Anduril, la start-up de défense valorisée à 30 milliards de dollars, connaît un succès fulgurant. En mai, elle s’est alliée à Meta pour développer des dispositifs de réalité virtuelle destinés à l’armée américaine. En juillet, elle a remporté un contrat de 100 millions de dollars pour concevoir le logiciel de commandement et de contrôle de l’armée américaine. Le 5 août 2025, elle est devenue le troisième fournisseur de moteurs-fusées pour le gouvernement américain. Anduril est également un acteur majeur dans la course à la réalisation du système de défense antimissile « Golden Dome ». Récemment, l’entreprise s’est étendue à l’international en ouvrant des bureaux à Séoul et Taipei.
Les médias sont fascinés. Dexter Filkins, du New Yorker, affirme que « le futur de la guerre s’invente dans des régions comme l’Ukraine », soutenant la doctrine néo-technologique qui prône la fabrication d’armes bon marché et massives pour dissuader la Chine. Il s’appuie notamment sur les propos de Palmer Luckey, PDG d’Anduril, et de Christian Brose, directeur de la stratégie défense de l’entreprise et auteur de The Kill Chain — un ouvrage devenu une référence parmi les investisseurs de la Silicon Valley intéressés par la guerre. Le Wall Street Journal a même consacré une large partie de son éditorial aux citations de Brose.
Anduril est une société performante, tout comme plusieurs acteurs du secteur néo-technologique de la défense. Mais le consensus quasi instantané sur l’avenir de la guerre impose une certaine réserve.
Premièrement, il convient de douter des affirmations selon lesquelles « moins cher » rime forcément avec « meilleur ». Ce cas existe mais reste rare. Deuxièmement, il faut juger ces entreprises au prisme de leurs incitations économiques et modèles commerciaux, plutôt qu’en se basant sur des motivations altruistes ou patriotiques. L’idée que « moins cher est mieux » découle d’une interprétation excessive des leçons ukrainiennes et risquerait de sceller des modèles économiques incompatibles avec la victoire américaine dans les conflits futurs.
Le récit dominant
Les cinq grands industriels historiques — Lockheed Martin, Raytheon, Northrop Grumman, Boeing et General Dynamics — ne jouissent plus d’une image flatteuse, souvent pour de bonnes raisons. La Chine a largement dépassé les États-Unis en efficacité dans la production de navires de guerre, d’avions, de missiles et d’autres armements. Elle tend également à rattraper la qualité et la sophistication technologiques américaines. Si les grands groupes ont fourni des capacités exceptionnelles aux forces américaines, ils peinent à suivre le rythme, notamment en matière de cadence industrielle et de logiciels. La base industrielle américaine semble figée.
Un nouveau groupe d’entreprises affiche l’ambition de redresser cette situation. Parmi elles, Anduril, Helsing, Saronic, Epirus et Shield AI incarnent la « néo-technologie de défense ». Pendant longtemps, la Silicon Valley a boudé le travail avec le gouvernement américain, pour des raisons idéologiques et à cause de la complexité des systèmes d’acquisition. Mais depuis cinq ans, une réaction contre ce rejet systématique de la défense nationale se développe. L’« investissement patriotique » — c’est-à-dire l’idée que le capital privé peut stimuler l’innovation au service des intérêts américains — est à la mode.
Nombre de ces entreprises et leurs investisseurs insistent sur l’exemple de la guerre russo-ukrainienne pour légitimer la nécessité d’une production « massive et bon marché » d’armes. Selon cette lecture, l’Ukraine a su contrer l’invasion russe en misant sur des drones et des capacités asymétriques, renversant ainsi le rapport de coût habituel dans la guerre : opposer des armes bon marché à des équipements militaires coûteux comme avions, navires et chars. Les affrontements de la marine américaine avec les Houthis dans la mer Rouge attestent également ce principe. Par ailleurs, l’épuisement rapide des stocks de munitions de l’OTAN pour soutenir l’Ukraine a révélé la faiblesse des capacités industrielles américaines et alliées.
Dans ce cadre, le besoin est identifié comme un renouveau industriel capable de fabriquer des armes en grande quantité à bas coût. Les entreprises néo-technologiques proposent donc des solutions fondées sur la « masse bon marché » : drones aériens de Shield AI, ou encore torpilles de surface vendues par plusieurs sociétés (appellations moins sophistiquées mais plus précises pour désigner les nombreux « petits navires sans équipage »). Un avantage secondaire souligné par les investisseurs patriotes est la création prévue de milliers d’emplois industriels stables et bien rémunérés aux États-Unis.
Au-delà des apparences
Deux limites majeures pèsent sur ce récit. D’abord, « moins cher » n’est pas toujours synonyme d’efficacité, ni même de moindre coût réel.
Le succès ukrainien repose sur un appui inédit combinant des systèmes de défense aérienne sophistiqués, des renseignements précis et des missiles avancés fournis par les États-Unis et l’Europe. Les dirigeants des entreprises néo-technologiques, leurs investisseurs et défenseurs ont souvent tendance à critiquer les porte-avions et avions de combat tels que le F-35, comme si ces équipements luxueux n’étaient que des « pertes coûteuses ». Pourtant, les frappes américaines contre l’Iran ont nécessité des bombardiers furtifs B-2, des missiles de croisière lancés par sous-marins ainsi que des avions de quatrième et cinquième génération pour vaincre les défenses aériennes ennemies.
De plus, la guerre d’artillerie d’usure que se livrent les armées russe et ukrainienne sur le continent européen, malgré leurs sérieux problèmes de financement, d’effectifs et de formation, n’est pas représentative d’un affrontement entre grandes puissances dans l’Indo-Pacifique. Par exemple, les navires sans équipage utilisés par l’Ukraine bénéficient d’un avantage stratégique essentiellement parce qu’ils sont lancés depuis la terre ferme sur de courtes distances dans un contexte marqué par l’incompétence russe en guerre navale et contrôle des dommages. Dans l’Indo-Pacifique, des navires de guerre importants et habités seront nécessaires pour déployer ces plateformes sans équipage. Quant aux véhicules sous-marins autonomes, ils ne pourront jamais rivaliser avec la portée et la puissance des sous-marins nucléaires américains, certes coûteux. Il existe donc un réel risque que l’armée américaine se fonde excessivement sur les enseignements du champ de bataille ukrainien, au détriment de sa capacité à dissuader voire vaincre la Chine.
Deuxièmement, il est quasi impossible de s’enrichir en vendant du matériel bon marché, même en grandes quantités. Les motivations patriotiques vantées dans la presse des entreprises néo-technologiques sont attrayantes, mais ne changent pas l’économie fondamentale. Pour qu’une société se rémunère en vendant un produit peu cher, celui-ci doit être consommé rapidement et remplacé fréquemment. Cela suppose une guerre majeure, ce qui constitue un modèle commercial peu solide. Les industriels traditionnels maintiennent leurs chaînes de production en activité hors conflit grâce aux ventes à l’étranger. Mais si les équipements sont simples, bon marché et faciles à fabriquer, les alliés et partenaires peuvent produire eux-mêmes des équivalents — ce qu’ils font déjà.
Alors, en l’absence de conflit majeur, comment ces entreprises peuvent-elles tirer profit de la vente de matériels peu coûteux ? Quand tout le matériel nécessaire aura été vendu, et que les stocks militaires seront saturés, que se passera-t-il ?
C’est ici que ces nouvelles armes se distinguent des anciennes, et que se dessine leur véritable modèle économique. Les mots clés sont « armes définies par logiciel » et « autonomie collaborative » (comme les essaims de drones). Le concept de masse bon marché repose sur la capacité des armes à communiquer entre elles : plusieurs petits engins coordonnés peuvent détruire une cible coûteuse et importante. Drones, missiles et navires sans équipage nécessitent un système de commandement et contrôle performant, qui devient plus complexe à mesure que leur nombre dépasse celui des opérateurs humains.
Ce système d’armes interconnectées exigera la mise en place d’un logiciel unique de gestion du combat, ou au mieux quelques suites intégrées. Pour Anduril, ce logiciel s’appelle Lattice ; pour ShieldAI, Hivemind ; pour Helsing, Altra ; pour Saronic, Echelon. Même si ces suites devraient en théorie pouvoir s’interfacer — grâce au programme de standardisation de défense nommé modular open systems approach —, un « zoo de systèmes » disparates n’est ni évolutif ni rentable pour les entreprises. Pour beaucoup de sociétés néo-technologiques, le véritable modèle serait de séduire l’utilisateur par le matériel bon marché, parfois vendu à perte (plus facile pour des entreprises non cotées), puis de générer des revenus stables et récurrents via la licence et les mises à jour logicielles. Le matériel assure des profits via la maintenance, mais le logiciel crée un flux financier majeur. Ainsi, « bon marché » ne signifie pas nécessairement « économique » à long terme.
Cela ne signifie pas que les offres néo-technologiques soient mauvaises ou inutiles, ni que gagner de l’argent soit répréhensible. Mais le modèle économique n’est pas « créer des emplois industriels américains » ou « gagner la guerre ». Il consiste plutôt à « vendre des licences logiciels et des mises à jour ».
La prudence est aussi une vertu stratégique
Si des centaines d’entreprises vendent effectivement du logiciel en tant que service, elles ne peuvent pas toutes réussir. L’armée ne peut ni se permettre une multitude de systèmes rivaux de commandement et contrôle, ni espérer leur intégration efficace, même via l’approche modulaire. L’avenir ne verra pas la substitution des cinq grands par des centaines ou milliers de PME, mais probablement la persistance d’une demi-douzaine d’acteurs majeurs.
Il est possible que ces entreprises proposent des produits importants, mais elles vendent aussi un récit. Il est légitime de s’interroger sur ce récit, surtout lorsqu’il émane d’acteurs qui en retirent un avantage financier. Une question essentielle est de savoir si les armes utilisées en Ukraine sont vraiment adaptées aux besoins de la défense américaine. Plus encore, il faut se demander si acquérir ces armes ne contraint pas les États-Unis à adopter un mode de guerre particulier. Être sceptique n’est pas un archaïsme, c’est une prudence ; or, la prudence est une qualité aussi décisive dans la guerre que l’innovation.
Jonathan Panter est chercheur Stanton en sécurité nucléaire au Council on Foreign Relations et ancien officier de la marine américaine. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’université Columbia.