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Les forces ukrainiennes ont mené l’une de leurs opérations les plus approfondies et techniquement significatives de la guerre en ciblant l’aérodrome de Taganrog-Yuzhny ainsi que le complexe aéronautique Beriev adjacent, dans la région russe de Rostov, durant la nuit du 24 au 25 novembre.

Des images en sources ouvertes et des rapports régionaux russes montrent un grand avion incendié sur le tarmac, accompagné d’explosions secondaires majeures et d’un incendie important visible depuis la ville. Selon des analystes de défense ukrainiens et indépendants, l’appareil en feu est très probablement un Beriev A-60, un laboratoire laser aérien unique, dont seulement deux exemplaires avaient été construits.

Cette identification a été confirmée par des images satellites, qui ont également révélé la destruction d’un autre avion, vraisemblablement un banc d’essai lié à la nouvelle plateforme russe d’alerte précoce et de contrôle aérien (AEW&C).

L’A-60, un laboratoire volant expérimental

Le Beriev A-60 est une plateforme expérimentale soviétique basée sur le fuselage de l’avion de transport Il-76MD Candid, modifiée pour embarquer un laser d’une puissance de l’ordre du mégawatt et son générateur d’énergie associé. Cet appareil avait pour objectif d’étudier la propagation de rayons laser dans la haute atmosphère et de tester des concepts visant à des applications antisatellites et de défense antimissile.

Le second et dernier banc d’essais de ce programme, désigné 1A2, a été réactivé dans les années 2000 et a régulièrement été observé à Taganrog ces dernières années.

Une attaque par drones ukrainiens

Ce laboratoire volant a été touché lors d’une attaque par drones contre l’usine Beriev, où il servait à tester le système laser aéroporté 1LK222 « Sokol Eshelon ». Les informations relatives à l’A-60 ont été mises à jour mardi dans plusieurs sources ouvertes, confirmant que l’appareil a été « détruit lors d’une attaque par drones ukrainiens à Taganrog ».

Les autorités russes n’ont pas confirmé officiellement cette perte, mais une vidéo tournée par des habitants montre un quadrimoteur de grande taille en flammes sur l’aérodrome.

Dans le même temps, un important incendie a ravagé au moins un grand hangar du complexe Beriev, principal centre russe de développement et de maintenance d’aéronefs pour missions spéciales, notamment les flottes d’alerte précoce aéroportée A-50 et A-100. Des sources ukrainiennes et occidentales indiquent que cette installation est également impliquée dans la modernisation des bombardiers stratégiques Tu-95MS au standard Tu-95MSM, incluant des travaux sur des avions équipés de missiles de croisière Kh-101, fréquemment utilisés dans des frappes contre l’Ukraine.

Certains observateurs ukrainiens, se fondant sur des documents liés aux acquisitions russes divulgués, estiment qu’un Tu-95MS pourrait avoir été présent dans le hangar touché au moment de l’attaque, bien que cela reste non confirmé. Des images satellites et une analyse plus détaillée des dégâts devraient permettre d’évaluer l’ampleur des pertes dans les prochains jours.

Une opération de grande envergure

Le chef d’état-major ukrainien a indiqué que des drones longue portée « Bars » et des missiles Neptune, de fabrication nationale, ont été utilisés lors d’une série d’attaques nocturnes visant des infrastructures militaires, industrielles et des stocks de carburant dans les régions de Rostov et Krasnodar, ainsi que des installations pétrolières et des usines de drones.

Les autorités russes ont rapporté ce qu’elles décrivent comme une attaque massive menée par plusieurs véhicules aériens sans pilote ukrainiens dans plusieurs régions du sud.

Le gouverneur de Rostov, Yuri Slyusar, a fait état de trois morts à Taganrog — un sur place et deux à l’hôpital — ainsi que de plusieurs blessés. Des dégâts ont été relevés sur des bâtiments scolaires et résidentiels dans la ville.

Un centre stratégique russe touché

Le complexe Beriev à Taganrog est depuis longtemps un pilier de la capacité aéronautique haut de gamme russe, spécialisé dans la conception et le soutien d’avions amphibies et de plateformes pour missions spéciales. Ses ateliers assurent notamment la maintenance des avions d’alerte précoce A-50 et A-100 ainsi que des bombardiers Tu-95MS modernisés.

Des dégâts avaient déjà été signalés lors d’attaques précédentes de drones ukrainiens, mais la dernière opération semble avoir simultanément frappé à la fois l’infrastructure et des fuselages de grande valeur.

Conséquences stratégiques

Si la destruction de l’A-60 est confirmée, elle signifiera la perte du seul laboratoire laser aéroporté encore actif de la Russie. Ce programme avait vocation à explorer des moyens de neutraliser ou brouiller les satellites de reconnaissance et les cibles balistiques, en complément des capacités laser terrestres. Ainsi, cette perte porte un coup à la fois à la flotte russe actuelle et à ses recherches de long terme dans les systèmes d’armes à énergie dirigée.

De plus, les dégâts subis par le hangar de modernisation du Tu-95 compliqueront les efforts pour maintenir opérationnels l’inventaire déjà restreint de bombardiers turbohélice et d’appareils d’alerte précoce russes. La Russie ne dispose que d’un nombre limité d’A-50 en service, dont plusieurs ont été détruits ou endommagés depuis 2023.

Un échange au sud de la Russie et à Kiev

Cette action nocturne ne fut pas isolée. Tandis que l’Ukraine frappait Taganrog et d’autres cibles dans le sud de la Russie, Moscou lançait une nouvelle série de raids à l’aide de missiles et drones sur Kiev et plusieurs autres villes ukrainiennes. Dans la capitale, au moins six civils ont été tués et de nombreux autres blessés lors de frappes touchant des immeubles résidentiels et des infrastructures, provoquant des incendies dans plusieurs pâtés de maisons.

Les responsables et experts militaires ukrainiens lient cette intensification des opérations de drones d’attaque profonde russe à l’incertitude sur les futurs livraisons d’armes occidentales. En 2025, l’administration américaine a suspendu à plusieurs reprises l’envoi d’intercepteurs de défense aérienne et de roquettes guidées GMLRS vers l’Ukraine, invoquant des préoccupations sur ses stocks, avant d’en reprendre partiellement les livraisons en quantité limitée.

Kiev a pour sa part accéléré la production nationale de drones et missiles longue portée, élargissant ses objectifs en Russie pour toucher des installations industrielles de défense.

Enjeux pour la défense russe

Pour Moscou, l’incident de Taganrog souligne la vulnérabilité de ses actifs stratégiques bien au-delà de la ligne de front, malgré le déploiement important des systèmes de défense aérienne S-300 et S-400 dans la région. Pour Kiev, il symbolise une nouvelle tentative de réduire la capacité russe à mener des attaques à longue portée, tout en freinant le développement russe de moyens avancés de détection et de déni d’accès à son espace aérien.