Zahir Kazmi, conseiller en contrôle des armements à la Division des Plans Stratégiques relevant de l’Autorité Nationale de Commandement du Pakistan, a critiqué publiquement le dernier essai du missile balistique K-4 lancé depuis un sous-marin indien. Selon lui, ce test dépasse une simple validation routinière de la dissuasion nucléaire navale de l’Inde. Dans une publication détaillée sur X accompagnée d’une analyse diffusée par le Center for International Strategic Studies, Kazmi qualifie ce test depuis le sous-marin nucléaire indien de « signal d’alerte pour la stabilité mondiale », soulignant que l’expansion de la posture nucléaire et maritime de New Delhi commence à dépasser les besoins d’une dissuasion régionale.
Selon Kazmi, l’arsenal nucléaire indien a largement franchi le seuil du strict nécessaire pour une dissuasion crédible minimale. Il cite des estimations faisant état d’environ 150 ogives nucléaires déjà en service, avec des stocks de matières fissiles suffisants pour produire entre 138 et plus de 200 ogives supplémentaires. Cette capacité est renforcée par des vecteurs à longue portée, tels que le missile intercontinental Agni-V, ainsi que par des projets de systèmes encore plus performants, qu’il considère comme susceptibles d’alimenter une course aux armements à grande échelle dans la région de l’océan Indien et au-delà.
Kazmi étend sa critique au domaine maritime, mettant en avant les projets à long terme de l’Inde pour déployer une force importante de sous-marins nucléaires comprenant à la fois des sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) et des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) d’ici les années 2030. Il note que les SNLE de nouvelle génération, plus imposants, approchent de la capacité opérationnelle. Il estime que l’alliance de l’assistance étrangère dans les réacteurs, les technologies avancées de réduction du bruit, ainsi que la conjonction de technologies d’origine occidentale et russe, permettraient à l’Inde de maintenir une dissuasion nucléaire presque continue en mer. Cette posture, selon lui, réduit considérablement l’espace stratégique des concurrents régionaux, notamment la Chine, et modifie l’équilibre des forces maritimes.
L’analyse établit également un lien entre cette expansion nucléaire navale et ce que Kazmi qualifie d’évolution doctrinale à la suite des conflits récents. Il soutient que New Delhi s’est progressivement éloigné d’options coercitives centrées sur la terre et l’air, visible dans les opérations transfrontalières passées, pour privilégier désormais la projection de puissance et le signalement par la mer. Il cite, à titre d’exemple, le déploiement d’un groupe aéronaval dans la mer d’Arabie appuyé par des avions de patrouille maritime à longue portée et des bâtiments de surface équipés de missiles de croisière, interprétant cette manœuvre comme une tentative de normaliser une escalade modulable en dessous du seuil nucléaire.
Un point majeur soulevé dans son rapport concerne la nature duale de certains systèmes de missiles indiens, combinant capacités conventionnelles et nucléaires. Kazmi affirme que cette ambiguïté complique la distinction entre opérations conventionnelles et nucléaires. Il évoque des incidents passés pour démontrer que cette ambiguïté, associée à des délais décisionnels comprimés, à des systèmes de commandement et contrôle assistés par intelligence artificielle, et à des asymétries croissantes, pourrait créer des pressions de type « à utiliser ou à perdre » en période de crise. Selon lui, la quête de l’Inde pour des capacités telles que les MIRV (ogives multiples indépendamment ciblables), la défense antimissile, les armes hypersoniques et les systèmes antisatellites déstabilise davantage la stabilité stratégique.
Kazmi questionne également le rôle des partenariats extérieurs dans l’ascension de l’Inde en tant que puissance nucléaire et maritime majeure. Il considère que les accords de partage du renseignement et les coopérations technologiques, présentés comme des contrepoids à la Chine, risquent de provoquer une prolifération sélective et d’affaiblir les normes mondiales de non-prolifération. Dans cette optique, l’opacité de l’Inde concernant sa doctrine nucléaire, les contradictions perçues autour de sa posture du « non-recours en premier » (No First Use), et ce qu’il qualifie de dérive vers la compulsion, jettent le doute sur la fiabilité de New Delhi en tant que partenaire stabilisateur dans les architectures sécuritaires régionales ou extra-régionales.
En conclusion, Kazmi alerte sur l’absence de tout code de conduite consacré aux opérations des SNLE dans l’océan Indien, ce qui accroît les risques de malentendus, d’accidents ou d’escalades involontaires impliquant plusieurs puissances nucléaires. Il met en garde que si ces risques ne sont pas pris en compte, l’empreinte nucléaire maritime grandissante de l’Inde pourrait transformer la région de l’océan Indien en un foyer potentiel de tensions globales, plutôt qu’en une zone de stabilité.