgré le soutien occidental.

Les frappes de longue portée pourraient affecter des infrastructures ou des centres logistiques russes, mais ne changeraient pas le rythme global de la guerre. La Russie a adapté sa logistique dispersée et renforcé ses défenses aériennes depuis 2023.

« Les Tomahawk peuvent infliger des dégâts, mais ne décideront pas de la guerre », estime Jack Watling, analyste militaire au Royal United Services Institute (RUSI). « Leur impact serait surtout politique : montrer que les États-Unis sont prêts à monter les enchères. »

Historiquement, la riposte russe devrait être asymétrique plutôt que directe. Cela pourrait passer par une intensification des livraisons d’armes à des alliés de Moscou tels que l’Iran et la Corée du Nord, une tendance déjà observée depuis un an.

Les services de renseignement ont rapporté le soutien russe aux programmes de missiles et drones iraniens, ainsi qu’une coopération accrue avec l’industrie militaire nord-coréenne. Moscou pourrait désormais renforcer ces liens pour contrebalancer les actions américaines en Ukraine.

En Europe, cette recrudescence de la rhétorique nucléaire ravive de vieilles inquiétudes. Des pays comme la Pologne, la Finlande et les États baltes, déjà sous le rayon d’action des missiles russes, augmentent leur coopération dans le domaine de la défense. L’Allemagne et la France expriment quant à elles une vive préoccupation face à cette nouvelle course aux armements.

En coulisses, les diplomates européens redoutent que l’imprévisibilité de Trump ne transforme à nouveau le continent en principal théâtre de rivalité entre superpuissances.

Le danger le plus grand du statu quo actuel réside peut-être dans la dégradation de la confiance entre puissances nucléaires. Pendant la Guerre froide, malgré la tension, Washington et Moscou maintenaient des canaux de communication directs et un accord tacite sur les lignes rouges. Ces mécanismes sont aujourd’hui largement inefficaces.

La fin progressive des traités majeurs de contrôle des armements – INF en 2019, Ciel ouvert en 2020, suspension du New START en 2023 – a supprimé les barrières qui empêchaient jusqu’ici que des malentendus dégénèrent en catastrophe.

De nos jours, une fausse alerte radar ou un missile mal identifié pourrait déclencher une réponse en quelques minutes, sans temps pour clarifier la situation.

La crise des missiles de Cuba ne s’était pas réglée par une victoire mais par un compromis : le retrait soviétique des missiles cubains et le retrait discret par les Américains de leurs missiles Jupiter en Turquie. Chacun avait proclamé sa réussite, tout en reconnaissant à quel point ils avaient frôlé l’anéantissement.

On ignore si un tel pragmatisme est envisageable aujourd’hui, dans un contexte géopolitique plus tendu, avec des communications réduites et des pressions internes plus fortes.

La décision américaine de fournir des Tomahawk à l’Ukraine marquerait non seulement une nouvelle étape militaire, mais aussi psychologique, où la frontière entre dissuasion et provocation devient quasiment indistincte.

La controverse autour du Tomahawk symbolise à elle seule l’étendue du conflit : la portée du pouvoir américain, la paranoïa russe et l’ampleur d’un affrontement qui, initialement régional, menace désormais la stabilité mondiale.

Sumit Ahlawat