Peu avant son dernier vol au-dessus du Nord-Vietnam, le major Robert Lodge de l’US Air Force confiait à ses camarades que si son avion était abattu, il préférait mourir plutôt que d’être capturé et risquer de révéler des informations compromettantes pour la sécurité des équipages américains.
Possédant une connaissance approfondie d’un système ultra-confidentiel permettant aux chasseurs américains de détecter les MiG ennemis au-delà de la portée visuelle, Lodge représentait une cible vulnérable en cas de capture, explique le colonel retraité Chuck DeBellevue, qui a servi avec Lodge au sein du 555e escadron de chasse tactique pendant la guerre du Vietnam.
« Son raisonnement était simple : si on l’abattait et que le sauvetage n’était pas possible, il ne sortirait pas de l’avion car il savait qu’ils savaient qui il était. Ils ne manqueraient pas de le torturer pour le faire parler, et il finira forcément par parler. C’est impossible de ne pas parler », déclare DeBellevue.
Le 10 mai 1972, Lodge tint parole lorsque son F-4D Phantom II fut touché par des tirs de canon de 30 mm d’un chasseur nord-vietnamien J-6 lors d’un combat rapproché près de Hanoï. Le capitaine Roger Locher, officier systèmes d’armes à bord du même appareil, raconta à DeBellevue les événements qui suivirent après l’incendie de leur avion.
« Le dôme arrière devenait brun », raconte DeBellevue. « Roger Locher, l’arrière, a dit : ‘Il commence à faire très chaud ici, je vais devoir sauter.’ Et Bob lui a répondu : ‘Ok, pourquoi tu ne sautes pas alors ?’ »
Locher s’éjecta à la dernière seconde, précise DeBellevue, qui pilotait un autre F-4 participant à la mission. Lodge, quant à lui, resta aux commandes jusqu’au crash fatal.
Plus de cinquante ans après, DeBellevue s’engage dans une campagne destinée à faire transformer l’une des cinq Silver Star Medal attribuées à Lodge en Médaille d’honneurs, la plus haute distinction militaire américaine. Il collabore avec le représentant Darrell Issa (Républicain de Californie), qui a déposé un projet de loi supprimant la limite de cinq ans pour décerner cette distinction après les faits.
« Cela rendrait hommage à un homme qui a donné sa vie pour son pays en protégeant les secrets qu’il portait dans son esprit », souligne DeBellevue.
Lodge est l’un des deux seuls aviateurs à avoir reçu cinq Silver Stars, selon Doug Sterner, expert réputé en décorations militaires et conservateur du Military Times Hall of Valor. Parmi ses autres distinctions figurent sept Distinguished Flying Crosses, la Purple Heart et 37 Air Medals.
Pendant la guerre du Vietnam, Lodge joua un rôle clé dans la modernisation des missiles de l’escadron et l’amélioration des tactiques, explique DeBellevue.
Une de ses contributions majeures fut la réaffectation de dix F-4D en provenance de Corée du Sud, équipés du système APX-80 Combat Tree, un dispositif classifié permettant de détecter les transpondeurs « ami ou ennemi » des MiG-21 nord-vietnamiens. Ce système, installé sur la base aérienne royale thaïlandaise d’Udorn, offrait un avantage tactique crucial en combat aérien.
« Combat Tree était si secret que même son nom de code était classifié », ajoute DeBellevue. Lodge, diplômé du MIT, maîtrisait parfaitement ce système.
Les missions menées par l’escadron étaient extrêmement périlleuses.
« On ne savait pas si l’on reviendrait vivant avant d’être revenu, et si on revenait, il fallait repartir en mission dès le lendemain », confie DeBellevue.
Le 10 mai 1972, Lodge pilotait l’un des quatre F-4 engagés au-dessus du Nord-Vietnam, dont trois étaient équipés du système Combat Tree.
Le groupe fut impliqué dans un combat aérien contre quatre MiG-21, abattant trois appareils ennemis, selon un chapitre écrit par Scott Baron pour le livre de 2024 Beyond Belief: True Stories of Great Escapes that Defy Comprehension.
Lodge et Locher manquèrent de peu d’abattre un quatrième MiG, lorsqu’ils furent assaillis par quatre chasseurs Shenyang J-6 nord-vietnamiens, relate l’ouvrage compilé par Doug et Pamela Sterner.
En tentant de tirer un missile sur l’un des J-6, leur F-4 fut frappé par un autre appareil adverse qui tira à bout portant avec un canon de 30 mm.
« L’avion a immédiatement perdu le contrôle, vacillant de droite à gauche », se souvient Locher dans le livre. « Puis un incendie a envahi l’arrière du cockpit. La verrière s’est déformée comme des bulles, et je ne pouvais plus rien voir. L’avion ralentissait et est entré en piqué plat. »
Locher parvint à s’éjecter avec succès et fut secouru 23 jours plus tard derrière les lignes ennemies. Il prit sa retraite en 1998 avec le grade de colonel. Quant aux restes de Lodge, ils furent rapatriés par le gouvernement vietnamien en septembre 1977.
Avant l’éjection de Locher, Lodge s’assura qu’il resterait aux commandes jusqu’au dernier instant, précise DeBellevue.
« À l’arrière d’un F-4, il y a une poignée », explique DeBellevue. « Si la poignée n’est pas tournée, celui qui est à l’arrière s’éjecte seul. Lodge a refusé qu’on tourne cette poignée, et c’était sa décision. »